Le blog du petit carré jaune

12 décembre 2018

Catherine Castros et Quentin Zuttion - Appelez moi Nathan

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« Je me suis jamais senti fille. Ma mère me forçait à mettre des robes. Je le faisais pour lui faire plaisir. J'étais déguisé. Comme les singes qu'on habille en humains. »

 

Elle s’appelle Lila. Pour les autres, sa famille, ses parents, son petit frère, ses amis, ses potes du collège, les profs, l’administration… Lila. Celle qui doit porter une belle robe jaune le jour de son anniversaire, celle qui ne peut pas jouer avec les gars au water polo parce qu’elle est une fille. Celle qui doit correspondre à tous les clichés d’un Noël rose.
Mais ça veut dire quoi être une fille quand rien ne pousse et ne fait qu’on a envie de le devenir. C’est quoi une fille quand Lila ne ressent rien, aucune émotion face à ce genre qu’elle a reçu à sa naissance ? C’est quoi être une fille quand tout ce qu’il l’inspire à être et devenir, ressentir est d’être un garçon, devenir un homme, de ressentir une pulsion forte et bien plus qu’émotionnelle à être du sexe opposé au sien.

Elle s’appelle Lila été ce n’est pas Lila qu’elle aimerait qu’on l’appelle, qu’elle aimerait être. Elle ce qu’elle veut, c’est être Nathan. Nathan Molina. Se faire appeler Nathan. Devenir Nathan Molina. Ce garçon qui est en elle. Cet homme, ce garçon qui habite son corps, qu’elle a toujours su qu’il était elle, celui qui est née en elle alors que son identité administrative et officielle clame qu’elle est femme. Nathan dans le corps de Lila, Lila dans le cœur et l’âme de Nathan. Lila et Nathan. Nathan et Lila. Nathan pas Lila. Ce corps étranger dans une identité qui n’est pas la sienne, ce corps étranger qui la bouscule, la fait vivre, lui donne une chance de devenir. D’être lui après avoir été elle. Lila. Lila et Nathan, Nathan et Lila. Nathan.

 « Tu comprends rien ! Je suis un garçon ! Un garçon !!! Vous m’avez fait avec des seins pourris et une voix de merde !!! J’suis pas une fille !! Vous n’avez pas de fille. A partir de maintenant, appelez-moi Nathan. » 

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Comment devenir soi, comment admettre une identité quand celle que l’on acquiert à la naissance n’est pas celle/celui dans laquelle on se reconnait, on est. Car au-delà du genre, des sexes, ce qu’aborde cette bande dessinée est une recherche de soi, une décision que nulle ne peut prendre, un changement radical de ce qui est nous, ce qui est soi, un enfant né dans un sexe mais qui ne peut se retrouver que dans un autre, une quête, son identité pure, sa vie même. La souffrance ressentie à ne pas être né dans le bon corps, la bonne âme. La souffrance de devoir vivre, grandir avec le corps d’une autre, de connaitre et ressentir plus qu’un mal être, une quête éperdue de ce genre qu’elle/il ressent en elle/lui et qui ne l’est pas aux yeux des autres, de la société.
Comment être en cohérence avec soi quand le parcours pour y devenir est un parcours du combattant, que le courage, l’abnégation, la bravoure, l’amitié et la confiance en soi, en ces autres qui sont là, soutiennent, épaulent dans les moments de doute ou de folie, comment devenir soi quand tout pousse à l’encontre de cela ? 
Comment accepter qu’il puisse être possible d’être transgenre, transidentité alors qu’il est tout simplement impossible de vivre dans le corps de cette personne avec lequel on est né. Etre transgenre, être un genre, être soi, être quelqu'un. Surtout. Avant tout. Cette personne qui nous ressemble avec le corps qui nous convient. Homme femme. Femme homme. Homme ou femme. Soi. 

« Quitte à devenir quelqu’un autant que ce soit vous-même ! »


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Une bande dessinée qui prend là, dans le plexus solaire, dans cet endroit qui nous fait grandir, réfléchir, regarder autour de soi et différemment. Le plexus qui nous ouvre, nous fabrique notre identité, celle du cœur même si il n’est pas celui défini par le sexe, le genre.

Appelez moi Nathan de Catherine Castro et Quentin Zuttion est bien plus qu’une simple histoire d’une adolescente mal dans sa peau, qui se cherche, ne se retrouve pas dans ce corps qui devient femme, qui est femme, dans ce corps qui se découvre avec des seins, un vagin, des émotions qui la surprennent et ne la définissent pas.
Cette bande dessinée est un vrai roman, un roman graphique, une quête sur l’identité propre, sur ces questions et ce raisonnement qui pousse à devenir soi –même et au-delà de ce qui a été donné, l’inné et l’acquis. L’identité.
Car au delà de la recherche de genre c’est bien de cela que parle «Appelez-moi Nathan ». L’identité pure. Celle avec qui on nait, est, devient. Et cette quête éperdue peut devenir concrète, non plus chimère ou rêve transgenre, transsexuel, mais simplement soi. Soi-même Comme ce plexus qui s’ouvre et devient. Offre, prend, donne, est.

Un roman à mettre dans toutes les mains, à offrir pour faire réfléchir et avancer la perception fermée de cette société qui rejette ce qui n’est normalité. Une bande dessinée qui apporte des réponses, peut paraitre à certains comme un chemin quasi parfait mais qui permettra peut-être à certains parents, ados, jeunes ou moins de se sentir reconnus, de comprendre ce parcours, ce chemin, d’appréhender son identité, son véritable genre, qu’il soit féminin ou masculin. Qu’il soit soi. Véritablement. 

Un roman graphique qui bouscule mais bousculer n’est ce pas le propre d’une vie ? N’est ce pas cela qui fait de nous des êtres à part entière ? Des êtres qui acceptent l’autre tel qu’il est, telle qu’elle est. Soi.

 

Découvrir le billet de Noukette qui en parle divinement bien et l’ensemble des BD de la semaine est à retrouver chez Stéphie.

  

Appelez moi Nathan
Catherine Castro – Quentin Zuttion
Payot Graphic

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10 décembre 2018

Lolita Séchan - L'échappée de Bartok Biloba

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« Il était une fois une famille taupe tout à fait comme les autres, on les appelait les Biloba. Ils vivaient dans le creux d’un arbre en été. Il y avait deux sœurs, Esther et Daria. Il y avait une maman et un papa. Elle était comme ça, cette famille là.
Aujourd’hui je vais vous raconter l’histoire de Bartock, le plus petit des Biloba. » 

Bartok Biloba, toute petite taupe  la bouille noire et blanche n’a qu’une seule et unique envie, partir à l’aventure, s’engager au-delà des chemins connus, pénétrer dans la forêt et voir la grande vallée. 
C’est que Bartok n’est pas encore la grande taupe adulte qu’il aimerait être. Il en est même encore un peu loin. Loin d’être aussi grand que ses sœurs qui jouent devant lui à courir par monts et par vaux. 

 « Chez les bartok pendant que les parents s’occupaient de leurs affaires, les enfants pouvaient jouer partout. Ils pouvaient jouer partout sauf houlala jamais jamais houlala jamais dans la grande vallée. »

Lui aussi aimerait s‘échapper, s’enfoncer dans le grandes herbes, se laisser dériver, nez en l’air à faire la planche sur la rivière, partager quelques instants fugaces et rigolotes avec Rita, jolie petite ratonne-laveuse qui a traité son petit frère de bachibouzouk, mettre le nez là où les fleurs parsèment de leurs odeurs les champs fleuris, manger des vers de terre à quatre heures parce que même si les taupes ne voient rien, cela ne les empêchent pas d’avoir faim et encore plus Bartok qui a un bon appétit.
Mais voilà dans la Grande vallée, il y a aussi un loup. Et le loup on le sait tous qu’il ne faut surtout pas faire de mal à son potager, y creuser des galeries ou des trous. Et quand on est une taupe, même une toute petite-taupe de rien du tout, il ne faut pas trop chercher à jour avec le loup…

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Bartok Biloba est une toute histoire initiatique, simple, poétique ne donnant qu’une seule envie, s’allonger dans un champ de blé ou de fleurs, patauger dans la rivière, s'y glisser et s’amuser avec quelques bulles de savon. Et Que dire quand l’illustratrice, Lolita Séchan nous invite à rester tranquille près d’un petit ruisseau à écouter le bruit de l’eau, la bise du vent, la bulle qui fait ploc, la petite chanson ritournelle des kilomètres « à pattes qui use, qui use, qui use les d’ssous d’pieds ». Que dire quand tout inspire au beau, au délicieux, au repos, au bonheur fugace avant qu’il ne se sauve, avant que le chatouillis des libellules ne soient plus qu’un souvenir, que le bruit du loup couvre le silence rayonnant des galeries et des chemins qui ornent la grande vallée.  

sans-titreLolita Séchan a encore une fois su me séduire avec la grâce d’un feutre à mine fine, très fine même, quasi minimaliste. Deux albums d’un seul et unique ton : noir sur fond blanc. Un feutre noir sur une page blanche. Un feutre fin qui capture un petit monde comme on dessine finement et tout doucement, sans rien omettre pour faire un monde à hauteur de taupes.
La finesse du trait se pose et la poésie entre en scène. Une poésie juste et simplement saine, naturelle. Comme un graffiti, une estampe, une encre de chine. Poétique et irrésistible. L’humour s’installe, la malice l’accompagne. On rit, on sourit, on marche avec Bartok, nous prenant l’envie subite de paresser un poil, de nous réchauffer au feu chez des amis.

C’est quasi craquant de ne pas aimer cete petite bouille noire et blanche, de ne pas, nous aussi, creuser de notre bout du nez, une galerie souterraine nous rapprochant de notre famille qui vit à l’autre bout de la Grande Vallée. On se ramollit pareille à la limace lorsqu’elle est heureuse et se trémousse de joie dans l’herbe et la terre (si si je vous promets qu’une limace quand elle est heureuse se trémousse de joie dans l’herbe et la terre), on joue avec les bulles de savon, onn construit des cabanes et urtout on apprend à savourer le rien.  Et juste pour cela et l’ami hérisson qui parsème les pages (comme un clin d’œil à l’ami Gotlib) on en vient à adorer cet album où la magie réside dans la contemplation, dans le minimaliste et la malice. 

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Une échappée de Bartok Biloba
de Lolita Séchan est un petit bijou qui donne envie de se frotter le nez dans l’herbe, d’imiter le vol de la libellule qui fait chtong chtong, ffle ffle, danser comme un ver de terre chti-ki-ting chti-ki-ting chti-ki-ting plouf dans la suite qui nous est fournie à son échappée, le tout petit livre à la couverture. Bref Barto Biloba c’est juste du bonheur, la simplicité, la finese et délicatesse du trait et le bonheur de l’aventure, celle « de rester tranquille près d’un petit ruisseau et écouter ».

 « Non mais jo dis ho c’est pas un peu fini ce tintamarre ? Dodo les mouches ! »

  

Une échappée de Bartok Biloba
Tout le monde devrait rester tranquille près d’un petit ruisseau et écouter
Lolita Séchan
Acte Sud BD

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09 décembre 2018

Geneviève Casterman - Costa Belgica

Costa-Belgica

« La mer du Nord, son Mercator, son James Ensor et son rat mort, ses châteaux forts, ses ports, ses phares, ses sémaphores, ses boutiques, ses restaurants panoramiques, ses Freddy, ses Candys, Melody, ses Jef, ses Jacq, ses Jan, ses Jos, son Jaco, Mariano, son Arno, San Marin et Marina et son tram longiligne qui travelling le long de l’eau… » 

 

Un petit livret couleur bleu mer, bleu gris, bleu ciel bas et horizons où le regard porte loin. Un petit livret bleu couleur douce marine, couleur qui donne envie de tourner les pages et de laisser voguer les mots et les yeux, de se laisser porter par l’air iodé, l’air qui vient, qui passe, qui fait que la mer est là. Présente. Ensorcelante.
Un livret bleu et une gravure : l’écume blanche, les nuages se reflétant dans l’eau. Rêverie d’une vue marine, poésie d’un instant fugace et inoubliable.
Un petit livret bleu, une gravure et un titre : Costa Belgica. La côte Belge, l’autre côte d’opale, l’autre partie qui borde cette mer du Nord, ces plages de La Panne à Konkke-Heist, ces 66 kilomètres  de sable blanc, de sable flamand, des bords de la frontières française à celle de ce pays haut nommé Nederland.

« Parfois, un vent oblique enfle toiles et K-way. Les yeux piquent, les pique-niques croquent et y’à même pas une petite crique pour s’abriter. »

Quoi de plus beau qu’une côte,  qu’un bord de mer, que le regard qui porte au loin, laisse place à la rêverie, aux jeux d’enfants, aux balades le long du belvédère, de l’avenue qui mène à la plage. On part de la jetée et on se laisse aller : on borde les dunes, les ports où sont amarrés les bateaux qui partent vers d’autre bords marins, vers ces plages de l’autre cote nordique ou polaire, les autres côtes Baltiques.
On croise les joggeurs des matins dynamiques, les enfants bâtissant des châteaux en Belgique aux fleurs en crépon piquées dans le sable jouant contre les vents et les marées. Les mères se prélassent sur les transats rayés, discutant, bouquinant. Des couples se forment. Les casinos se dressent au loin, minarets des arts déco et des heures de gloire de ces villes balnéaires construites à la va-vite. Le tram dresse son pantographe, fier de son accès privilégié aux plages bordant la côte Belge sentant les fricadelles, les crevettes à éplucher, les crêpes suzon. On va de villes en villes, d’un lieu à un autre, de  Nieuwpoort à Zwin en passant par Middelkerke.

« Ici, il y a peu de bleu. Et quand il pleut, les verts sont gris, les gris vernis. »

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On ouvre ce petit livre, délasse le lacet qui l’entoure tel un cadeau que l’on ouvre délicatement et nous vient en tête les mots d’amour de Brel pour ce plat pays, cette mer au rivage unique, ces vagues et dunes qui arrêtent les vagues, ces brumes limitant l’horizon et offrant ces couleurs uniques faites de gris bleutés, de gris vernis, de verts où le soleil transparait entre des nuages chemins de pluie.  Nous vient la poésie d’une mer, de la mer, celle du Nord, celle tant décrié par ceux des autres mers, des autres pointes, celle du Raz, du Cap Martin ou celui que l’on dit Vert, la côte que l’on dit sauvage ou fleurie suivant les endroits. La Costa Belgica, la côte Belge et ce dernier terrain vague, les vents battant ouest.

« Un jour, quand j’ai assez mariné, je pars. Mais comme la marée je reviens toujours à mon point de départ. »

On ouvre ce petit livret accordéon est nous vient toute la poésie, le charme désuet, nostalgique d’un pays plat, la chanson d’un pays loin et à la fois si proche. On se rapproche, on observe le trait fin les mille et un objets qui se rassemblent devant nos yeux, soufflant le rêve et le repos, l’instant fugace du vent qui plie les fleurs de crépons, balaie le sable, offrant aux visages la réjouissance du piquant, de l’air marin.
Le croquis devient esquisse, malice, dessin complet qui s’étire de page en page telle la côte belge qui relie ses quelques 66 kilomètres de plages et de villes, de digues et de dunes.
On joue sur les mots, les rimes, l’humour belge où sonnent les assonances, les évocations à, d’autres lieux. On compare et on sourit, sourit face à la force de la poésie, de ce vent oblique qui nous ramène vers cette côte, ce lieu.

« Les médisants – que je maudis – disent ses maux. Je ne dis mot, mais je consens à ses défauts : cette mer m’est nécessaire. »

Et comme une envie folle d’aller se frotter à la côte, de laisser porter son regard bruisser au vent lointain, au plat pays qui n’est pas le mien et à l’horizon bas, de tendre sn visage à la bruine et de chantonner tel Arno qu’elles sont belles ces côtes du bord de mer, cette côte Belge. 

 

Costa belgica
Geneviève Casterman
Esperluète Editions

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07 décembre 2018

Tiffany Tavernier - Roissy

 

Roissy

« Ici, je suis en sécurité. Personne ne peut me trouver, pas même ce type croisé devant les portes du Rio. Qui à la surface, pourrait imaginer que des hommes ont choisi de vivre à plus de huit mètres  sous terre dans des galeries souterraines ? Boyaux qui se déploient sur des dizaines et des dizaines de kilomètres sous l’aéroport. » 

Elle erre. D’un terminal en un autre terminal, d’une zone d’attente à une zone d’embarquement, d’un sas à un autre. Seule. Seule parmi les autres, parmi tant d’autres. Ces autres justement. Touristes d’un jour, d’un voyage, homme ou femme d’affaire, mère, sœur, maitresse, épouse.
Elle erre. Sans but ni recherche. Elle fuit même.
Elle se fuit, fuit ces autres qui lui rappellent un passé qui n’existe plus, s’est effacé, comme on efface les souvenirs dessinés à la craie sur une vielle ardoise rayée, cabossée, cassée.
Elle erre et fuit. Traverse les pistes, les couloirs, emprunte des portes que personne ne voit, les dérobées, évite les agents de sureté, la police, les douaniers. Ne s’adresse qu’à ceux à qui elle peut mentir, s’inventer une vie, des vies, faire semblant. Partir au Brésil, à Djakarta, Londres, Tokyo, Pékin ou pourquoi pas Djibouti. Mentir pour rêver. Mentir pour vivre.
Elle erre dans ce terminal qui jamais ne s’éteint, ne s’endort, qui jamais ne s’est qui est qui, qui fait quoi, d’où il/elle vient et où il/elle va.

« Terminal 2B. Transie. Assise depuis combien de temps ? Derrière les vitres, face aux tapis tournants, grappes d’hommes et de femmes cherchant du regard leurs valises. Seuls ou par petits groupes ils sortent, mains serrées sur la barre de leur chariot, se retenant à quoi ?  » 

Elle erre. Et cela fait 8 mois. 8 mois d’errance sur ce sol propre, lessivé, nettoyé par une équipe qui doit faire de ce lieu un paradis, un rêve de paix, un espace à la sérénité, une invitation au voyage, sur ces bancs sièges qui ne permettent pas de se poser, se reposer, dans ces magasins où le luxe s’étire à l’infini, où la richesse s’étale devant le profit. Sans cesse en mouvement, une ligne de fuite, en bout de course. Bagage dans une main un matin, valise dans l’autre le soir, sac sur le dos le lendemain. Elle traverse inlassablement la zone A, leT2, s’aventure. Mais jamais trop loin. Jamais en dehors de ce périmètre qui est sa sécurité.
Elle erre. Improvise. Tient sa tête hors de l’eau. Pourquoi, comment, avec qui, depuis combien de temps, que cherche-t-elle, qui cherche-t-telle, que fuit-elle, d’où vient-elle, où va-t-elle, pour combien de temps ? Invisible aux yeux de tous, indécelable. Sauf pour ceux qui comme elle. Errent. Errent de terminal en terminal. Errent sans cesse. Errent jusqu’à faire péter leur bulle de vie, de survie. La bulle qui les maintient en vie. 

« Pour eux comme pour moi, ce monde est notre dernière chance. Le quitter, ne serait-ce qu’une seule fois, ce serait renoncer à tous les voyages, à toutes les identités, perdre, en somme le peu de matière qu’il nous reste, rompre définitivement le fil qui nous tient encore en vie, briser la magie par laquelle chacun de nous ici s’invente hors la violence du monde. » 

Il y a des livres qu’on croise et pour lequel on prend le temps de lire, de traverser les zones, de laisser construire ces visages, ces êtres non plus cabossés mais invisibles. Des humains. Des hommes et des femmes que le monde a abandonné, que la vie a oublié, que la lumière a omis d’éclairer. Des visages qu’on ne regarde plus et qui pourtant vivent là, près de nous, dans des espaces ouverts au monde. Des lieux de vie. Une vie où tout passe, rien ne reste, ne se transmet sauf l’ivresse d’un vol, d’un voyage réussi grâce aux mille et une possibilités que nous offre les banques, les free shop et autres duty-free. Une vie de réussites et d’espaces qui n’en finissent pas, des vols qui traversent un monde qui bouge, bouge trop vite, bouge en oubliant ceux qui sont devenus des invisibles. 

Dans ces livres, on y croise ceux qui sont indécelables. Ceux qui se masquent, se déguisent pour ne plus se faire être visible, se rendre invisible, des indétectables. Ils errent et rendent ce monde transparent tout à coup beaucoup plus humain, d’une humanité bancale, émouvante, terriblement fragile. Fragile comme l’est un moment de grâce, un moment où la grisaille, le désespoir s’offre à celui, celle qui sait le regarder, le lire autrement que par la pitié, la gêne, la souffrance, l’humiliation ou la haine.
Et c’est cela qui fait la beauté de ce roman, du roman de Tiffany Tavernier. Cette façon de mouvoir sa plume, de déplacer notre regard, notre axe de vision, de nous emmener à côtoyer cette femme, son errance dans un Roissy soudain humanisé, fait d’êtres où le sang afflue derrière les maquillages, les costumes et uniformes, les badges au nom d’emprunt pour éviter  les agressions gratuites, les sans domiciles fixes, les errants. C’est cela que nous tend l’autrice, la vie dans une fourmilière, la vie auprès d’une femme éparpillée, cabossée, perdue, échouée comme on échoue dans ces lieux qui sont des centres de vie mais où personne ne vit.  

Tiffany Tavernier nous donne la matière, l’émotion, la pièce d’un puzzle que l’on n’arrive plus à lâcher. On lit le roman, on entre dans le ventre de l’ogre, on pousse les portes, s’engouffre dans les boyaux, tombe sur des culs de sac ou des toilettes qui deviennent l’espace de quelques instants des Eldorados. On rêve, on ment, on s’évite, on se travestit comme pour mieux échapper à ce qui nous fait peur, ceux qui nous font peur. Avec une extrême pudeur, une générosité à fleur de mots, une sensibilité aigue elle nous fait rencontrer une femme, sa peau, son âme. On devient elle, on erre nous aussi. On rencontre, on fuit, on aime, on craint.
Et lorsqu’on termine ce livre, on redresse la tête, regarde autour de nous, on ouvre ses bras vers ses autres. Ceux que l’on oublie de regarder, ceux qui sont venus simplement se poser quelques instants, histoire de se réchauffer, de se retrouver en vie, de voir la vie, de rêver à une autre vie, de bousculer d’un coup de valise ou de sac, son errance quotidienne. Et se pose la question alors inévitable : où vais-je et qui je suis ? Qui sont-ils et où vont-ils ? 

« Je reste encore un long moment à regarder le flot des passagers. J’imagine leur vie, leur métier, leur invente des destinées que j’aimerais coucher sur le papier, ce que je ne ferais pas par superstition, comme si écrire sur eux pourrait influer le cours de leur existence. »

« Quand on meurt pour de vrai, on hurle. » 

 

Roissy
Tiffany Tavernier
Sabine Wespieser Editeur

06 décembre 2018

Mélanie Rutten - Mitsu

 

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« C’est un matin d’automne. Il pleut. Le matin, Mitsu aime se lever de bonne heure. Le matin, Mitsu aime boire son café en regardant par la fenêtre, mettre un peu d’ordre et choisir une jolie robe. Elle aime recevoir des lettres et travailler. Mais pas ce matin. »

 

Pas ce matin car ce matin, derrière la fenêtre, les gouttes de pluie s’amoncellent, tambourinent les carreaux, obscurcissent le ciel et battent les feuilles, les faisant tomber lourdement sur le sol arrosé. Rien n’y fait. Ni le bol de café, ni la jolie robe choisie dans la penderie. Et quand en plus la boite aux lettres reste désespérément vide…. Franchement il vaut mieux retourner au lit, se mettre le nez sous les couvertures, maugréer et s’en prendre au premier venu.
Quoi que tenter l’aventure, prendre son baluchon et partir loin de tout, loin de rien mais surtout le plus loin, au-delà de la forêt et des routes que Mitsu connait. Partir et faire de ce jour de pluie, un jour parfait.

Et retrouver toute la beauté et la mélodie des mots de Mélanie Rutten. Retrouver ce que j’aime chez elle, ce gout des silences, des petits gestes qui ne sont presque rien mais font d’une journée ou d’un moment chagrin, un baume pour les cœurs fatigués. Retrouver la douceur des couleurs, la tendresse des personnages, l’incroyable poésie du lieu et de l’instant.
Retrouver ce qui inspire, expire, laisse ce trait de lumière filtrer sous les paupières fermées, ce qui nous échappe par le manque d’envie ou de temps. Retrouver la vérité simple de la sensation, des sens, des émotions suscitées, de l’affect et l’intellect. Retrouver la douceur des jours passés, sans chercher, juste laisser. Retrouver les désirs et les rêves, les projets et sensations premières. Ce qui nous fait vivre et aimer.

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 Il y a toute la magie de ses mots et surtout de sa palette de couleurs et d’émotions suscitées. On y retrouver ses atmosphères floues, brumeuses et à la fois colorées, cet univers qui nous amène à nous poser, à scruter le moindre trait comme on regarde ce qui fait battre le cœur, ressentir le beau, le doux, le chaud. Le trait est plein, les couleurs assumées et pourtant on y ressent une grande tendresse, une grande paix, une union qui s’instaure entre l’image et le texte, entre l’auteure illustratrice et son lecteur.
Le crayon s’anime et prend de l’ampleur, dressant des personnages et des décors, parsème la lecture d’un fluide apaisant et inspirant, donnant une ambiance intimiste à l’histoire.  La nature devient celle qui nous reconnecte à notre univers, notre histoire personnelle, une aventure humaine à hauteur d’une grenouille, d’un éléphant ou d’une taupe écureuil. Un petit qui nous parait rien et qui,, finalement, nous apporte beaucoup. 

Ainsi l’automne file, les feuilles parsèment de leur couleur rousse le livre, la forêt devient mystère et charme, la route aventure et chemin à explorer. La vie, l’impermanence des sentiments, des émotions rejoint la beauté et ce qui nous entoure, ce dont nous ne faisons pas toujours attention, obnubilé par le temps qui passe et après lequel nous courrons, espérons. Telle la plume qui nous apprend à voler, à écrire, nous nous posons et respirons, rêvons. 

« Je crois que j’ai trouvé ce que je cherchais… » 

 

Mitsu, un jour parfait
Mélanie Rutten
Editions MéMo

 

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