Le blog du petit carré jaune

23 août 2017

" Les petites victoires " Yvon Roy

 

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« Les spécialistes nous envoient de la documentation sur toi, faut voir ça. On dirait un guide d’assemblage pour un meuble Ikea avec cinq morceaux en moins… Comment vivre avec une bibliothèque sans étagère. Je te parle, tu m’entends à peine. Je veux te faire un câlin, tu me repousses, tu fais des crises pour des trucs que je ne perçois même pas… Quand je dis Olivier, sais- tu seulement que c’est toi, Olivier ? »

L’amour commence souvent comme un grand plongeon dans le vide. On saute du perchoir, on se jette à l’eau et on rencontre celle ou celui qui devient notre bulle d’oxygène, notre bulle d’eau. Les corps s’attirent, la bulle se développe, devient couple puis cellule familiale.
Et l’enfant vient. Miracle de la vie.

En fait je me rends compte que je n’ai pas envie de vous raconter l’histoire de cette bande dessinée, une histoire somme toute classique, et je dis bien classique car quand l’enfant né, on éprouve tous, en tant que parents, des questionnements, des joies et des peurs. Tous. 

« La peur de traumatiser l’enfant est devenue une psychose : on craint tellement de mal faire qu’on finit par ne plus rien faire du tout. »

 

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Il est vrai que si cet enfant connait un handicap, la vie se complique, le désespoir et les rêves rentrent en conflit, les doutes nous assaillent deux ou cinq fois plus encore. Que faire pour lui, qui être, comment tenter de lui donner l’affection qu’il a besoin, la confiance qu’il doit accueillir pour grandir au même titre que les autres enfants ? Comment faire de chaque moment de sa vie, de la nôtre, de grandes défaites des petites victoires, ces petits sommets que l’on grimpe et qui nous offrent un moment de pause, une étape cruciale dans la vie ? Comment résoudre l’équation autisme et vie ?
Sincèrement je n’ai pas de clés. Et je ne porterai aucun jugement ou raccourci sur ce qui ou doit être dit ou fait.
Je pense que chacun de nous possède une force qui le moment venu agit, donne l’impulsion à tenter, à trouver la confiance en soi et la partager. Faire le deuil de cet enfant qu’on aurait aimé unique, « normal », ne pas voir notre monde s’effondrer, poursuivre sa vie, la vie comme si de rien n’était. 

« Je voudrais te dire que tu es le petit garçon le plus fantastique du monde. Mais les mots restent pris dans ma gorge comme des oursins. »

Je ne sais pas ce qu’est l’autisme ou du moins pas au sens parental. Je connais le handicap mais pas les troubles liés à la difficulté pour des parents d’avoir un enfant asperger ou autres (l’autisme relevant de multiples facteurs et degrés).
Ce que je retiens de ce récit dessiné, ce roman graphique, c’est l’émotion, le langage de l’amour et de la confiance,  la persévérance de parents devant leur enfant. Yvon Roy n’a pas cherché à faire un livre sur le pourquoi ou le comment, sur ce qu’il faut ou ne faut pas faire avec son enfant. Il a juste tenté, à travers son expérience de père, de partager, donner de l’espoir, de crier les victoires lorsqu’elles sont là, de croire en la vertu de la confiance, de tenter toujours et encore sur chaque épisode et aventure de la vie, à ne pas baisser les bras même si le désarroi, le désespoir, les doutes et les craintes sont là.

« Quand j’ai su qu’Olivier était autiste, j’ai été terrifié pour son avenir. Puis je me suis souvenu qu’un enfant très doué peut tout rater si ses parents ne lui donnent pas confiance dans la vie. A l’inverse un enfant handicapé mais confiant peut tout réussir. »

Il n’y a rien à dire, juste vivre. A 200 % peut-être et encore plus. D’aimer sans condition et « sans jamais faiblir, qu’importe l’enfant qui nous est donné. »

Les petites victoires
Yvon Roy
Rue de Sèvres

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22 août 2017

L'Ete Jaune Carré - Sonia David " Pour CM, dite IC"

Pour CM, dite IC. 

 

Lorsque j’étais enfant, la gravité des choses me paniquait, une sorte d’épée de Damoclès balancée en permanence au-dessus de ma petite tête. « Est-ce que c’est grave ? » je demandais à ma mère. Toutes mes phrases commençaient de cette manière. « Est-ce que c’est grave si je dis du mal de mon amie ? » « Est-ce que c’est grave si je n’aime pas la campagne ? », « Est-ce que c’est grave si je casse un vase ? ». A quoi elle répondait, pour m’apaiser, « non, ce n’est pas grave ». Et je m’apaisais. Sauf que rapidement ça reprenait, une autre éventuelle gravité commençait de ronger ma tranquillité, et tout était à refaire. Je suivais sans franchement m’en rendre compte une courbe exponentielle, l’obsession n’en finissait pas de monter d’un cran, de « casser un vase », je passais à plus sérieux, plus préoccupant, « est-ce que c’est grave d’être raciste ? » par exemple. Là, ma mère prête à répondre « oui, c’est grave » retenait cette évidence, sachant l’angoisse que cela provoquerait en moi, et optait plutôt pour un « mais d’où sors-tu de telles absurdités ? Le racisme n’existe pas chez nous ! ». Je sentais alors que je l’exaspérais, sa patience à ras bord, du coup je me retenais de demander « est-ce que c’est grave si je t’exaspère ? ».
Bref, je n’étais pas une fillette facile, on peut même dire plutôt pénible. Et ma mère en a eu assez : un jour, elle m’installe à ses côtés sur le canapé, prend un air solennel et m’annonce « écoute moi bien, rien, absolument rien n’est grave, sauf  la mort ». Je la crois, évidemment. Elle est, depuis toujours, mon centre de gravité. Sa phrase agit comme un enchantement. Bon sang mais c’est bien sûr ! Me voilà soulagée. Ouf.  

Pourtant, le plus étrange, le plus cocasse même, c’est qu’après avoir eu, le temps de mon adolescence, un pouvoir de baguette magique, le « rien n’est grave » de ma mère est devenu l’une de mes raisons de lui en vouloir, et de m’en aller. Oubliant tout de ce que j’avais en grande partie initié, soudain sa désinvolture, sa manière farouche de se moquer, de considérer qu’en effet, rien n’est grave, se sont imposés comme autant de vexations. Devenue adulte, je voulais qu’elle me prenne au sérieux, qu’elle me prenne au singulier, qu’elle me croit passionnément, comme on le ferait d’un roman, mais dans son monde désacralisé, l’ordre des importances, et des préférences, déraisonnait. Nous n’avons pas su, ni elle, ni moi, nous dépêtrer de mon enfance. On s’est emmêlé la gravité des choses.  

Pourquoi je vous raconte ça, tant de décennies après, c’est à dire aujourd’hui ?  

Je vais vous le dire : parce qu’alors que des enfants jouent autour de moi sur une petite plage de galets corse, des ribambelles de petits que l’eau exalte, ils y passent des heures, jamais froids, pleins de cris, leurs parents hurlent et se plaignent (mystère insondable: la plage semble toujours le lieu privilégié des disputes familiales) il me vient à l’esprit que, peut-être, parmi ces enfants là, il s’en trouve un ou même plusieurs que la gravité des choses angoisse.

Et cette éventualité, tout à coup réveille ma mère, au repos dans ma mémoire : je sais bien désormais (après tout, ça sert à ça de vieillir, à savoir un peu) que mes incessantes interrogations de l’époque n’avaient, contrairement aux apparences, rien à voir avec l’apprentissage du bien et du mal, mes inquiétudes ne relevaient pas de la morale, il était seulement question d’amour et de chantage affectif. Jusqu’où maman m’aime t’elle? Voilà en réalité de quoi il retournait. « Est-ce que tu m’aimerais encore si… » Et donc, à observer cette mère en colère, mains sur les hanches « qui t’a donné la permission de nager si loin reviens de suite tu n’as pas mis de crème ce n’est pas à toi cette bouée on ne se baigne pas après le déjeuner la prochaine fois on te laisse à la maison je t’ai demandé de surveiller ton frère il est où on ne peut vraiment pas vous faire confiance c’est quand même pénible d’être toujours obligée de crier », je pense, oui, voilà, que si le bout de chou barbotant là-bas a pour habitude de mesurer son amour à l’aune de ce que cette mère estime grave, eh bien ce n’est pas gagné. 

Je suis sur mon morceau de galet corse, prête pour ma sieste, dans mon demi sommeil je sens une petite envie de me lever, de m’approcher de cette femme criarde, de lui lancer un « mais enfin, tout ça ce n’est pas grave! », au lieu de quoi je m’endors au son de ses hurlements, convaincue, une fois de plus que rien n’est simple. Pas même la simplicité.

 

Sonia David 

 

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Pour quelques livres seulement, on se souvient précisément de là où nous étions au moment de leur lecture. Imaginez une chambre d’hôtel new yorkaise en pleine tempête Sandy, l’impossibilité de sortir, la tour qui vacille et vous imperturbable vous délectant d’un premier roman « Les petits succès sont un désastre », une addictive histoire d’amitié à Montmartre, au sein de Rose et sa bande d’amis, bande dont le lecteur est invité à faire partie par le talent de Sonia David.
C’est ainsi que j’ai rencontré l’auteur. Inoubliable évidement. J’ai eu l’énorme chance ensuite de rencontrer la femme derrière, et de découvrir du beau, du vibrant, du sensible et du désormais indispensable à ma vie.   

Si vous voulez croiser la route de Sonia David, vous devez lire ses livres ou vous essayer à l’écriture avec Ecriture Factory, un atelier où la bienveillance côtoie l’exigence, mis en place par la décapante Anita Coppet. Parce que Sonia David sait que l’écriture peut prendre toute la place, qu’elle dévore mais qu’il faut s’armer de patience aussi, et travailler toujours.   

Au moment de lire son second roman « David Bowie n’est pas mort », on est fébrile « et si » et puis on embarque dans la famille, dans ces sœurs face à la perte des deux piliers, et on y retrouve des émotions partagées, des bouts de soi et toujours cet universel dans le soi.

Décidément, il fait bon être, vivre, écrire et surtout lire auprès de Sonia David.

Charlotte Milandri 
 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation)

 

 

Pour CM dit IC
Sonia David
L’été jaune carré
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20 août 2017

Dimanche en poésie - Brigitte Fontaine " Chute et ravissement "

9782330079116«  Cher Arthur,

Je te souhaite une belle mort.

Tu l’auras.

Tu as mis les pieds là où les nages n’oseraient pas s’aventurer.
Et toi, c’est moi et c’est tout le monde.
Pour toi et pour le mystère de l’inconnaissable Unique.
Tout, tout, te dis-je.

Je me permets de déposer sur ta joue hâve
et tes yeux fermés sur l’infini intérieur et extérieur
un baiser de buisson ardent et de fraternité.

Le voici : »

C’est par ces mots que s’adresse Brigitte Fontaine à celui qu’elle nomme Arthur, son unique poète, celui qui lui a donné les mots et la foi dans les œuvres poétiques, les riens, les allégro  et adagios, cette petite musique propre à tous les rêveurs.

Et vous parler de l’écriture de Brigitte Fontaine, c’est comme tenter de mettre le vent dans une bouteille de verre sans fond, comme vouloir tirer la queue des anges au lieu de leurs ailes (le diable est bien trop malin pour ça), comme trinquer à la mémoire des gens encore bien vivants. C’est traduire un texte qui ne se traduit pas mais se ressent, entrer dans une transe, se libérer de toutes inutilités et faire corps avec les cailloux, les prunes et les gibiers, les voitures enrubannées, la gloire immortelle d’un poète, le vide souterrain, le feu et le sang, les baisers fous et arbre de vie, l’élégance aérienne des abysses profonds et  ténébreux.  C’est des tremblements et la force de la vie, la lumière et l’obscurité. C’est une musique qui part d’un prélude pour devenir une fugue via un gloria.  

La langue de Brigitte Fontaine est trouée de rimes, d’images, d’ellipses qui nous entrainent dans un tourbillon virevoltant. La laideur se tait, les hurlements font silence, le métal rouge devient flammes éteintes pour mourir sous braises au pied du dormeur du val. C’est beau et troublant, sans fin, éternel.

« allons allons dormez
si vous pouvez
dans le val illuminé
dans la voix lactée
faites entendre votre voix lactée
jusqu’aux cnfins de
l’inifni terminé
pleurez de douces larmes de bête
chacun et chacune est prophète
…/…

Arthur
peux tu
veux tu nous aider
as-tu pu traverser »

En vers libres, en prose, sans retenue mais avec tendresse et grâce, Brigitte Fontaine nous réinvite dans la musique de celui qui dort sur le val, danse sur la voute et s’en fout du monde qui transgresse la folie, la mort. Solaire et lumineux, came naturelle des amoureux d’Arthur Rimbaud qui devient par cette lettre celui qu’il est : immortel. Chute et ravissement.



Chute et ravissement
Brigitte Fontaine

Actes Sud

Collection le souffle de l’esprit

 

rimbaud

 

19 août 2017

L'Eté Jaune Carré - Nicole Grundlinger " Carte postale d'Amorgos"

Carte postale d’Amorgos

 

J’ai le souvenir d’un été parfait.

Un été grec. Bleu. Chaud. Lumineux. Une escapade dans les cyclades. Le soleil qui brûle la peau et chauffe la terre. Le regard qui englobe des paysages de carte postale, maisons blanches sur fond bleu, touches colorées des géraniums ornant les paliers et des chats endormis sur les marches à l’ombre des bougainvilliers. Les couleurs du soir, quand la lumière se fait plus douce et caresse de ses rayons orangés les façades immaculées. Instants magiques.
Il y eut pourtant des destinations plus lointaines, des villes plus prestigieuses, des séjours plus luxueux, des escales plus enchanteresses. Des safaris, des palais orientaux, des gondoles, des canyons ou des lochs mystérieux. Mais c’est cet été-là qui reste en moi comme l’empreinte de ce que nous fûmes.

J’ai le souvenir de ce moment parfait. L’accident n’était plus qu’un mauvais souvenir. La tête en vrac, la mémoire éparpillée et le corps déséquilibré. A te regarder crapahuter sur les chemins escarpés habituellement arpentés par les chèvres, le pas assuré et le torse conquérant au cuir déjà tanné, comment imaginer que trois ans auparavant tu avais failli mourir ? Ce que l’on dit est vrai : le temps fait son œuvre, il répare et remet les baroudeurs sur les routes. Heureux qui comme Ulysse…
Tu m’avais tant parlé de cette île. Amorgos. La dernière île des cyclades, la plus au sud. Une île qui se mérite, un bout du monde que l’on atteint depuis Naxos après cinq heures d’une mer bien chahutée, par un petit ferry qui porte le joli nom de Skopelitis. Moi, la tête dans un sac pendant trois heures, affalée à même le sol, comme une flaque. Toi, le nez dans ton journal, me jetant parfois un regard compatissant. Même ce souvenir est parfait. Une expérience de plus, grâce à toi. Si un jour je dois écrire le mal de mer, je saurai.

Amorgos. Juillet 2008. Il suffit de ces quelques syllabes prononcées en silence, rien que pour moi et les images affluent, puis les sons, les odeurs et les sensations. Le soleil dépose des arômes de pain grillé sur nos peaux, les taverniers haranguent les clients sur la place du village, feta, olives, tomates et pichet de vin blanc frais deviennent nos délices quotidiens. Il y a à l’autre bout de l’île un fameux monastère accroché à son rocher. Quinze kilomètres nous en séparent par les chemins de randonnée. Une balade mythique. Nous sommes seuls, complètement seuls. Au milieu de nulle part. A découvert sur ce gros caillou sec, au relief accidenté. Libres comme jamais. Des pierres, des arbustes, des crêtes et tout autour, la mer. Calme, bleu marine, scintillante. Un décor de cinéma. A l’arrivée, nous étions sales, brûlés, crevés, affamés… mais tellement vivants. J’ai encore dans la bouche le goût du loukoum offert par le moine qui nous a accueillis. Cette randonnée, c’était un peu le symbole du chemin parcouru ces dernières années, seuls mais ensemble. Il faut avoir frôlé le pire pour goûter pleinement ces petits bonheurs.

Comment imaginer alors, que quelques années plus tard nous repartirions en arrière, et cette fois de façon irréversible ?

J’ai le souvenir de cet été parfait. Il me rappelle qui nous sommes derrière les écrans de fumée qui noient peu à peu ta mémoire. Il me rappelle que c’est grâce à toi que je n’ai plus peur.

J’ai des souvenirs pour deux. Et la satisfaction, parfois, de la petite lueur que leur évocation allume dans tes yeux.

 

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(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation) 

 

Nicole… Ah Nicole. Nicole c’est les 68 premières fois, une fée-lectrice, une fée débusqueuse, une sorcière-enchanteresse qui nous entraine dans le mouvement de nouvelles lectures, de découvertes incroyables. C’est un œil de lynx et une saveur à découvrir un déchiffrage fin, romanesque, qui vous prend par surprise et vous embarque vous ne savez trop où. Une fée et pas n’importe laquelle. Une fée au cœur immense et à la saveur exquise.

Rencontrée grâce à son blog
et l’aventure fantastique des 68, les premières fois de nos premières fois, Nicole a cette capacité de croire aux impossibles, d’oser là où personne n’ose, s’aventurer sur des circuits d’endurance et de vitesse, lober les mots et monter aux filets des caractères, sauter et rebondir de pages en pages, de mots « pour » mots. Tout cela pour notre plus grand plaisir de lecteurs et lectrices. Une fée des réseaux sociaux et de la communication (la fée des vins introuvables et des souvenirs à foisons aussi).

Mais ce que nous savons moins, c’est que Nicole est aussi une plume. Une écriture sensible. Des mots qui s’alignent sur la feuille. Des envies de pourquoi, peut-être, un jour. Une qui nous entraine vers le voyage, l’aventure, une histoire qui rebondit. Une langue, un langage, ce quelque chose qui émerge, immerge le lecteur, nous donne envie de continuer la lecture. Un jeu intrépide qui deviendra un jour qui sait, un premier roman à lire.

 

Carte postale d’Amorgos
Nicole Grundlinger

L’été jaune carré

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16 août 2017

" Le cri du diable " Damien Murith

 

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Lire Damien Murith c’est pénétrer dans une écriture qui nous prend aux tripes, nous retourne en moins de deux, nous poursuit des jours et des nuits, nous envoie valdinguer avec poésie dans les cordes du ring. C’est entendre la petite musique des mots qui pénètre votre chair, votre cœur, enfouie sous votre épiderme un mal profond et vous laisse béat devant tant de forces et beautés. C’est un uppercut qui ne vous laisse aucun répit et vous donne juste l’envie de continuer à lire ce quelque chose que l’on nomme un bijou. Un bijou d’une extrême noirceur mais qui reluit comme peut l’être un diamant poli.  

Il y a peu d’écrivains dont j’aime autant l’écriture. Peu qui me laissent perdue lorsque je finis leur roman. Damien Murith en fait parti. Rien n’est laissé au hasard dans la construction de ces romans atypiques. Tout est sous contrôle. Chaque mot résonne avec une force, une puissance, comme un scalpel viendrait vous perforer l’estomac. C’est incroyablement beau par cette immensité évocatrice qu’est l’atmosphère qu’il donne à ses histoires. Court et beau. Ciselé. 

« Le cri du diable » n’échappe pas à la règle. Et c’est ce que je demandais à Damien Murith : qu’il me procure des frissons, me donne la jouissance de lire ses mots qui attaquent la rétine, propulsent au firmament d’une nébuleuse infranchissable toutes autres formes d’écritures.
Dernier tome de la trilogie du Cycle des maudits (lire et relire La lune assassinée, Les milles veuves), Le cri du diable ne nécessite pas de connaitre les romans précédents. Cependant une fois entré dans son écriture, vous comprenez que lire ces deux autres récits est capital, essentiel, indispensable, vital. Vous serez à votre tour intoxiqué à son écriture éblouissante.
Et bon sang que c’est bon ! Que c’est fort ! J’ai rarement lu avec autant de besoin comme intoxiquée à ses mots, suspendue à son encre, à la page suivante, au paragraphe à venir. D’une maitrise concise et rapide, comme un peintre qui jetterait sur la toile ses couleurs et renforcerait son épaisseur, il nous dresse le portrait d’une époque qui pourrait être révolue tant le parfum qui s’en dégage nous renvoie vers un 19ème siècle époque naturalisme, romantisme, humanisme.  

Le cri du diable est un parfum, un dahlia noir, une rose rouge passion qui se couvre d’épines, une araignée qui étouffe sa proie à force d’amour et de son besoin. C’est la jalousie qui crève les cœurs, ronge les estomacs, remplie les ventres d’aigreurs. Ce sont les villages qui sonnent l’angélus, enterrent ses morts lorsque la gangrène pénètre les foyers. C’est la déception, l’ignoble et immense tentacule qui enserre l’esprit et empêche de croire, d’avoir confiance en l’être aimé. Le cri du diable comme cette putain de jalousie qui nous prend lorsque d’un mouvement de tête, un geste de la main, tout semble se terminer.  

Camille est arrivée au village il y a quelques temps de cela. Un village à la terre grise et basse, à la peau qui s’use au cul des vaches et aux mains sur les charrettes. Une terre de malheur où les hommes las s’en vont par centaines se vendre à la ville, le cœur rempli de détresse et les mains à jamais calleuses. Seul le ciel bas, les vents tranchants sont là pour rappeler que la destinée règne et qu’à tout moment elle nous crève les yeux et le cœur. Recueillie par le curé, Camille rencontre celui avec lequel elle va se marier. Un mariage d’amour et de passion.
Mais on ne vit pas sur ce sol à l’odeur rance et humide. On ne vit pas. On meurt. On meurt autour de prières faites par les femmes, autour des regards concupiscents que jettent les mâles à la veuve éplorée. On meurt en agonisant dans les bras de sa belle, « les lèvres mouillées qui bougent lentement, et la nuit est blanche de murmures, de phrases tendres dont les bouts se nouent en gerbes de larmes. ». On meurt et  on part dans ce paysage qui n’est que neige et vents. On part pour fuir, échapper à ce qui nous attend.
A la suite de la mort de son époux et d’un baiser forcé, une main glissée sous son corsage, Camille fuit. Elle fuit la mort et son odeur, les villageois qui la poursuivent, arrive dans la ville, celle qui étouffe, rejette dans les bas fonds tous ceux qui n’ont pas réussi, qui laisse aux petits matins, les corps repus d’alcool dans les caniveaux. La ville qui « usine » de ses fumées toxiques, ses grandes cheminées d’où s’échappent des fumées indigestes et épuise les corps des ouvriers. La ville qui est le réceptacle de tous ceux qui ont laissé un passé. La ville comme une toile. Et Camille comme une araignée étouffe sa proie, devient à son tour cette araignée qui d’une piqûre jette son venin, défile sa bobine et tisse sa toile.  

Un roman comme un poison, un liquide, une encre dont on ne peut se détacher, s’extraire. D’une noirceur absolue, Damien Murith a construit sa trilogie sur cet air irrespirable qu’est la misère sociale, affective. Il peint une toile, y rajoute des couleurs, du marron poussiéreux au rouge sanguin en passant par le bleu tempête, des tons. Il retouche les contours pour les rendre moins lisses, plus bruts et à la fois ciselés, touchants, vibrants comme l’est le cri de l’amour.  

La lune assassinée et Les mille veuves avaient l’odeur de la terre et du large, des femmes dans l’attente, des hommes emprisonnés dans leur rôle de mari et de mâles. On respirait l’air dur, âcre du sel, de la terre qui repose sous les boues. On y croisait les glaneuses, les toiles de Turner. Dans ce dernier cycle on est dans l’humanisme. Un humanisme digne de Zola avec une Camille en Gervaise. Une histoire de maudits, de cycle qui se répète à l’infini. Et bon sang, que c’est beau à lire. Je suis intoxiquée à l’écriture sensuelle, émouvante, ciselée, parfaite de Damien Murith, un grand auteur s’il en est.

« Il est le cri quand tout se tait, le silence quand tout gronde, il est le fruit unique de l’arbre, le carré de roche libre de mousse, l’oiseau bleu pris dans le piège de décembre, il est l’éclat, la nuée d’étincelles qui retient le regard, tantôt clair, tantôt obscur, foudroyant comme une piqûre de guêpe : il est le sentiment. »

 

(NB : et si je vous disais le nombre de phrases recopiées, j’en viendrais à réécrire ce roman en entier. Certaines descriptions de la ville sont sublimes, les émotions exacerbées donnent des frissons de plaisir. La perfection comme un diamant peut l’être : pur).

(NB bis : filez donc découvrir la littérature romande, ils sont bons, diablement bons) 

 

Le cri du diable
Le cycle des maudits
Damien Murith
L’âge d’homme

 

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