Le blog du petit carré jaune

22 février 2017

" Collaboration horizontale" Navie et Carole Maurel

 

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Tout commence sous une couverture, une page de garde qui illustre la vie d’un immeuble avec ses personnages, ses solitudes, ses amours, ses curieux, ses indélicats, ses tentations, sa concierge, ses enfants, ses chats et ceux qui sont sur le perron entre attente et envie de partir. En une page double, Carole Maurel, nous dresse le tableau, ce quasi huit-clos qui servira de décor à cette « Collaboration horizontale ».
Car loin du front de guerre, loin des lignes où les fusils exprimaient leurs chants funestes, loin des barbelés, des miradors, des résistants luttant âprement pour la liberté et autres scènes de guerre politiques, loin des camps de prisonniers ou de concentrations, se jouait le quotidien d’un Paris de 1942, de ces habitants, des quidams, d’hommes, de femmes qui se rencontraient, se touchaient, se désiraient, volaient quelques instants de purs bonheurs, s’aimaient ou se déchiraient.  

Collaboration horizontale, c’est l’histoire d’un amour, d’amours interdits, de violents désirs des femmes pour l’ennemi, les allemands, durant l’occupation pendant la seconde guerre mondiale. Le terme, exploité outrageusement et facilement lorsqu’il s’agit du sexe dit faible, montre la promiscuité, l’entente cordiale, amoureuse ou résistante de ces femmes en l’absence des hommes, les amours véritables et interrogeant sur cette notion de frontières, de culpabilité, la quête du marché noir, la vie sous l’occupation, le sexe consommé, abusé, les petites résistances quotidiennes pour vivre, survivre, cacher au détriment de sa propre vie celles et ceux qui sont bannis. Une collaboration quotidienne, sentimentale, amoureuse. 

Mais au-delà de cette page noire de la seconde guerre, au-delà de ces épisodes où on a souvent mis en avant le rôle sexuel des femmes, Navie et Carole Maurel, nous racontent bien autres choses sans jugement, sans haine ni bassesse, juste l’amour, la violence des rapports entre hommes et femmes, la féminité sous jacente, le féministe naissant, les petites résistances quotidiennes et invisibles qui firent le bonheur des hommes, laissèrent la place aux politiques et ceux qui furent nommés les vainqueurs.
Et là où l’on pourrait s’arrêter au simple feuilleton de la collaboration, des dénonciations, du marché noir et autres destins d’un pays occupés, nos deux raconteuses d’histoires nous amènent à nous pencher sur la vie d’un immeuble, quelques appartements, à celles et ceux qui les occupaient.

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Comme une loupe, un zoom, on franchit la porte de cette bâtisse tenue par une concierge fidèle à son portrait de gouailleuse parigote curieuse et on monte les étages à la rencontre de celles qui restent, celles qui font le Paris, celles que l’armée n’a pas voulu car femmes. Et ce que l’on découvre n’est pas qu’une collaboration passive ou active, loin de là. On y rencontre des portraits, des femmes qui vivaient avant tout dans la souffrance, le bonheur, avec ce qui était possible de donner, d’être lorsqu’on était, est une femme pendant la guerre.
On y côtoie de magnifiques photographies de celles qui ont fait la petite et grande histoire, celles qui ont illustré les pages de nos livres et qui malgré cette « collaboration horizontale » ont contribué à écrire l’histoire d’un pays. Il n’y aucune innocence ou culpabilité, juste des faits, juste des amours pour certains clandestins, des amours infidèles, des petites dénonciations tricheries craintives, des  hommes violents, des faits et gestes passés sous silences, des femmes qui se cherchent, se trouvent, sont, existent.
On approche aussi les pages sombres de la collaboration, le tabou de l’amour pour un soldat ennemi, des victoires de l’homme sur la femme, sa souveraineté et ce chapitre qu’on tente d’oublier sous les coups des tondeuses, des ciseaux, des poitrines mises à l’air comme une épuration annoncée des lendemains chantants. La triste victoire des vainqueurs.  

Quant à l’illustration, il y a une vraie création, recherche graphique et immense poésie, notamment dans ce moment où les cœurs se percutent, s’affolent, endiguent les flux sanguins. Un immense coup de cœur pour ces visages féminins doux, tendres, farouches, volontaires, sensibles. On y retrouve le décor de ces années de guerre, les meubles, les habits, les petits détails qui captent la mise en scène et pose l’histoire dans son contexte. Une connexion entre les mots et l’illustration, entre l’envers du décor et le féminisme naissant et revendiqué. Une très belle galerie de femmes sous les crayons colorés, fins de Carole Maurel, des planches magnifiques qui bousculent ou au contraire rapprochent, un graphisme qui nous emmène bien au-delà de ce qu’on a l’habitude de voir (surtout  lorsqu’elle nous décrit un des personnages atteint de cécité ou la page sur le coup de foudre). 

Une vraie et belle découverte pour un récit choral, une première œuvre de Navie qui brise les tabous, une page d’histoire que l’on a tendance à dénoncer, oublier, une vraie sensibilité touchante, une émotion pour un récit exigeant, pour un quotidien féminin qui se cache en temps de guerre mais qui pourtant ouvre les portes des lendemains chantants, des lendemains victorieux mais fragiles. Passionnant et glaçant, humain et amoureux.

A lire chez mon bar à bulles préférés :  chez mo'

  

Collaboration Horizontale
Navie et Carole Maurel

Delcourt

Collection Mirages

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20 février 2017

" Chère brigande " Michèle Lesbre

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Chère Michèle Lesbre, 
Chère Marion Du Faouët

 

Je ne sais comment commencer cette lettre, je ne sais comment vous adresser mon admiration face à votre écriture, à cette façon que vous avez de nous emmener dans vos mots, cette mélancolie que vous savez si bien écrire, ces hivers que vous nous faites traverser et qui sont des vrais silences dans lesquels j’aime me retrouver.
Votre écriture a le don de m’amener à traverser des chemins logeant La Loire (Chemins), à m’asseoir sur des plages aux sables imparfaits (Sur le sable), à trouver un refuge dans lesquels j’aime rencontrer vos personnages solitaires, lumineux, fragiles, cassés et pourtant si profondément forts, imparfaits, humains (Ecoute la pluie).  

Je ne sais comment commencer cette lettre, vous qui avez écrit à Marion du Faouët, cette brigande de chemins bretons du 18ème siècle, vous qui avez su si bien mettre les mots sur cette femme, sur vos questions face à cette société dont je ne comprends plus grand-chose certains jours.
Vous avez su entendre en moi cette forme de désarroi qui me prend lorsque j’entrevois cette misère humaine, ce manque d’humanisme, cette absence de gentillesse, de gracilité, la disparition des rapports sincères et bienveillants.
Vous qui avez su faire de cette lettre, une réponse à mes interrogations, mes questions, mon insoumission, ce refus de baisser la tête, de garder la foi aux brigands qui sommeille en nous.
Vous avez su me réveiller, sans révolte, sans tempête, possédant cette capacité de croire à des Robins des bois, à ces hommes et femmes de caractères, de volonté, de bonté, de générosité, à cs personnes qui ne sont pas des anges mais comme vous le dites vous mêmes "où sont les anges ? ". 

Difficile oui de dire combien j’aime ce dernier ouvrage, cette lettre à Marion Du Faouët, cette chère brigande. Difficile de vous dire combien j’ai aimé pénétrer dans votre volonté de défendre une cause qui est mienne, de croire aux lendemains que construisent nos enfants. J’ai aimé votre désespoir, votre insoumission quand vous écrivez la détresse humaine, vos questionnements face à la misère et la perte de notre humanité, face à l'isolement, la violence, le déracinement, l'honneur, la fierté de ceux qui n'ont plus rien. « La misère toujours encombrante pour le pouvoir, se banalise. » 

J’ai aimé retrouver vos mots adressés à Marion, flamboyante femme d’un siècle passé, forte et si amoureuse de la vie. Dans chaque page, chaque mot, son ombre s’est glissée. Marion et son Faouët, Marion et cet air breton qui secoue, ravive, résiste, est tantôt tempête, tantôt douceur, toujours clément et sincère, droit, généreux. Marion et ce tempérament vaillant, amoureux, impétueux, généreux, humain, fougueux. Marion et son amour de la vie, de la droiture, de l’égalité des richesses et du partage. Marion, la brigande, l'emprisonnée, la dénudée, la soi disant sorcière, Marion l'insoumise, la volontaire.

J’ai aimé votre regard sur elle, cette marche à ses côtés, cette éducation libertaire que vous nous donner, cette observation perspicace de sa société et de la notre. J’ai aimé que vous m’enrôliez dans son armée de brigands au grand cœur, auprès de ces filles et fils qui n’ont nulle sépulture mais qui demeure dans nos carnets de légendes comme de grands femmes et hommes, comme des Olympe de Gouge avant l’heure, avant les Lumières et les ténèbres. J’ai aimé que vous écriviez à Manon pour ne pas enterrer ce monde sur lequel nous vivons, celui qui fait naitre une tristesse profonde, vaine parce que loin de mon idéologie. « Il faut sans cesse veiller sur nos conquêtes, elles sont fragiles. » 


J’ai aimé oui que vos mots, votre plume rejoigne ce que je vois et ressens, me secoue, me réveille, m’oblige à redresser la tête et prendre mes armes, mon sourire, mes gestes, ma bravoure. Car je suis comme vous « Je crois en la mémoire des lieux, même quand le temps ou les modes s’acharnent à les défigurer », même quand les hommes sont de moins bonnes volontés et s’entêtent à modifier notre monde, notre société.  
Je crois en des valeurs, je crois au silence, je crois en la douceur, en l’ouverture, en la briganderie lorsqu’elle s’avère nécessaire. Je crois aux passeurs, à ceux qui résistent dans leur quotidien, dans le quotidien des jours bancals, tordus, mais qui sont là, précieux, incroyablement présents, humbles, silencieux
. Je crois en vos mots, en Marion Le Faouët, en cette volonté farouche d’aimer la vie, de la partager, de l’offrir, de faire de ces lieux et gens rencontrés, des êtres uniques, beaux, valeureux.

« Chaque époque a ses tortionnaires, ses pouvoirs usurpés et criminels, ses sacrifiés, ses espoirs évanouis et, heureusement ses rebelles. » 

Et je crois en ces rebelles. Je crois en un monde où chacun d’entre nous peut y apporter sa pierre, sa main, son sourire et ses lendemains.  

« J’ai d’autres frontières, une autre patrie, celle des belles utopies auxquelles je n’ai pas renoncé et qui excluent le racisme, la xénophobie, la violence, l’irrespect de tout être humain. Je n’ai aucun goût pour les chants guerriers, je ne chante pas la Marseillaise. […] « La foi, c’est croire que quelque chose qui ne peut être vrai est vrai. La réalité est impuissante devant la foi. Quand le moi et la société n’ont plus de signification idéologique plausible ni pratique, même pour un âne bâté, la foi se change en fanatisme. » » 

Dormez tranquille chère Michèle, chère Marion du Faouët, vous m’avez « sauvée pendant quelques jours de notre démocratie malade, des grands voleurs qui, eux, ne sont presque jamais punis parce qu’ils sont puissants, de ce monde en péril. » Vous n’êtes pas des "anges, mais les anges n’existent pas"

(A découvrir Les Inousmises de Célia Lévi)

 

Chère brigande
Lettre à Marion du Faouët
Michèle Lesbre
Sabine Wespieser Editeur

 

Michèle Lesbre - Chère brigande : lettre à Marion du Faouët

19 février 2017

Dimanche en poésie : " S'il existe des fleurs" Cécile Guivarch

 

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« de nos yeux nous ne pouvons voir
tout ce que le vent emporte avec lui
seul le cœur pourrait encore souffler
ce qu’il manque aux hommes » 

Au loin les canons grondent mais sur le sol, les animaux et les hommes restent. Cloués. Le jour se lève donnant le bleu, la lumière douce du jour. Dans la campagne, le nombre de morts ne se compte pas, plus.
Sous le soleil qui s’annonce, « les enfants jouent dans le sable », ils « cueillent des miettes », « n’en finissent pas de finir ». Dans le village, le silence règne. Seule l’église abrite encore quels croyants qui s’accrochent à un Dieu, une parole divine prêchant la paix, l’union, la pacification, le silence des fusils.
Dans les cours de ferme, les animaux beuglent, s’enfuient devant les hommes. Les volets se ferment, les bâtiments rendent l’âme, les armes parlent. Quelques bougies, tels des phares, des lumières d’une autre rive, restent allumées, dernier espoir à la barbarie. Des prières aux morts et à ceux qui espèrent, illusion d’un monde qui se protège, croit à des demeures où la vie bat à l’unisson de l’humanité.

Soudain de la colline des soldats dévalent, cavalcade en furie dans le silence inquiétant des oiseaux, merles moqueurs contre colombes blanches.  

« des hommes
 quantité d’hommes à terre
peut-être sont-ils endormis
des chevaux
des chevaux à terre
quantité de chevaux sur les hommes »

La terre vire au rouge, la boue saigne, les mottes cognent, les rivières sont de sang. Quelques fruits d’arbres tombent, des vivants se relèvent « des débris de ciels ». L obscurité surgit et laisse place à la pénombre, au noir, aux peurs et relents d’angoisses. « Personne ne sourit plus ». Seules les fleurs, des tiges délicates repoussent, retrouvent l’odeur de l’aube, rouvrent leurs corolles.

« la terre prend quelque chose
que nous cherchons encore
la remuer pour remonter le meilleur » 

Cécile Guivarch, c’est Renée, c’est ce cri de femme qui est venue la prendre, lui rappeler son histoire et faire d’elle ce qu’elle est maintenant, une vraie et grande poète, une de celle aussi qui donne, offre la voix, ouvre la voie à d’autres. Dans ce recueil « s’il existe des fleurs », elle nous conte la guerre, celle des tranchées, des corps jonchés sur le sol, des villages meurtris et qui se terrent dans la peur du conflit, des bombes larguées.  

Une poésie comme il ne existe peu. Une poésie désarmante, touchant droit le cœur, la peau, mince filet entre les mots et la membrane vibrante. On touche du doigt le conflit, on entre désarmé, circulant entre les corps et les gravats. On entend les hennissements, les cris des bêtes et des hommes. Et comme dans la lumière, le courage des fleurs, ces pétales qui se réveillent, se relèvent, vibrent aux bruissements d’ailes du vent, du soleil. L’existence est là parmi les débris, parmi les rivières rouges de sang mêlés. Dans cet inacceptable moment de vie, les morts « n’habitent que leurs corps ».
La vie affleure, effleure la terre, égratigne le mottes. D’autres fleurs réapparaissent, d’autres vies reviennent nous conduisant à planter dans le sol d’autres graines, d’autres possibles, de croire en une vie, en la vie, aux possibles chemins d’unions, de réunions, aux enfants qui, sous leurs ongles remplis de terre, sèment leurs cœurs, leurs rires, leurs volontés farouches de croire en un avenir.  

« entendent leurs palpitations
ils ont des choses à souffler
l’histoire continue de battre » 

Dans une violente accalmie qui rappelle Guernica mais aussi Antoine Choplin et son héron, Cécile Guivarch nous rapproche vers ces fleurs, leurs odeurs, leurs couleurs, la sève, à ce qui est invisible à l’œil nu mais qui bat sous le son des tambours, danse sous la lumière du jour, vibre sous les  mots d’amour.
Parade fragile d’une saison qui arrive. Sans masque, avançant à mains nus, elle nous offre des fleurs, un bouquet qui existera tant que les hommes existeront.  

C’est sobre, court, silencieux, vibrant, fort, rageur, sombre et pourtant sous cette chape de ruines, de ce qui fait la guerre, elle nous dresse la vie, la lumière, une poussée, un élan qui nous dresse telles des fleurs à nous redresser, à relever les têtes, à ouvrir nos mains telles des corolles, pétales et à s’illuminer sous le soleil. Pudeur persistante d’une floraison unique et d’un linceul fertilisant. 

« s’il le faut
 leur interdire de tomber
qu’ils soient droit comme les arbres
immobiles
vers le ciel »

 

S’il existe des fleurs
Cécile Guivarch

L’arbre à paroles

 

 

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17 février 2017

" Les parapluies d'Erik Satie" Stéphanie Kalfon

 

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« Où en sommes-nous chacun, de ce qui fait une vie ? Qu’a-t-on appris de tous les bruyants bavardages dont nous recouvrons nos malaises d’être là, vides et visibles […] A qui la donner pour ne plus l’affronter, cette perplexité d’être soi, être soi d’accord, mais qui ? Il est impossible de se ressembler. Un matin quelque chose se stabilise et une rue plus loin, on a changé de caractère ou de colère. Il n’y a pas de mots pour dire ces variations silencieuses. On s’éloigne, c’est tout. » 

 

Erik Satie, cet homme musicien aux binocles verres fumés et chapeau, redingote queue-de-pie-cache-misère., pantalon jaune moutarde, aux 2 pianos désaccordés et aux 14 parapluies inutilisés.  Satie cet anar anticonformiste refusant de rentrer dans des schémas, des normes, « un nomade un rêveur un indolent qui cache sa grosse peine et s’en va, passable […], passant, pas sûr de lui non plus. ». Un homme méconnu et méconnaissable.

1901.  Erik Satie a 34 ans. Il est sans ressources, sans avenir professionnel, allant de cabarets en cabarets, de Montmartre à Arcueil, ignorant les douceurs et l’amour, ne vivant que la nuit, s’alcoolisant de ce vert liquide anisé destructeur de foie. Compositeur méconnu, insociable, insatiable, Satie vit sa vie comme un acte de révolte, une exigence, contre cette société orchestrée, hiérarchisée par des pourvoyeurs d’art, de sens critiques, sans visions, ni originalité.
Hypersensible, mélancolique joyeux, insoumis aux vertues bien pensantes, aux codes et cases bien ordonnées, il condamne les règles, les habitudes, les coutumes et ne rêve que de résisitance à la médiocrité et la banalité. Il demeure un éternel insatisfait, un révolté, un original, fustigeant la trahison de la créativité, des vérités universelles, les pensées uniques et vides.

« C’est bien connu, lorsque les timides sortent de leur timidité, on ne leur pardonne pas. »

D’Erik Satie, j’ai cette image d’homme désabusé, esseulé, buveur d’absinthe, musicien hors pair méconnu, rejeté par ses pairs. Un homme solitaire qui voguait de trottoirs en rues, d’un Montmartre Chat Noir à Paris Belle époque. Erik Satie et sa musique répétitive, ce rythme si particulier fait de courts instants mélodiques, harmoniques, iconoclastes et intransigeants. 

Le tour de passe-passe que nous livre Stéphanie Kalfon dans les parapluies d’Erik Satie, est de faire de cet homme un puzzle, un être insoumis, d'une beauté sensible à l'extrême, révolté, intransigeant aux règles, aux partitions à écrire, vivant dans une pauvreté désabusée. D’une poésie folle et à l’humeur joyeuse, Stéphanie Kalfon nous peint un homme empreint de vie, de libertés, de créations et de génies, un talent artistique, un homme brillant et surtout pudique, pudique de se livrer à la foule qui ne comprend pas son art, malheureux de cette solitude qui lui colle à la peau comme les notes de musiques collent à ses rythmes.
Elle nous livre sous sa plume extrêmement bien construite, scénarisée, « portraitisé », un hommage vibrant, magnifiquement fort et beau, un poète mélodique, lunaire-rêveur,  mal aimé, mal trouvé, mal posé, un homme à la tristesse ombrageuse souriante qui se cachait parmi les doux, les hurluberlus désabusés rieurs. Un Pierrot Auguste avant l’heure. Un homme emprunt d’un spleen, une mélancolie baudelairienne, le tout dans une écriture qui pour un premier roman mérite largement que l’on se pose et dévore, note les innombrables et innombrables passages, les mots qui embrasent, les gestes qui ne semblent fous que pour les fous. 

Un roman que l'on garde à côté de soi juste pour se rappeler qu'il est nécessaire de ne jamais ressembler à ces doublures que le monde nous dresse, ne jamais rentrer dans ces cases que l'on étiquette et qu'il est essentiel, vital de vivre dans la créativité que l'on souhaite mener, dans cette oxygène qu'est la vie. Une écriture musicale, rythmée, troublante, chahutante, claquante, douce, ensorcelante, joyeuse, tendre  comme l'est notre quotidien égaré dans la médiocrité d'un début de siècle à secouer.

« La folie n’est pas du côté de l’extravagance, elle est du côté de la normalité. C’est bien la normalité qui est pure folie, la validation de la comédie sociale par ceux qui la jouent. La validation des groupes par eux-mêmes. Les gens seuls, les déviants, les étranges, les bizarres, ne sont que la doublure honnête des photocopies carbone qui représentent la masse des vivants. Ceux qui marchent sur la tête, les vrais fous, sont ceux qui jamais n’ont besoin d’air. » 

«  Tous, nous avons tous une signature de vie. C’est elle qui vous rend singulier, à cause d’elle que les choses arrivent d’une certaine manière, se répètent ou se déroulent selon une musique spéciale, identifiable, différente. »

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017.
  

Les parapluies d’Erik Satie
Stéphanie Kalfon

Joëlle Losfled Editions

logo 68 premières fois édition 2017

15 février 2017

" La fugue " Pascal Blanchet

 

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Tout commence dans la tristesse absolue d’une maison corbillard, d’une maison où un piano droit semble être enterré. A son seuil, un vieil homme aux cheveux hirsutes et grisonnants, nœud de papillon rouge au cou, redingote noire et mine affligée. Un rosier grimpe sur les murs, vestige d’un jardin oublié.  
Au loin, la ville gronde sous des immeubles buildings. Quelques touches de rouge rappellent la vie, une porte, un calisson sur le mur mais on devine la peine, la tristesse, la lourdeur d’une solitude écrasante, le deuil, le déluge.

Puis on tourne la page, les pages.

On tourne la vie, comme un disque, un vieux 78 tours sur la platine du gramophone  au son grésillant, un rythme d’une jeunesse oubliée, swinguant, jazzy. On entre dans la maison et on regarde le vieil homme nous raconter son histoire. Son histoire qui a commencé il y a bien longtemps, sous les coups d'une baguette et de quelques 416 leçons pianotées d'un jazzman, homme de la nuit, mari, père, quelqu’un.
 

Les souvenirs foisonnent au gré des pages jaunies. On se laisse aller à cette petite musique, mélodie des jeunes années. On s’installe, comme Hooper, seul, à un bar et on entend, au loin, le murmure de la ville venir couvrir les rythmes endiablés de cette fugue endiablée.

L’amour tinte comme le carillon de la porte du bar. Il s'installe sur le tabouret haut. On se met à y croire et telle une danse, on papillonne, on virevolte. Puis arrivent les heures sombres au détour d’un habit militaire, d’un baraquement qui nous en dit long sur l’univers guerrier et son enfermement. Loin de celle qu’il vient de rencontrer, le vieil homme se souvient des lettres échangées, des gages d’amour et du fol espoir délivré ce jour de la fin du conflit. L’amour comme au premier jour. Elle, jolie brunette, dans sa petite robe noire. Elle, l’aimée. L’amour avec un grand comme Victoire. The D Day.
On poursuit cette lecture, cet album photo sans photo, tout en illustrations. On tourne les pages et les sourires fleurissent. Le mariage colombe blanche, la famille qui arrive, s’agrandit toujours ponctuée par ce rythme swinguant. Autour du piano droit, bientôt 4 enfants piaffent d’impatience, grandissent, deviennent à leur tour adulte et partent de la maison. Cette maison qui devient l’abri solitaire de cet homme qui voit partir sa bien-aimée, électro cardiogramme plat.

« 
Pourquoi ? » 

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En hommage à ses grands parents zazous et jazzophyles, Pascal Blanchet a construit ce sublime petit album (peut-on qualifier de bande dessinée ce chef d’œuvre, je me le demande) où tout se dit sans une parole. Comme un vieux film en noir et blanc, une bande son muette, sans une bulle, une parole,  il nous plonge dans les souvenirs, la jeunesse, dans cette vie qui marque un tournant, un virage du 20ème siècle, ce siècle qui a connu l’essor des villes, la ruée de vers la joie de vivre, vers la guerre et ses horreurs, vers l’amour, les GI, vers les clubs d’où sortaient une musique qui verra naitre les Armstrong, les Aretha, les Bechet, Les Billie, les Basie et tant d’autres.
Tant d’autres qui, par un beau matin, avaient décidé de prendre un bus, de partir vers la grande ville, là où les hauts immeubles fleurissaient à perte de vue, entrer dans un cabaret, un bar par la porte de sortie et en sortir par la porte d’entrée.
Sortir de son piano des notes, un air nouveau…

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Cet album illustré, très graphisme des années 50, petit rappel de nos grahistes de ces mêmes années (Joseph Müller, Hans Hilman, Jacno, Philippe Bernard, Vasarely...) de Pascal Blanchet est un pur joyau. Tout en délicatesse, en douceur et amour d’un petit fils pour son grand père, ce patriarche musicien, il nous plonge dans les souvenirs d’un siècle et d’une famille. Sous ses crayons, s’installent une vie, des sons, des gens qui ne demandent qu’à sortir de l’album et vivre, danser, parler, s’aimer.
Un dessin tout en droite et verticalité, une palette qui marie les ocres, le blanc et des touches de rouges qui semblent éveiller la vie, des corps longilignes, des courbes qui adoucissent le tout, une grande réussité picturale, celle qui me font aimer le design encore plus et qui sont la marque de Pascal Blanchet.

D’une mélancolie poétique, on se prend à sourire, à aimer ce vieux papier kraft, ces78 tours à la bande son nasillarde, grésillante, à ces touches de rouges, ces personnages ombres chinoises. Sans un mot, une parole, muet, on imagine les Triplettes de Belleville bougeant leurs popotins et nous narrant cette histoire. Le silence ressenti, le deuil arrivant, la solitude nous plonge dans une tristesse et une madeleine bas-de-laine qu’on aime se rappeler, aimer.

C’est délicat, poétique, mélanoclique, mélodieux à souhait. Et ce n’est pas la bande son dévoilée à la fin de cet album illustré qui nous dira le contraire. Un beau coup de coeur découverte de l'univers de Pascal Blanchet.

 Vous pouvez retrouver la BD de la semaine chez Noukette.

La fugue
Pascal Blanchet

La Pastèque

Les triplettes de Belleville

Posté par Sabeli à 07:00 - - Commentaires [8] - Permalien [#]
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