Le blog du petit carré jaune

17 octobre 2018

Catherine Meurisse - Les grands espaces

 

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« Longtemps j’ai rêvé d’avoir, dans mon appartement parisien, une porte spéciale qui s’ouvrirait directement sur les prés. Je l’emprunterais à chaque saison, en un rien de temps, en un coup de crayon, j’irais faire des provisions de paysages, d’odeurs, de silence. Peut être que je m’attarderais un peu. »

 

Il serait simple de résumer ce roman graphique à un simple retour vers les grands espaces, vers la cellule familiale et la campagne, un retour à la nature et ses valeurs primitives. Il serait simple de revenir aux racines, à la base même de la vie. Mais « les grands espaces » est bien plus qu’un retour à l’enfance, à ce geste qui nous apaise, nous ramène vers ce qui est le plus profond en nous : la vie dans son plus simple appareil, sa construction la plus vivante, vivable, existentielle, sans herbicide et autres fioritures ou destructions d’un monde. L’essentiel de ce qui nous construit, nous poursuit, nous donne.
Il y a ce côté doux, sentimental, romantique dans sa définition la plus belle et vraie, poétique. Les grands espaces de Catherine Meurisse conservent son parfum pour nous rappeler les valeurs littéraires, familiales, conservatrices d’un patrimoine vivant, l’existence et ce que faisons de notre trace, notre empreinte terrestre.

Il n’y a nulle leçon mais cet esprit qui est sien, un brin frondeur, malicieux, caricatural, mais surtout, ce trait tendre, généreux, pudique aussi, qui fait de cette Bande Dessinée bien plus qu’une simple BD, qui en fait un roman, un récit de vie, un recueil terrestre, une ode aux herbes folles, à la littérature et aux peintres, à l’art, aux grands espaces et aux arbres, aux cailloux et aux pierres, celles qui nous parlent d’un temps que les moins de trente ans ne peuvent pas encore connaitre. 

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« La campagne sera votre chance » 

Catherine Meurisse nous parle de nous en parlant d’elle, de ces petits bouts de cailloux que l’on sème et qui font notre chemin, notre jardin, notre forêt vierge, nos ornes, nos bâtisses, nos racines. Elle aborde son enfance dans le département encore rural et éloigné de toutes idées de grandes politiques. Les Deux Sèvres, l’autre pays du Chabichou, d’une région vouée à un univers tourné vers le futur et la nostalgie d’un monde féodal, despote et mercantile. Et si l’on se promène dans le jardin familial à la recherche d’un monde végétal à replanter, on aborde aussi ce que devient notre  monde, où nous voulons l’y mener, ce que sont devenus les grands espaces, ceux qui nous ont tant donné en oxygène et en art. La campagne, le talisman au tumulte du monde.   

« La nostalgie est un truc de vieux » 

C’est peut être cela qui est encore plus fort dans ce roman graphique. Il y a bien sûr l’art poétique de l’enfance, les joies et les rires, les trouvailles ingénieuses et les parties de rêveries et d’espoirs, les aventures mais il y a surtout l’impertinence de l’homme, cette part de zone géographique, ces valeurs historiques qui disparaissent, se volatisent.
Catherine Meurisse nous rappelle notre besoin d’histoire, cette histoire qui est notre et qu’on bâtit pierre après pierre, champ après champ, haie après haie, livre après livre. Comme une demeure faite de bric et de broc, de bout de cailloux ramassés et qui recèle un trésor caché, une empreinte qui nous ramène vers ce qui est en nous, un sillon tracé, quelque chose mélancolique mais qui fait un bien fou, qui fait de son histoire la notre, son art, le notre. Le vivant. L’essentiel. 

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« La littérature est le meilleur des tour-opérateurs. » 

Ce roman pourrait se lire comme la simple lecture d’un roman sur l’enfance. Mais il est bien plus. Il est un paradis que l’on croit perdu. Il est un trésor. Il est une douceur poétique, une tendresse que l’on se fait, une renaissance cachée, un retour aux fondations bucoliques et artistiques. Il est un territoire que l’auteur nous offre, nous donne. Et ce cadeau est le plus beau des cadeaux. Il est un espace fécond, un espace rural, celui qui est essentiel à une vie, celui qui nous donne la vie.  

« Si un peu de rêve est dangereux, ce qui en guérit, ce n’est pas moins de rêve, mais plus de rêve » écrit Marcel Proust.
 

Les grands espaces comme une carte du tendre, une carte pour rester debout, pour nous rappeler où est la vie, son apprentissage et sa beauté. Un  grand amour comme un lieu à conserver, à revenir, à aimer.

 

Les grands espaces
Catherine Meurisse
Dargaud

 

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15 octobre 2018

Marcelline Roux - Vita Nova Solo

 

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« 139 / Commencer la liste des choses dont j’ai envie : danser, apprendre l’anglais, voir le Japon, lire et lire encore, écrire et écrire encore, méditer, contempler, vivre quelques jours dans une cabane, inventer des soirées parlottes avec des amis, revoir et revoir encore l’Europe du Nord, apprendre à parler allemand, planter des fleurs, regarder tortues et hérissons gambader jour et nuit, écouter et écouter encore les songwriters masculins, chanter à tue-tête, marcher en forêt, en bord de fleuve, dans les campagnes, fouler et encore encore des chemins inconnus, rêver et pas seulement la nuit, rire, tordre le cou à la plainte, improviser des instants lumineux, laisser tomber les grincheux et les toxiques… Compléter la liste dès que la peur s’installe. »

 

1 / Tenter de vous parler d’un récit intime, un recueil puzzle, un carnet vagabond parcelle de vie.

2 / Ne pas être certaine d’y arriver tant le séisme lu et ni plus ni moins le parcours d’un abandon ressenti, une ligne de faille qui se brise et rebondit aux parois de notre corps, s’y déploie, écrase, y fait son nid. Entre nœuds et lacets.

3 / Se dire que les mots écrits par Marcelline Roux ont cette capacité à vouloir vivre au grand jour de définir les frontières d’une traversée et l’apprentissage d’une nouvelle vie, d’une nouvelle partie de « je ». Comme un pied de nez, un enduit que l’on met en surface sur la fissure apparente et qui se consolide pour devenir pièce maitresse, colonne vertébrale, « acte consolateur ».

4 / Avancer dans le noir et tourner les pages.

5 / Lire une liste comme ces formules mantra que l’on écrit pour se convaincre que le chemin est à portée de nos actes, ces cartes routières qui fourmillent de routes imaginaires et autres virages aux sens interdit camouflés, aux versants montagneux vertigineux.

6 / Contempler les silences pharaoniques, échos d’une solitude qui arrivent, d’une scission soudaine, une déchirure dans le rideau d’un couple qui semblait parfait.

7 / Entendre les sirènes chantaient leurs couplets odysséens et se rappeler de celle qui tricotait en attendant le retour du héros. Déchirer la toile, le canevas, se faire la malle, devenir sa propre figure de proue et jeter aux vagues l’histoire d’amour, l’idylle avortée. Se battre contre vents et marées.

8 / Ouvrir le carnet, ouvrir son carnet, ouvrir Marcelline et lui laisser place, lui laisser liberté de penser, de pensées, les siennes. Eparse.

9 / L’accueillir comme on accueille une amie, sans rien lui demander mais en lui laissant cartes et clés, ivresse et possibilité, liberté et onguents sur les maux ressentis.

10 / Ne pas la questionner sur l’absence de pronom, de ces « je », « tu », « lui » ou « elle » qui aurait fait de ce carnet une intimité malhabile, un voyeurisme outrancier. La remercier de nous inclure dans les phrases, les mots, de nous laisser poser nos couleurs, nos joies et peines, de tracer un tableau et de le recouvrir de nos envies, nos peintures, nos traits. Aimer cette distance nécessaire, cette forme de respect et politesse, une bienveillance où se glisse les rires et les interrogations, les culbutes et les acceptations.

11 / Manifester le droit à l’infinitif et au participé passé, à enterrer le passé et tracer les phrases vers un présent futur.

12 / L’encourager à poursuivre la capture d’une nouvelle vie, une « vita nova solo » en compagnie des deux écrivaines , au lien sonoral de coeur et de sang, qui parsèment son carnet. Entendre Virginia et Sapienza croire en elle et lui monter l’itinéraire de sa nouvelle liberté, sans bague, ni fers. Une épreuve où le « dis » devient l’issue à sa liberté, sa réflexion, sa nouvelle panoplie à essayer, à soumettre à sa propre identité.

13 / Faire face à ses tempêtes, cet axe vertébral qui se joue des nerfs, sciatique des jours d’accalmie. Entendre le chant des marins, comme des larmes amères, des larmes de fond qui peuplent les nuits sombres et éclairées aux chiffres du réveil pas encore radio. Egrener les numéros comme on  récite une comptine, croit encore aux moutons qui peuplent nos rêves, endorment nos cauchemars et insomnies.  Combien de nuit encore avant de pouvoir prendre toute la place dans le lit ? Combien de nuit encore avant de ne  plus lui dire bonne nuit ? Hésitations amères.   

13 / Dompter la solitude, s’en faire une alliée, caresser le témoignage comme on caresse l’égratignure, la cicatrice, lui donne le droit d’éclairer entre les fils et les peaux recousues. Ne pas se soumettre à ce comptage comme on décompte des jours mais plutôt comme une ouverture, un possible, un filet qui fait écrire, écrire et noter, écrire et se réjouir. Encore. Toujours. Progresser. Virginia comme phare et chambre à soi.

14 / Se dire que ce récit, ce carnet d’une traversée, est un récit de soie. Une soie qui devient caresse, regain, stupeur et tremblement, joie et pièce d’écrivaine, auteure et poétesse. Possibles destins pour des notes de chevet, une liste que l’on aurait pu déchirer, oublier, jeter. Y voir comme un tremplin et non pas un plongeon. Une vue en contre-plongée gage d’espoir et de liberté.

15 / Faire de ce récit recueil carnet intime un puzzle non plus épars mais réussi, une vague à l’âme où le mot tempête s’éponge à l’encre bleue aquarelle, à l’encre du stylo qui recouvre le papier.

16 / Se dire… Elle a bien fait Marcelline Roux de faire de ce vertige, sa vita nova solo, ce carnet d’une traversée, un nouvel itinéraire, des frontières dématérialisées. Elle a bien fait de rêver du grand nord, de peintures, de pâturages et écritures, d’une chambre rien que pour soi où la blancheur des murs éclaire de sa luminosité les feuilles de ce carnet griffonné. Elle a bien fait de ne pas tenter d’en faire un livre canevas ou toile, peinture ou reliure mais fracas et tempête, de biais et non fini. Elle a bien fait de ne pas mettre de fin ou de chercher à comptabiliser les jours d’une nouvelle vie. Elle a bien fait de rester bancale, sur un pied ou une main mais de poursuivre son destin, sa volonté, son ironie, son humour, sa joie et ses lendemains. Elle a bien fait de devenir elle et non pas ce je, jeu d’un autre destin.

 

« 434/ Aimer la vie qui va avec l’écriture ! La laisser filer, s’infiltrer, s’inviter dans les maisons, les jardins, les paysages, les routes, les coins de cuisine, les soirées dehors, à la grande table des repas, lui ouvrir toutes les fenêtres, lui sortir les transats et les nappes à pois. Ne pas résister au silence qu’elle appelle ! »

 

Et relire le texte qu’elle avait écrit  pour cet été jaune carré : Vita Nova Solo

 

Vita Nova Solo
Carnet d’une traversée
Rhubarbe

 

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12 octobre 2018

Christian Bobin - La nuit du coeur

 

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Comment parler d’un recueil qui n’est que le surplus de ce qui nous rend vivant, nous fait ouvrir les yeux sur ce que nous voyons plus, n’entendons plus, ne sentons plus.
Comment écrire sur des mots qui ne parlent que de beauté, cette fracture étincelante qui nous transperce sous la jupe de ce quotidien qui nous emporte loin, loin de tout, loin de rien, loin de ce qui nous touche, nous relève, nous apaise, nous conquit, nous donne, nous ressent, nous assemble.

Que dire quand les mots sont lumières, silences, respect, l'infime détail de nos émotions et ressentis, sensations. Que dire quand sous nos yeux fatigués de tant de bruit, d’éclats polluants, se glisse par la fenêtre entrouverte devant nous, la beauté simple d’une pierre du XIème siècle. Que dire quand ce simple bâti, cette étrange lieu nous offre l’équivalent d’une ouverture, d’une beauté éphémère ressentie, d’une composition plus fine qu’une simple feuille de papier et nous procure pourtant tant de frissons nous rappellant à la vie. L’éblouissement soudain de ce brulant souvenir qui enfant nous faisait rêver. 

Il n’y a rien de nouveau, rien de sublime ou de merveilleux dans les mots de Christian Bobin. Rien de ce que nous pourrions nommer littérature ou poésie poétique savamment orchestrée, recherchée. Il n’y a rien d’éclatant ou de luxuriant.
Au contraire, et je ne sais comment en parler, Christian Bobin écrit comme on respire, comme on ressent passer le souffle de l’encre, l’ondulation de la lettre ou la fugue de la phrase. On entend chaque mot. On lit chaque phrase. Comme une lettre, une émotion, un chemin qui serpente en nous et fait son itinéraire, nous touche en plein cœur. Et se pose la question de comment parler des mots de Christian Bobin sans être fat ou son contraire, dans l’extrême émotion que les mots nous procurent.

« Je t’écris à partir de mon absence du monde, à moi et à tout. Je t’écris, logé dans l’abbatiale de ton cœur.
C’est toi qui parles. »

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La nuit du cœur est un voyage auquel nous convie Bobin, un voyage au pays des pavés, des pierres et vitraux, là où le silence est bien plus pénétrant  que la parole, là où un simple rayon est bien plus lumineux que la lumière.
Conques.
Conques et son abbatiale.
Conques et ce chemin qui pourrait paraitre christique mais qui n’est qu’un chemin que chacun peut mener le temps d’un moment, le temps d’un sourire, le temps d’une écriture, le temps d’une fugue au monde, à ces bruits qui ne demandent que la beauté percutant notre cœur, notre âme.
 

 « Conques, c‘est l’effacement total et l’accomplissement parfait. Une fraicheur aux épaules nues de l’âme. »

Comme on pénètre dans l’abbatiale, comme on entre dans un lieu, dont on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas comment, la pierre vient nous toucher, nous transpercer de son granit, son tuffeau, nous donner sa beauté minérale, sa force singulière de ce toucher. Une abbatiale comme une chambre d’écriture, une chambre où la couleur nous pénètre, s’offre, se reçoit, comme un livre que l’on ouvre, une fenêtre sur les mots, une promesse sur ce cœur qui bat. Une abbatiale comme un lieu de recueillement à l’encre, à ce qui nous inspire/expire, à ce moment où le corps se pose dans le plus simple silence, sans offrande ou croyance religieuse. Une abbatiale comme ce regard qui se pose que ce qui est merveilleux, passionnant, silencieux, éclatant. 

Comment écrire sur ce qui ne s’écrit pas mais s’entend, se vit, se ressent. Comment écrire quand les mots épuisés finissent par se coucher sur le papier, dans la nuit du cœur, dans la nuit lumineuse et inspirante des mots de Christian Bobin. 

 « La vie c'est, dans le silence d'une rencontre, éprouver que nous sommes sur terre bien plus grands que la terre, même si promis à elle. Je suis un idiot d'écrire cette phrase. Je serais une brute de ne pas l'écrire. »

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Ecrire est une solution. Une solution à la noblesse de la simple beauté, de ce qui est beau, de ce que le cœur ressent sans jamais s’éteindre, s’éteindre, s’épuiser. Ecrire et devenir humain, ressentir l’humain, s’ouvrir à  ce qui est le temps, le silence, la vie dans la solitude de la nuit, dans la clarté du jour.
Ecrire comme une fugue, comme une peinture, une couleur. 
Ecrire et vivre encore.
Ecrire comme un sourire.
La force de la délicatesse et de la douceur, la fragilité de la beauté.
Ecrire.

 « Ecrire est la solution. » 

Ce billet devait vous parler de « La nuit du cœur », de Soulage et ses 104 vitraux de l'abbaye de Conques, des curieux, des merveilles et démons, des anges et du silence. Il m’en est impossible. Impossible d’écrire sur les mots fusains-feutres de Christian Bobin. Il m’est impossible d’écrire sur ce qui est beau. 

« Il n'y a pas d'autre raison de vivre que de regarder, de tous ses yeux et de toute son enfance, cette vie qui passe et nous ignore. »

 

La nuit du cœur
Christian Bobin
Gallimard

 

 

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PolaroïdS "Les petites barbares"

La porte s’ouvre et elles s’engouffrent dans le jardin comme si leur vie en dépendait. Elles ont dix, douze ans. Deux sœurs. La plus âgée, blonde aux yeux sombres. La plus jeune brune, le regard noir. Ça commence toujours de la même façon : elles jouent tranquillement et puis soudain, ça dégénère. Elles se mettent à crier. L’aînée a la voix rauque à force d’être toujours au maximum de la puissance de ses cordes vocales. Elle saisit un coussin, en frappe sa sœur. La petite, stoïque, ne dit rien et puis s’exaspère et réplique. Alors les cris fusent, les insultes aussi. Elles rugissent. Perte de contrôle totale. Des furies. Elles s’étripent, elles s’écharpent, roulent en boule dans la tente qu’elles viennent juste de monter. Elles se volent dans les plumes. Une basket dorée glisse, des cheveux sont tirés. Elles se coursent, s’attrapent. C’est du catch. L’herbe amortit à peine la chute. Des feuilles, des brindilles et des nœuds dans leurs chevelures de princesses trop gâtées. Ça castagne. C’est plus qu’une bagarre : un règlement de comptes. L’une défend sa position d’aînée, l’autre son statut de préférée. C’est toute la tragédie des fratries qui se joue là. Le drame renouvelé de génération en génération. Une histoire d’antériorité et d’amour. Celle qui était là avant, celle qui a attrapé le pompon du sourire de maman. Les places, les rôles, les stratégies. Et la fureur de la jalousie qui ne peut pas se dire.  

Retour aux instincts primaires.  

Il y a pourtant quelque chose de sain dans cette énergie qui se dissipe, dans cette manière de se battre en restant dans le jeu. Petites filles ni sages, ni images. Moins futiles qu’elles ne le paraissent, en dépit du pantalon rose et du tee-shirt à paillettes. Dans le jardin, juste à coté, il y a deux petites barbares qui deviendront des femmes bientôt. Des femmes qui ne se laisseront pas faire. Des femmes qui n’auront pas peur de se battre. Des femmes qui, à l’heure où elles devront faire valoir leur existence, se souviendront peut-être de leurs jeux barbaresques, quand elles étaient libres et que la société n’avait pas encore cherché à les faire rentrer dans des bonnets C. Quand le rouge à lèvres était une peinture de guerre et leurs ongles faits pour griffer.

 

Petites femmes sauvages, continuez à hurler dans le jardin d’à côté!  

 

Ce texte est le fruit d’un jeu de ping-pong créatif, entre Gwenaëlle Péron et moi-même. Elle écrit un texte, je lui réponds en photo. Je lui envoie une photo, elle me répond par un texte. Et nous publions ensemble le fruit de notre échange. Voilà l’idée de départ. Après tout est possible… 

 

Les petites barbares
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10 octobre 2018

Barroux On les aura, carnet de guerre d'un poilu

 

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«3 août 1914.

 C’est le jour du départ. La mobilisation est décrétée, il faut partir, quitter femme, enfants, famille. J’ai du courage, il le faut. 9 heures. C’est fini : adieu à tous. Non, au revoir. Car je les reverrai. »

 

Un jour qu’il marchait entre Bastille et République, Stéphane Barroux tombe sur un tas de gravats, galets de charbon, livres moisis, meubles fatigués déposés, sur le trottoir, par deux hommes.  A la recherche de papiers destinés aux collages pour ses illustrations jeunesses, il découvre une boite en carton entourée d’un simple lacet à chaussures, contenant une croix de guerre et un vieux cahier d’écolier. Curieux et intrigué par cette écriture fine, pleine, liée et déliée, dessinée à la plume, Barroux prend cet objet et découvre son histoire, celle d’un poilu et de ses premiers jours face à un conflit qui allait durer 4 ans.
Une partie de la vie de cet homme, de son existence, quelques jours qui changeront à jamais son chemin. Quelques jours pour un destin.

« Mercredi 5 août

Cette fois, c’est le grand départ. Dès 4 heures nous sommes debout car le rassemblement est pour 5 heures. Après avoir pris nos musettes bien garnies de pain et d’un lapin cuit la veille, ce sont les adieux. Nous pleurons tous les cinq. Après avoir promis à Mme Fernand de ne pas nous quitter, nous partons le cœur bien gros, mais le sentiment du devoir nous redonne du courage et nous voilà bientôt sur les rangs, prêts à partir. »

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Ce récit des 3 premiers mois d’un conflit qui ne devait durer que jusqu’aux 1ère neiges de décembre de cette même année, nous mène sur le quotidien d’un soldat inconnu, un simple trouffion, homme, parti faire la guerre contre l’ennemi de toujours, la Prusse devenue à la faveur d’une république proclamée, l’Allemagne. Le cœur en bandoulière, la fleur au bout du fusil, le sourire, les chants grivois et de courage aux lèvres, notre homme s’en va rejoindre le front, emportant dans son cœur l’amour de son épouse et quelques souvenirs qui il espère, seront vite un avenir emplit d’espoir.
Mais très vite, il fait face au désenchantement, à ce qui est la guerre : les longues marches et les pieds meurtris, l’attente croupie dans des tranchées humides et pluvieuses creusées à la va-vite, les villages dévastés, en feu, désertés par ses habitants qui fuient sur les routes, l’abandon sauvage des habitations et des champs, la nourriture qui manque, les angoisses qui surgissent face aux éclats d’obus et aux bruits des canons, la peur, la trouille, la mort qui rode éclaboussant de son sang la moindre particule humaine, les casernes déshumanisées, les corps décharnés.
Rien n’est comme il espérait, comme il avait cru, entendu.
Malgré les lettres reçues et l’amour de sa bien-aimée, il comprend que ce conflit de quelques mois ne cessera pas demain.

« C’est égal, ça fait du bien de lire ces nouvelles qui arrivent de loin. Mais quoi, une larme tombe sur la lettre que j’ai en main. »

 

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Dans un langage très simple, un vocabulaire emplit d’humanisme et de réalisme, Barroux nous livre le dialogue interne, la vie de cet homme, ses mots déposés dans un vieux cahier comme on dépose sa peine, ses joies et ses peurs et angoisses, son intimité. Durant un mois on chemine ainsi avec lui et on entrevoit son espoir, ses doutes, ses souffrances au fur et à mesure qu’il comprend l’envergure du conflit, de ce qu’est une guerre, des tranchées, un fusil et des armes.

« Enfin c’est la route, je me précipite dans le fossé que je suis, aussi vite que je peux. Je rencontre des traînards dont l’un deux m’offre de m’accompagner et de porter mon sac.  Je suis tellement épuisé que je n’ai pas la force de refuser et nous continuons notre chemin. »

On y sent le respect pour cet homme, sans jugement de la part de l’illustrateur qui ne fait que narrer ce récit trouvé. Il nous livre les mots découverts et les illustre donnant toute la dimension à ce récit, cette histoire. Il le dessine lui donnant ainsi vie, chair, sentiments, émotions, relief entre la lecture et le dessin. Par un cadrage méticuleux, les scènes décrites, Barroux renforce l’impact, offre une seconde lecture, évoque avec un réalisme saisissant la moindre parcelle de ces moments de vie intime.
Le fusain et la pastel grasse accentue l’effet de désolation, de détresse et de vérité comme si la naïveté du récit, des pensées et instants traversés devenaient un tout autre univers, fait de traits appuyés, marquant la véritable identité de cette guerre, des tirs d’obus et de canons, de cette campagne dévastée et loin de Paris, loin des villes où les allemands menacent de piller, d’envahir.
L’émotion est palpable, redessinée, entre les mots et la force de l’illustration, des dessins, des collages découverts au détour des pages, donnant ainsi une dimension historique et humaine à ce simple cahier d’écolier. 

Un très très beau témoignage d’une sale guerre qu’il ne faut pas oublier, de ces conflits que l’on ne devrait jamais connaitre, qui ne devrait jamais commencer. 

 

On les aura, carnet de guerre d’un poilu
(Août, septembre 1914)
Barroux
Seuil

 

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