Le blog du petit carré jaune

27 juin 2017

" Le chat blanc et le moine " J.E. Bogart et S Smith

004501058« Moi le moine qui étudie, je partage mon logis avec Pagur, mon chat blanc. A la lueur d’une chandelle jusque tard dans la nuit, nous vaquons chacun à nos occupations. » 

Au fin fond des collines, quelque part au milieu de nul part, on dit même que ce lieu serait une île, l’ile de Reichenau ou peut être est-ce d’un autre endroit, en Irlande ou au fin fond d’une contrée lointaine, vit un moine, reclus de tous bruits et civilisations.
Simple copiste à la recherche de pensées qui pourrait trouver des lecteurs, il espère que la flamme qui illumine sa cellule l’aidera, au secret de la nuit noire et profonde, à trouver la lumière, l’imagination, le plaisir des écrits.

Aucune gloire, aucune mise en avant, le retrait lui procure la paisible quête du savoir, le trésor des manuscrits.

Au fin fond de sa chambre-monastère, ce moine copiste dont on ne sait le nom, copie et copie encore. Son carnet se remplit de poèmes, d’enluminures.
Tout est beau.
Tout est silence, recueillement.
Il distribue la beauté en écoutant les autres.
Il conte. Il raconte à l’affut du sens et de la connaissance.
Et la vie s’écoule ni plus ni moins, au rythme de la chandelle qui se consume nuit après nuit. Sans un bruit autre que celui des pages qui se tournent  et de la plume qui crisse sur le papier.

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Seul un chat vient briser cette solitude acquise, cet éloignement au monde. Un chat au pelage blanc et luisant qui se pose auprès de lui le soir à la lueur des bougies sans jamais troubler son travail, sans que jamais le moine vienne troubler le sien. « Pangur bàn » 

« L’un et l’autre, nous aimons la vie que nous menons. Notre histoire est une belle histoire. » 

Chacun se contente d’une joie simple et profonde, sans concurrence ou jalousie, une joie qui ne demande rien, n’attend rien et donne tout dans sa vraie composition.
Penché sur son grimoire, le moine cherche des réponses comme Pangur cherche des souris. Quand le chat en trouve une, sa joie déborde. Pour le moine, sa joie jaillit lorsque la réponse cherchée, trouve la voie. Alors au plus profond de la nuit, la lumière arrive. La lumière d’une joie simple, d’une vie simple ayant pour unique réponse celle que l’on cherchait au creux de la nuit profonde.

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 Est-ce un conte ? Est-ce une histoire ? Nul ne sait. Traduit à maintes reprises, ce poème du 9ème siècle est une véritable ode à la beauté simple de la vie, aux réponses que l’on se pose et qui s’éclaircissent au cœur des nuits.
Vous ne trouverez nulle réponse à la question que vous vous posez, nulle réponse aux quêtes indicibles qui s’éternisent dans vos mémoires et ventres.
Il est des livres, des poèmes où la réponse est en vous, comme la vie, comme un chat blanc qui vous montre qu’une simple souris est source de bonheur, de ravissement, comme d’un rien, une aurore, l’aube qui jaillit, la vie s’illumine dans le silence et le recueillement. Sans bruit mais avec une force en vous qui vous sourit. Une force simple, comme l’est la vie.
 

Les illustrations sont à elles seules une entrée dans ce monde du silence et du recueillement, de beautés simples. Nulle fioriture, nul besoin d’en mettre plus. D’une simple patte féline, la simplicité est là. On ressent la joie, le bonheur simple, le dépouillement de ce qui nous pèse, nous obstrue la vue. Les traits sont gras et à la fois d’une bouleversante simplicité. Un broc qui se penche sur un gobelet et on entend l’eau qui le remplit. La brindille allume la bougie et la pièce s’éclaire d’une douce lumière.
On cherche à savoir, à comprendre, à s’entretenir avec nos questionnements. A en perdre la raison, à en faire un défi. Les pages se tournent, les cases se racontent sans bruit juste séparées par une phrase. Une phrase qui suffit à combler de joie notre lecture et ses réponses qui sont au fond de nous et qui nous font avancer, nous lever, trouver nos solutions, notre lumière.
 

Dans la nuit noire et profonde, Pangur Ban nous guide de sa patte féline vers la simplicité de la vie. Sans rien d’autre qu’un trou et une souris. Sans rien d’autre qu’un trait de lumière, un parfum de joie qui jaillissent. Sans rien d’autre que ce qui est soi et nous grandit, nous pousse à devenir, sans rien d’autre que la confiance en ce que nous sommes et sans chercher à nous nier, renier ou laisser tomber. La simplicité de la vie qui procure notre joie. Une joie unique et complice, en paix. La notre. Celle qui réside en chacun de nous dans la nuit. 

 

«  A tous ceux qui cherchent la lumière dans les ténèbres »

 

Le chat blanc et le moine
Jo Ellen Bogart et Sydney Smith
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(d’après le poème Pangur Ban »


25 juin 2017

Dimanche en poésie "Quand bien même" Isabelle Bonat-Luciani

 

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D’Isabelle Bonat-Luciani, je ne connaissais rien. Tout juste un nom que je suivais sur les réseaux sociaux et une écriture découverte sur Terre à Ciel, le site de référence en matière de poésies de Cécile Guivarch, ma grande prêtresse, celle qui me met des pépites dans les mains. Terre à ciel, une vraie banque à haute valeurs bénéfique où la poésie se multiplie comme des petits pains, où l’art se développe, s’annonce sans bruit ni trompette mais avec une vraie richesse humaine. En quelque sorte, ma librairie poétique préférée, ma bouée de sauvetage lorsque je ne trouve plus de pépites à savourer. 

Donc d’Isabelle Bonat-Luciani, je ne connaissais rien. Juste des cartes postales envoyées comme dess bouées de sauvetage et des statuts d’une femme toujours en retard, en retard sur la vie, sur la rapidité de la lenteur, ce moment surnaturel où tout se joue, cet instant où on se croit en retard, où on est en retard. Beau concept. Etre en retard dans un monde où tout va trop vite. Ce retard qui peut paraitre discourtois, en devient rebelle, sincère, insoumis à nos cadres bien cadrés. 

Et puis est arrivé dans ma boite aux lettres « Quand bien même ». Il faut dire que je le cherchais. Je désirais découvrir cette auteure, aller à sa rencontre, être en retard d’un train mais qu’importe, je le voulais.
J’avais repéré une écriture, un style proche de l’humour assez corrosif, une liberté de ton et une forme d’insoumission à la hiérarchie des normes. Une âme rebelle en somme. Une vraie, une tatouée, une qui n’a pas froid aux yeux et qui d’une phrase, d’une rime réussit à vous mettre les larmes aux yeux ou vous faire grimacer par une vérité que l’on refuse de voir, de croire, d’admettre. Pas dans mes habitudes de lectures pour tout vous dire. Mais il faut savoir justement les casser, accepter d’aller aux delà de nos us et coutumes. Oser.

Isabelle m’avait devancée !
Le comble pour une retardataire ! 

Je me suis donc attelée à sa lecture, à la couverture mise en illustration par Eric Pessan, qui comme chacun le sait n’est jamais en retard pour illustrer la vie, « nouvelliser » ce quelque chose qui nous bouscule, peindre des comètes, interroger nos criantes vérités.  

Et j’ai entamé ma lecture. J’ai ouvert ce « Quand bien même ». Je l’ai ouvert et je l’ai lu.  

J’ai lu la première page, découvert le carnet, ce fameux carnet qui ne sert à rien mais qui est tellement nous qu’il en devient notre odeur, notre peau, notre vie. J’ai lu ce que je n’osais pas toucher, l’intime, l’impalpable, le manque, l’absence, le besoin de redécouvrir ce qu’on nous a légué, de ressentir ce qu’on ne sentira plus jamais. J’ai lu la pudeur des sentiments, des lignes de sang, des besoins affectifs qui ne seront jamais comblés. J’ai lu les marées, la douceur d’une joue caressée, les yeux qui ne parlent pas, les bouches qui ne murmurent que les silences, les mains qui se résistent et s’enlacent.
J’ai lu le redoutable, le besoin, les promesses qui ne sont que peaux de chagrin. J’ai lu l’enfance, le cœur d’une fillette qui devient femme, qui n’en peut plus de cette enfance et qui continue pourtant de marcher dans ses pas. J’ai lu les vies parallèles, les perpendiculaires, les croisées des chemins sinueux qui font avancer.
Inexorablement.
J’ai lu l’inconsolable, qui fait que les yeux deviennent aussi lourds qu’un orage d’été. Foudroyant et irrigant. Beau à en mourir seule sous un arbre isolé. J’ai lu cette « putain de solitude », celle qui dévaste, laisse en ruine, les photos et mots cachés dans une boite jamais ouverte. J’ai lu la mort. La mort du père. Le repère.
Celui qui est l’auteur de ces marées.
 

 

Avec une extrême pudeur, des mots à la fois d’une douceur et tendresse, d’une tristesse mélancolique de n’avoir pas pu, réussi à redevenir l’enfant, Isabelle Bonat-Luciani nous dresse un portrait d’une femme qui « Quand bien même » les cicatrices, les silences, les regards qui fuient, a tenté de donner un sens à sa vie, à nous entrainer dans son écriture et nous prendre à contre pied, à contre chaussure.
Et c’est beau.
C’est pudiquement beau, tendrement beau.
Loin des clichés et cartes postales adressées, loin des retards et des impossibilités d’aller plus vite que la vie.

C’est beau comme l’enfant qui nait et grandit, devient adulte et s’embellit, devient beau par ce qu’il est, ce qu’il transpire. C’est beau comme cette envie de toucher la peau, toucher sa peau. Tatouage éternel de ce qu’il est, de ce qu’on nait. 

 

Quand bien même
Isabelle Bonat-Luciani
Editions les Carnets du Dessert de Lune

23 juin 2017

" Minuit en mon silence " Pierre Cendors

 

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« Je murmure des mots nocturnes. Peu à peu, je me rapproche de vous à voix basse. Et parce que la parole ne peut aller beaucoup plus loin, j’écris ce silence qui ira seul ouvrir le chemin. Nul chemin qui n’indique ce chemin. Il faut se porter à sa rencontre, endurer jusqu’au bout le fardeau d’une promesse sans repos. Vous avez aggravé la mienne, arraché les voiles qui estompaient sa noire radiance. Comment vous dire cette voix nue sombrée continuellement sous ma peau ? J’écoute son appel décroître, puis reprendre, s’ensemencer à nouveau d’un regain de silence. »

Début de la seconde guerre mondiale. « Minuit en mon silence » de Pierre Cendors. Les rives de l’impossible amour, du dernier souffle de vie, ce moment où la nuit noire tombe, où plus rien ne remue, ne vit, où rendu lucide par ce calme mortifère qui tombe avant les cris des canons, des fusils et des hommes.
Heller, jeune lieutenant allemand, se met à écrit ses dernières pensées, ce dernier souffle de vie à celle rencontrée un jour, deux heures de vie, deux heures d’amour qui se croisent, une dernière déclaration, celle qu’il n’a pas osé avouer.
« Je ne sais presque rien de vous. Vos pensées comme vos  nuits me sont inconnues. Je ne vous connais que de loin et, pourtant, depuis notre rencontre à Paris, vous m’êtes devenue plus intimement liée à mon propre souffle. Vous êtes apparue sur mon chemin en l’ouvrant à sa plus secrète sente. »

Une lettre comme l’ultime testament amoureux qui ne sera pas, la puissance de la poésie qui réside dans l’homme, la force qu’il faut d’accepter de voir mourir l’enfant, le poète, l’ami perdu, céder la place à la mort.
Et pourtant, tout demeure là, impalpable, inconsolable. L’enfant insecourable, le poète intouchable. Comme lié à son propre souffle, son ombre.

« Pourquoi, partout, à tout moment, nous chercher du regard ailleurs qu’en nous même ? Pourquoi est-il si difficile d’entrer en soi si c’est là, paraît-il, que tous nous sommes ? Je veux regarder mon âme. Je veux la voir avec toute ma pensée, même si ma pensée ne va pas jusqu’à là. Pourquoi un regard, un visage inconnu, en aurait-il seul le pouvoir ? Il est aisé d’éprouver de l’amour, ardu d’aimer. »

Silence. Un poète meurt. 
Silence l'amour est là.

« Ses yeux parlaient le langage de mon silence. Ils m’aidaient à voir en moi-même. Peut-être notre vérité nous éclaire-t-elle toujours ainsi par le regard des autres. »
 

Pierre Cendors a écrit un roman dans une langue troublante, où les mots se murmurent dans la terreur des dernières nuits, des derniers instants de vie. A voix basse, comme un chemin où la vie se perd, il signe d’une poésie touchante, vibrante notre âme.  

« Il y a en nous l'enfant qui nous quitte, cédan la place à l'adulte, et il y a l'enfant qui ne nous ne quitte pas, ne nous quittera jamais, quel que soit notre age. Cette enfance là n'a rien de commun avec l'inexpérience ou une puérilité enfantine. Cette enfance-là, madame, est en nous comme la voix muette de l'infini. Insondable. Insecourable. C'est un silence de neige autour de quoi tout se tait et écoute. »

Nul sensationnel, nul pouvoir où l’amour trouble cette guerre des tranchées. Tout est vacillement, renoncement, tout n’est plus que désespoir, dernières croyances d’un monde qui fout le camp, d’un monde où l’homme part sa folie à fait dresser des frères ennemis les uns contre les autres, à fait adosser à des arbres déchiquetés des corps, des souffles semblables malgré les nationalités.
La sensation de ne pas revenir exacerbe les mots, les pensées,  la fragilité du personnage à offrir une dernière déclaration à celle qui restera une rencontre, une main en signe d’adieu, à déshabiller son âme comme on déshabille son corps, se rend nu. Le silence, les silences remplissent les paysages, cette carte d’un amour impossible, inrassiable.
Tout est suggéré, tout est fantasmé. La guerre devient la compagne de l’écriture poétique, une poésie qui n’a plus de sens, plus de vie, qui se meurt comme meurt les hommes arrachés à la vie et jetés au front comme on jette la poésie.  

A la fin de ma lecture, je suis restée sans savoir comment je pouvais parler de ce roman, de cette poésie, de la force et la beauté que j’ai lu. Je ne le sais toujours pas devant l’étendue des phrases relevées, des mots qui m’ont embarquée. Au même titre que Loïc Demey et son subllime D'un coeur léger, carnet retrouvé du Dormeur du Val, Pierre Cendors a écrit « Minuit en mon silence » comme on écrit dans sa dernière nuit, cette lettre d’un amour éperdu qui restera à jamais éternel.  

« Il fait acte de poésie celui qui vous rend notre âme la négocier derrière le comptoir d’une religion. Sans poésie, un homme meurt sans mourir à soi, un enfant ne connaît pas d’enfance, car la poésie est l’imagination du réel, de ce réel que la société contrefait et nie par le boniment vernissé de sa culture.
La poésie, madame, c’est désimaginer le monde tel qu’on nous le vend. C’est découvrir qu’il n’est rien et que s’en éveiller est tout. » 



Minuit en mon silence
Pierre Cendors
Le tripode

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21 juin 2017

" Le Grand Méchant Renard " Benjamin Renner

 

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« Mauvaise journée ?
Bon sang, tu pourrais prévenir quand tu débarques !
T’es retournée à la ferme ?
Oui…
Et alors ?Toujours rien… Et j’ai fait comme tu m’as dit, hein !
C'est-à-dire ?
Ben tu sais, ton truc pour faire peur là, comme ça… graou arf !
Je fais ça moi ?
Mais oui ! Tu sais bien avec le regard menaçant et tout !
Ah d’accord ! Tu veux dire ça : GRAOUU !!!
Oui voilà c’est ça… »

 

Il y a le feu dans la basse-cour. Le renard vient de pointer son museau tout raplalpla et a bien la ferme intention de se faire une ou deux poules au passage. C’est la grande frousse, la mémorable tremblote, la sévère chair de poule, la peur bleue de la vie de la mère Poularde et de ses célèbres omelettes !! Le renard, cet animal sanguinaire aux yeux perçants, la salive au coin des dents et à la queue en panache a mis son nez dans le poulailler. Le renard, maitre Goupil, celui qui fout la trouille dans les campagnes et forêts. Le Renard, le maitre de ces bois est aux abois.  

Oui mais ça, c’était avant. Oups !
C’était avant que Le Grand Méchant Renard ne débarque.
Avant que la légende ne soit un poil renversée et devienne la plus grande risée de toutes les époques renardes !!  

Car être Renard ce n’est plus ce que c’était. Et les poules de maintenant, elles sont super méga hyper entrainées dans la  lutte anti terroriste renard and co. Cela ne rigole plus dans le poulailler d’à côté. Ca morfle sévère et ne laisse guère le choix à la négociation d’un crêpage de croupion.
La vie de Renard est devenue vraiment très compliquée. Guère le choix de manger autre chose que les navets que t’offre le cochon de la ferme. Il a beau essayer de faire son GRAOUAOU légendaire, peine perdue, cela laisse de marbre la gente des gallinacées pondeuses. A peine si cela leurs défrisent la crête, leurs défroissent leurs ailes plumées.

Rien, nada, que de chique.

 

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C’est le Renard roux à la mine dépressive qui peut aller se rhabiller. Il n’aura même pas le droit de chicaner un bout de la petite poule rousse (qui est aussi psychopathe que Renard est un looser nait). Il faut dire aussi que le renard en question est aussi balèze qu’une huitre, a autant de charisme qu’une limace séchée dans un pot de sel et qu’il est aussi féroce qu’une tortue anémique à la retraite. et c'est peu. Il a beau tenter et retenter sa chance, d’escalader murs et palissades, creuser des trous et autres tunnels (en rapport avec la grande évasion peut être mais dans le sens contraire), rien n’y fait. La prévention « coup de poing » mis en place par le chien fidèle fainéant et maitre garant du bon ordre du poulailler, fait son effet. Telle est désormais sa vie. La vie d’un renard complètement neurasthénique et découragé de ne pouvoir croquer une chair fraiche et plumée.  

« Je te préviens, on ne veut plus te voir ici. C’est compris ?! »  

Jusqu’au jour où en bon voisin ami, le Loup, cet animal aux dents pointues et à la mine patibulaire lui propose un deal. Un deal carnassier et bien entendu de bon aloi. A défaut de se faire une poule, il lui propose de dérober les œufs et attendre sagement leur éclosion pour les croquer. Niak niak niak…  Le Grand Méchant Renard va pouvoir revenir sur la scène et ne plus être la risée de ce bout de campagne poulailler. Rira bien qui rira le dernier ! Clac, niak, slurp… A lui les œufs et les poussins à dévorer d’un grand coup de mâchoire bien aiguisée !! 

 

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Tout a été dit sur cette bande dessinée. Tout a été chroniqué, dépecé, grillé, mit sur la toile. Et je ne vous surprendrais pas en vous disant que je me suis sacrément poêlée en lisant « Le Grand Méchant Loup ».
Non mais quel looser, quel bourricot et quel talent de comédien aussi.
Voilà enfin un renard qui
  sous ces aspect d’être menaçant et fort méchant, est aussi doux qu’un agneau, aussi pleutre qu’un chaton.
 

Il y a une vraie jouissance à lire cette fable des temps modernes, une vraie joie à découvrir cette ferme des animaux qui, sans y prendre garde, est un miroir de notre société moderne. On y retrouve les Chikens Runs et autres Wallace et Gromit, les contes de la mère Oie et compagnie, la fable de la petite poule rousse qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf. Tout est mis en dérision et le loup devient une pantomime à lui tout seul. C’est du grand art, du grand Benjamin Renner.
Le dessin quand à lui, est simple. Sans chercher à enfermer ses « personnages » dans des bulles ou cases prédéfinies, l’auteur laisse faire son pinceau et les aquarelles à l’air libre. Tout cela se débat dans une campagne luxuriante, une forêt où les saisons passent tranquillement, un ciel d’un bleu lumineux et ce poulailler quasi camp militaire retranché. C’est jubilatoire et rien n’est épargné. 

Bref j’ai mis deux ans avant de me faire plumer par Le Grand Méchant Loup et franchement j’ai adoré. Certainement un restant de mère poule en moi. GRAOUUUUUUU !! 

 

A retrouver sur les grands écrans ce jour !! Faites attention à vos bambins, ça fout la chair de poule !! Et la BD de la semaine est à lire chez Stéphanie

 

Le Grand Méchant Renard
Benjamin Renner
Delcourt

Le Grand Méchant Renard - La Bande Annonce du film

18 juin 2017

Dimanche en poésie " C'est un lieu qui existe encore " Vincent Delerm

 

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C’était un drôle de jour. Je l’avais plutôt mal commencé. Pas vraiment drôle d’ailleurs, un lundi plutôt glauque même. Et puis, je suis arrivée chez moi. Arque boutée sur mes baskets à talons plats, j’ai ouvert ma boite aux lettres. A l’intérieur était posée une autre boite.
Cartonnée.
Une boite et une adresse.
Silence.
Encore une fois, elle avait décidé de me faire battre les paupières, les yeux, le cœur. Je le savais, elle me connait tellement. Elle sait tellement le faire.
Ne rien précipiter. Ne rien déchirer.
Tant de promesses délicates… 

A l’intérieur Vincent Delerm, mes mots, mes photos, son regard qui est le mien, ces écrits. Ce regard mot tendre, acidulé, drôle, proche, démodé, poétique. Ce regard d’un cœur qui bat. Et ce titre « C’est un lieu qui existe encore », suivi «  L’été sans fin » et « Songwriting ». Un triptyque. Trois livres. Trois couvertures. Trois plongeons dans sa poésie des mots et de ses photographies, de sa vision des effacés, des silences, des endroits qui ne parlent plus qu’à ceux qui regardent les détails de la vie qui bat. Portraitiste de la vie.  

J’ai ouvert le premier qui se présentait sous mes yeux. Celui à la couverture vert amande. Peut-être aussi parce que c’est celui qui me parlait le plus « Celui un lieu qui existe encore ». Moi et mes yeux, moi et ma façon de trouver merveilleux de regarder tendrement des poignées cassées, des fenêtres aux vitres fissurées ou voilées. Moi et mes portes dont le bois a travaillé, vieilli, les jardins où  tomates, petits pois, limaces se prélassent aux premiers rayons de soleil. Moi et mes portraits ratés, ces visages que j’ai du mal à photographier, trouble de les dénaturer. Moi et cette forme de poésie dans laquelle je m’enroule, me réchauffe, voyage, vis. Certains écrivent pour dire, moi je photographie pour voir. Voir ces lieux qui existent encore 

 

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« Une jeunesse française. Racontée plus tard, bien plus tard.
Quatre-vingts ans après l’enfance, soixante-dix ans après la guerre.
Dissiper le brouillard. La jeunesse de Grand-Pierre je la savais un peu, par bribes, par allusions. Mal.
[…]
En 2009, je lui ai demandé de redire.
[…]
A présent qu’il n’y a plus personne 4, rue Vincent van-Gogh, on entend surtout le détachement dans la voix, au moment d’évoquer les bombardements, le sang sur les vêtements.
Mais la mémoire a gravé à jamais le nombre de rayons cassés sur la roue arrière du vélo, trois jours avant l’arrivée des soldats allemands dans Paris. 

Noter les adresses évoquées.
Revenir sur les lieux qui existent encore, sur ceux qui se sont effacés, sur ceux qui ont disparu.
Photographier au présent. » 

Comment vous dire que dès ces premiers mots, j’ai senti au fond de moi, mes aïeuls me tenir la main. Comment vous dire que j’ai ressenti les lieux encore plus forts, les histoires racontées par Grand-Pierre avoisiner celles que l’on m’a racontées, narrées. Comment vous faire parvenir ce sourire, ce battement de cœur, cette émotion, cette beauté devant les mots et les photographies mal cadrées qui ne sont que la vie, la vie dans ses rêveries, envies, histoires, dans sa démarche alourdie, ses utopies, ses besoins et ses souvenirs. Comment vous dire que Vincent en parlant de celui qui fut son grand père me narrait mon histoire. Comment vous dire que ces photographies étaient miennes.  

Vincent retraçait celui qui n’est plus là mais qui demeure dans son cœur comme demeure dans le mien mes trois piliers, une histoire du monde, le mien. Il m’emmenait sous son regard et les paroles enregistrées à renouer avec Grand-Pierre, né ce 23 mai d’une autre année à St Etienne au 19, rue des Frères-Chappe. Une mère épicière et un père photographe-agrandisseur. La 1ère guerre mondiale déjà et son cortège de fumée.

« A l’époque le photo amateur n’existait pratiquement pas. Les gens faisaient faire des portraits des êtres chers, souvent à partir d’une petite photo de groupe. Le principe c’était qu’à partir de cette photo d’ensemble, on fabriquait un négatif et puis on l’agrandissait pour réaliser un portrait qui faisait en général trente sur quarante. Ou quarante sur cinquante. Et parfois même en couleur, parce qu’ensuite il y avait un retoucheur qui mettait les yeux bleus, les lèvres roses… »

Et puis à quatre ans Paris. Paris la vie, Paris les manifs des années trente, Paris est son cinéma, La Cigale, La Goutte d'Or, les cirques de Médrano, les cigarettes, les escaliers, les drapeaux rouges, les grèves et les défilés qui venaient de la place de la République, l’école de la rue des Poissonniers, le Vel’ d’hiv d’avant le Vel d’hiv si endeuillé, le jardin d’acclimatation, la zone, le village de bois et les Allemands, la roue voilée, les rencontres, l’exode obligé, le retour dans la capitale, l'amour et la vie…
 

Il n’y a pas de lieux absents, de morts disparus. Il n’y a pas d’objets qui demeurent invisibles, de racines qui ne reprennent pas. Il n’y a pas de Fil qui demeure cassé, effiloché. Quoi qu’il se passe, quelque soit notre passé, notre passif, en chacun de nous il y a ce « lieu qui existe encore », ces marques qui sont nous, nous font, nous élèvent, nous grandissent, nous fabriquent. On a beau se débattre avec nos meurtrissures, nos guerres intimes, ce lieu demeurent, « existe encore ».

« Noter les adresses évoquées.
Revenir sur les lieux qui existent encore, sur ceux qui se sont effacés, sur ceux qui ont disparu.
Photographier au présent. »

Merci à toi. Tu le savais. Tu me connais tellement. " C'est vrai qu'il se passe des choses en une vie. "

 

 

C’est un lieu qui existe encore
Vincent Delerm
Acte Sud

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