Le blog du petit carré jaune

22 janvier 2017

"Il n'est plus d'étrangers" Catherine Leblanc

 

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Il n’est plus d’étranger que son propre soi. Il n’est plus éloigné que sa propre identité, ce portrait que l’on ose regarder, tirer la photo, composer. Pourtant c’est grâce à ce kaléidoscope d’images que l’on grandit. C’est grâce à nos visages, nos silences, nos croquis dessinés au lavis ou à l’orange sanguine que l’on comprend nos sentiments profonds, cette émotion que rien ne nous est étrangé. 

Par le reflet d’une ombre, d’un passant, d’un bruit furtif, on porte nos vies le long des chemins, des pavés, des rues et des portes qui s’ouvrent. Clandestinement, comme une grenade lancée, on explose, explore nos routes, voies, passages. On croise des yeux, des mains qui se tendent, alignent notre destin, nous poursuivent, traversent la minute de nos instants, l’heure de nos vies. Tendu vers le vide à la recherche de l’attention, l’argent-roi de ce que l’on attend de l’autre, on s’installe, enroulé dans des couvertures de soi, lambeaux d’attente, désolation des gestes vains. Oublié, on sort du temps, de la mémoire, la quête de ses souvenirs de lorsqu’on était roi, reine, enfant, soi.  

  • « Ils vont et viennent, ils passent. Ils traversent la place. Comme eux, je passe. Les impressions, les sensations, qu’ils laissent sont fugitives, parfois trop ténues pour être retenues, parfois trop fortes pour être oubliées. Jamais trop brèves pour être nommées. »
  • Qui est cet(te) étranger(e) qui se meut, vient à notre rencontre ? Est-ce cet enfant qui joue avec des allumettes, cherchant à faire des bêtises, à toucher le feu ? Est-ce cet homme/femme révolté(e) qui se tait, ne répond pas ? Il y a le visage de cette ligne de départ, de cette chance que l’on nous donne, de ces paris que l’on fait sur la vie. Pile : la lumière, les sunlights. Face : la nuit, l’hiver, On ouvre la fenêtre de nos écrans comme pour mieux respirer, faire défiler les photos de nos souvenirs, de nos mots posés. 

    On revoit à nos âges.

    « Elle va entrer dans le monde des grands, elle ne sera plus jamais petite. Il va falloir décider des choses, même si elle n’a pas réussi jusqu’à là Elle a fait ce qu’on lui demandait à la maison, à l’école. Elle a écouté, elle a suivi. Mais décider, choisir, aimer… elle n’est as sûre d’y arriver toute seule. C’est un léger vertige. »
    « Il se lave les mains. Il dit bonjour à la dame, merci au monsieur. Il est sage comme une image. Une image. Il est poli avec ses voisins. Ne se fâche avec personne. Il craint son père, se méfie de lui. Il prête ses jeux et tape sa sœur en cachette. Il écoute ses profs. Et s’ennuie. Il attend. Demain. Il ne dit rien. Demain.»  

Il/elle part, construit son premier amour, sa première fondation, celle qui le/la rend vivant/e, lui apporte la joie, le fol besoin d’aimer,  l'espoir d’être aimer, d’être le centre, la fraicheur et le bleu/rose de l’âme qui arrive, nait. « Elle prend une place tellement exacte qu’il n’y a aucun autre point où se trouver ».
On compose son puzzle, son bonheur, ce terrible inconnu de l’enfant qui vient. On apprend à mentir, à comprendre les mensonges. Etre mère est terrible. On n’étouffe et pourtant il n’est nulle question de laisser l’enfant. On compose la symphonie, un air qui prend des allures d’arias, de cantates, ou de mélodies surannées. Mise à jour des logiciels de vie à deux, de carnets de santé, des ménages. Suppressions des poussières, rayures qui marquent le parquet. Supprimer, est-ce déjà mourir, refuser d’inscrire sur le disque dur les souvenirs à égarer, ne pas installer ces dossiers dans nos archives ?

Et puis un matin :

  • « Elle ouvre la fenêtre, le soleil entre en même temps que le parfum mes lilas et le charivari des oiseaux, leurs chants qui se répondent. […] Elle range. Elle respire. Prépare le repas, épluche les légumes. Silence. Variation de la lumière sur les objets. Tout à un goût, tout à une saveur. Sans aucune cause, que la vie même, telle est la joie. » 

La petite devient grande. Elle accueille le jour, ses ombres et ses lumières. Elle découvre un trésor, le sien, ce corps dont il faut prendre soin, cette présence étrange qu’elle doit protéger pour tenir dans l’ordre les mots. La magie est là, créant de nouvelles figures, des éclosions de bulles, des images indissolubles, transparentes, scintillantes. Le vent léger emporte les pétales, les douleurs. « Un souffle nu traverse, illumine et déchire». […] « Aimant sans réserve. Si certain du temps illimité de sa vie ». « Mais dans sa tête, elle a toujours la même chanson : comment fait-on pour embrasser un garçon ? ».

Un petit livre envoûtant, doux, tendre sur la vie, sur nos vies. Des portraits épinglés sur la toile canevas, tissus de mots, points de croix. Les phrases s’alignent dans une économie de mots laissant place à l’imagination, l’introspection, la poésie et les silences. On apprend à apprivoiser cette part de sauvage, d’indomptable, d’insoumission qui est notre force qui nous porte, nous transporte. On se relie à ces étrangers, cet étranger qui est nous. Ces multiples portraits sont des vibrants récits de nos vies, lectures de nos maux, nos maisons de pailles et de briques, nos failles de fictions et vents porteurs.  

  • « Secret et force. Le geste d’écrire commençait là. » « Ce n’est pas ce que l’on imagine, gloire et fortune et belle assurance. C’est l’abandon, une à une, des pelures. Chaque phrase m’enlève quelque chose. J’apprends à l’apprécier ». 

Comme un message secret, des poèmes en prose, des échappées balades,  Catherine Leblanc nous invite à convier à notre table, cet étranger qui est nous. Et c’est beau, doux, vrai et bon. C’est juste la grande image cachée, celle que l’on ose se rappeler ou tendre. Un vibrant hommage à cette part étrange qui est en nous, une  part de sagesse, un portrait émouvant de ce que nous sommes, taisons, cachons, révélons.  

 

Il n’est plus d’étrangers
Catherine Leblanc

L’amourier

crédit photo ©Gustavo Osmar Santos

 

gustavo osmar santos

 


20 janvier 2017

" Max Winson " Jérémie Moreau

 

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« Tu peux parler fort, exhiber ton savoir, assener tes arguments, brandir ta culture… Mais la conversation est à sens unique et tristement stérile. Au terme de l’échange, tu demeures exactement le même, tu n’as pas évolué d’un pouce. La rencontre n’a pas eu lieu.
Ou bien tu peux laisser l’autre s’exprimer, l’écouter. Et alors te hisser sur la marche qu’il érige puis en poser une. A ton tour. Vois la balle de tennis comme le lien qui te rattache aux autres. Cultive-le tant que tu veux. Ne cherche plus à lutter contre les autres pour être meilleur, Max, mais deviens meilleur grâce à eux. Le tennis est un art. C’est l’art de l’échange. » 

Le grand jour est annoncé, la grande finale internationale du Magnus Tennis va avoir lieu. Dans les vestiaires se concentre la star suprême de ce tournoi : Max Winson,  l’homme qui n’a jamais perdu un match de sa vie. Depuis l’âge de ses 16 ans, Max a remporté tous les tournois, titres et chelems possibles. Numéro 1 depuis 7 ans, il doit faire face au numéro 2 du classement ATP, un dénommé Don Kohler.
Dès qu’il entre sur le court central, la foule en délire scande son nom et rien ne semble pouvoir faire vaciller sa concentration et son génie. Les commentateurs sportifs sont unanimes : le battre semble relever d’une mission impossible tant son talent est remarquable. Le suspens est insoutenable, l’ambiance électrique. Dès la première balle de service, Max Winson pulvérise au fond du terrain son adversaire. « Bom ! ». Les points, les jeux, les sets s’additionnent au bénéfice du géant en T-Shirt Marcel défloqué de toute publicité tellement il est inaccessible. Du jamais vu ! Un tueur ! Kohler n’a pas le temps de toucher une balle que notre colosse enchaine les coups droits, revers, aces meurtriers. Cet homme est stupéfiant, intouchable, un héros grec bronze aux pieds d’argile, tout en force et en beauté.
Le score est sans surprise : 6/2, 6/2, 6/2, 6/1.
Jeu set et match !
La victoire est écrasante et Winson remporte son 25
ème titre en grand chelem laissant KO son adversaire.

 

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Sur le chemin le ramenant dans son palais-villa privé, Max se fait sermonner par son entraineur de père, un tyran bourreau fumeur de cigares qui éructe sa colère entre deux toux rauques et crises de tachycardie. Il a été plus que médiocre concédant à son adversaire six balles dans le filet, six balles perdues, six balles comme autant de flèches tirées à bout portant dans le cœur de son père.  Le prodige n’est que prodige aux yeux du public et de la presse.

  • « Tu crois que tu peux te satisfaire de gagner tes matchs ? L’objectif c’est la perfection. Tant que tu ne gagneras pas tous les matchs sans céder le moindre point, tu resteras imparfait. »

Et malgré les coupes et trophées qui s’entassent à perte de vue dans cette chambre « froide » et à l’armoire immense, malgré toutes les récompenses, Max demeure un éternel perdant aux yeux de ce tyran qui ne vit que pour la suprématie écrasante de son fils. Trop distrait, mélancolique, trop loin de la puissance que celui-ci voudrait pouvoir lui imposer pour devenir la parfaite machine de guerre des courts de tennis.
Jusqu’au jour où le rouage rencontre le grain de sable qui vient enrailler Max. Jusqu’au jour où la maladie va soumettre son bourreau de père à rester clouer au lit et voir arriver un nouveau coach aux méthodes radicalement opposées : l’apprentissage des aléas divers et variés qui risqueraient de le faire perdre.  

  •  « Les habitudes sont faites pour être bousculées. »

 

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Jérémie Moreau m’a encore une fois emportée. Il m’avait déjà subjuguée dans Le singe de Hartlepool mais là son immense talent éclate à sa juste « démesure ». Il y a en lui un vrai graphiste, un vrai chercheur de l’utilisation de la page et des cases. Chaque parcelle est utilisée et le regard se dissémine loin de la ligne claire. Le trait est nerveux, sec, rapide, galvanisant et à la fois très doux, fragile, faillible, harmonieux, tendre.
On entre dans l’histoire de cet antihéros colosse aux jambes démesurément longues et au cœur sensible. C’est beau, tendre, invincible et pourtant nuancé. Car n’est-il pas plus fort, plus beau d’apprendre à perdre, à faire de ses échecs des jeux possibles, à composer avec son adversaire, à tenter de ne pas perdre de balles, de mots et composer avec lui la plus belle conversation, le plus beau match de tout les temps ? N’est-il pas plus doux d’apprendre à vivre avec sa vraie nature et à aller à la rencontre d’autres chemins, personnes qui nous apprennent à concevoir la vie comme une conversation, une communion entre êtres ? N’est-il pas plus tendre de devenir grand en dehors des courts et de comprendre que dans chaque personne croisée, passe un courant, un fil conducteur qui devient relais, échange, tremplin, essor à son cheminement personnel ? 

C’est tout cette tendresse que nous donne à lire et décrypter Jérémie Moreau. Il y a du bonheur à découvrir l’élégance dans le sport, de tendre vers l’harmonie de l’échange, la beauté du geste, la valeur humaine. Il y a la candeur du héros qui doit faire face à la capitalisation de sa personne, de son aura. Il y a la fragilité de ce grand Petit Prince aux cheveux d’or qui va trouver en un petit tennisman de campagne, celui qui lui apprendra le respect, le professionnalisme, la valeur du mot sport, l’échange, l’amitié. 
Du très beau Max Winson. Du très grand Jérémie Moreau. Passionnant et questionnant sur les limites du sport, les apports humains des personnes rencontrés. Un vrai coup de cœur graphique comme narratif. Bravo !   

A lire les avis de Moka, Noukette, Page des Libraires

  

Max Winson, l’intégrale
Jérémie Moreau

Editions Delcourt

Chronique BD Pénélope Bagieu - Max Winson

18 janvier 2017

"Ne parle pas aux inconnus" Sandra Reinflet

 

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Ma rencontre avec Sandra Reinfelt date du début de ce blog. Je suis ses aventures multiples et rocambolesques depuis qu’elle a décidé de prendre la tangente des rayons de supermarché et autres routines quotidiennes. La trentaine rayonnante, le sourire XXL et le regard rieur, Sandra est le genre de personne que l’on rencontre et qu’on ne peut oublier. 

Après avoir commencé comme chanteuse au sein de Marine Goodmorning, Sandra a capturé un appareil photo et nous a livré son regard, ces images, portraits, morceaux d’aventures du bout du monde. Ce fut lors d’un rendez-vous à Saumur lors d’un salon où étaient alliés le vin et la littérature que je l’ai rencontré pour la première fois. Une rencontre pétillante comme une bulle de méthode champenoise ligérienne. Puis ce fut une envolée des livres à Châteauroux, un autre au Mans, un repas champêtre dans un logis à rebâtir en plein Poitou, des chansons cultes chantées dans une salle d’école et qui donnent un coup de fouet à toutes les morosités d’un hiver particulièrement long et dur, un coucou lors de la soirée des 68 premières fois, des rencontres que je garde au chaud les jours de froid.
Sandra c’est un [je t’aime maintenant] que j’affectionne particulièrement, un autre qui est un rendez-vous auprès de Prévert et des classes d’école et qui me dit que les images sont des histoires à raconter. Et un troisième qui est en fait le premier attendant sur mes étagères, comme un rendez-vous entre elle et moi, same same but differente.
Sandra, ce sont aussi et surtout des aventures aux quatre coins de l’Europe accompagnée d’Aurélie et leurs pouces qui stoppent les inconnus, les camions, les berlines, les voitures qui avalent l’asphalte, des rencontres incroyables remplies de péripéties et de coups de cœur, des petits cailloux semés aux quatre coins du continent.

Sandra est inclassable, directe, heureuse, rieuse, franche et plus tard quand je serai grande, je serai Sandra. Ou du moins je serai moi, mais un moi Sandra. Rencontrez-la et vous comprendrez pourquoi je l’affectionne, pourquoi ce « CAP », « cette routine »  est important à chanter, à crier, à vivre.

Après ces aventures, Sandra s’est penchée sur les pages blanches et a écrit son premier roman «  Ne parle pas aux inconnus ». Je l’attendais avec une impatience folle. Dès le 1er jour de sa sortie, je me suis ruée dessus, fébrile et heureuse de me dire que décidément cette femme est incroyable. Et ce que j’ai lu m’a donné envie de lui dire : « Sandra,  tu es une vraiment une sacrée fée. Ce que tu nous offres est un vrai message, une brassée de libertés, de bouffée d’air, de barrières et de peurs à abolir, les nôtres et celles que l’on nous transmet. ». Et il n’y a aucun doute, il n’y a rien de mieux que d’être soi, d’oser et même si la pente est ardue, la route cabossée, essayer est le remède à nos peurs enfouies, celle de nos mères-pères, de nous parents, de nos enfants, de l’enfant qui est nous.

« Je ne peux pas me plaindre parce qu’on vit dans une maison neuve. Une maison rien qu’à nous, avec un jardin. D’ailleurs, on ne dit pas maison mais pavillon. C’est joli comme mot pavillon. A une lettre près, ça s’envole.
Sauf que d’où je viens, on ne va nulle part. Alors il est temps que j’en sorte. Par la fenêtre ou le portail, n’importe, pourvu que tu sois de l’autre côté. »

Je pourrais bien sûr vous raconter l’histoire mais cela saurez-vous priver de son écriture qu’il faut découvrir, entendre, boire, se tatouer NPAI sur les poignets, lire cette bulle de profondeur, chantante, gaie, emplie de libertés, oser briser les schémas, les villes où l’on est né, les secrets, embarquer à bord de camions qui franchissent les frontières bosniaques, serbes, hongroises, sauter les barrières, s’assoir sur les hauteurs du Danube à Budapest, embrasser qui bon nous semble, vivre sans attendre, sans compter, vivre sans être égoïste mais vivre tout le temps. Et oser, oser s’en remettre à soi, oser faire, être, oser croire en soi, croire en soi d’ailleurs, en ces capacités qui se cachent et ne demandent qu’à être, le faire et devenir soi et cela quel que soit les secrets, les lourdeurs, les chaines qui entravent nos pas. 

« Cloitrée dans le petit jardin où l’on risque rien sauf l’ennui. Je pense aux interdits, aux peurs de ma mère, et j’essaye de clouer le bec à  la mienne. »
« Le fric. […] La bonne excuse, la fausse excuse qui évite d’expliquer, de chercher les raisons à tout ce que l’on n’ose pas. »

C’est à cela que nous convie dans son roman « Ne parle pas aux inconnus » Sandra Reinflet. C’est à ce vent et cette plume qui pourrait paraître légère mais qui est empreint de profondeur, de maitrise,  de vérité, qui est une vraie bouffée de vie, une vraie bouffée de libertés, ce quelque chose que l’on vit en sachant que cela est vrai. C’est à cet inconnu qui est en nous et auquel il faut parler, laisser le droit de s’exprimer, de vivre.

«  Moi, j’espère que devenir adulte, c’est pas forcément ne plus être une enfant. J’espère qu’on peut vieillir sans ternir, sans s’interdire tout ce qui n’est pas sérieux, sans renoncer… »

« J’ai toujours essayé de ne pas me faire remarquer, de rester à ma place, ma petite place de petite fille de petite vie. Parce qu’on m’a appris à dire merci, à dire pardon, à refuser les compliments et les invitations, à ne pas être redevable, à rester discrète et me fondre dans la foule, à m’évanouir. Alors parfois j’ai honte. Je rougis, puis finalement je ris et je m’incruste dans des paysages qui m’étaient interdits. T’avoir rencontrée, c’était gagner un pari que je n’aurais jamais osé faire. Et surtout découvrir qu’on peut espérer plus que sa mise de départ. » 

 

Ne parle pas aux inconnus
Sandra Reinflet

JC Lattès

 

11/07 - La routine (Sandra Reinflet/Aurélie Streiff)

17 janvier 2017

"Les garçons perdus " Arnaud Cathrine et Eric Caravaca

 

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« Et, ce faisant que je ne connaissais rien de l’amour, je ne connaissais pas le moins du monde à ce qui s’était bâti entre lui et moi.
Je ne sais pas si c’était une forme d’amour. Un lien de dépendance très certainement. Et, au final, une forme d’amour.
Que je cherche aujourd’hui encore sur le visage de mes amis, en dépit de tout ce qui est advenu par la suite. 
Je le vois apparaître parfois en filigrane.

Je ne m’en suis aperçu que récemment. »

 

C’est un fait : l’amitié entre hommes est un sujet peu abordé en littérature comme si chaque épisode écrit cela nous renvoyait à la mythologie et ses guerres fratricides.
Une amitié entre garçons, entre adolescents encore moins. Comme si aborder cette relation devait automatiquement insinuer une virilité, un combat, une forme de violence entre deux frères de sang adulte. Comme si l’amitié était un enjeu fade, puéril, relégué aux souvenirs et jeux de l’enfance, aux trésors de guerre et autres échanges de gouttes de sang. Comme si l’amitié entre deux garçons insinuait une perdition, un amour impossible, une image dégradante et sexuée. 
 

C’est sur ce thème que se sont penchés Arnaud Cathrine et Eric Caravaca dans ce roman paru chez Le Bec en L’air dans la sublime collection Collatéral. Ils nous invitent dans cette plongée en apnée passionnelle, cette amitié virile entre deux adolescents entrant de plein fouet dans le monde adulte. 

Ils sont deux, deux jeunes garçons que tout oppose : l’un est soucieux de sa virilité, un peu teigneux, charpenté, à l’humour offensif, brillant en tout. Il impressionne quiconque s’adresse à lui, est le fer de lance, l’ami à avoir, le compagnon à côtoyer, le pote à inviter, l’idole. L’autre est son contraire. Totalement. Si l’un est celui avec qui on aime s’afficher, l’autre est l’ombre, le délaissé des cours du lycée, le chétif au corps frêle, le mec impopulaire à souhait. Autour de lui sifflent les mots de « Tarlouze », « fiotte » et son seul but est de se tirer de ce lycée sitôt les études secondaires achevées.
Ce qui les rapproche l’un de l’autre : une histoire d’alter égo, l’un sublimant l’autre, l’autre donnant le change à l’un. La nuit et le jour, l’ombre et la lumière.  

On pourrait croire à une histoire sans idéaux, dans l’ennui de l’adolescence et de ces rencontres qui construisent et se perdent dans les dédales de la vie adulte. C’est bien autre chose que nous raconte cette histoire de garçons perdus. C’est la force et l’émotion, la suprématie de celui qui s’égare et l’éclosion de celui qui devient, la vie et la mort, les pertes de repères et les désillusions, les trajectoires qui ne tiennent qu’à un fil, un mot, les fils qui se construisent, deviennent romans, quand d’autres s’isolent et se cassent.

Et c’est l’écriture d’Arnaud Cathrine. Une plume où l’économie des mots signe la sensibilité et l’émotion de cette rencontre, de cette amitié naissante, grandissante. En quelques phrases, il nous brosse le récit, inscrit les personnages dans leur histoire, leur dramaturgie et en fait une ligne de force et de fragilité. C’est pur, sans fioriture, clair, vrai, direct. Et c’est cela qui fait la rébellion, la révolte, la force de ce roman. On entre dans une nuit noire et violente d’adolescents pour en ressortir avec la force et la fragilité des premiers pas dans la vie. Arnaud Cathrine nous touche, nous érafle, nous égratigne par la qualité et la beauté de son écriture.

Les photos-images d’Eric Caravaca sublime le tout. On erre dans le prisme de l’histoire par l’appareil comme si la violence contenue dans les mots de l’auteur s’étalait sur les murs et ces salles dévastées, comme si la vie s’était perdue dans les méandres de souvenirs d’un lointain passé. Il y a l’émotion, la fragilité inspirée par ce qu’on a lu, qui s’étale au grand jour, jouant le raccord, le trait d’union entre l’imagination et l’émotion.  

Une vraie force et sensibilité qu’est cette histoire de garçons perdus.

 

(Pour rappel, la collection Collatéral croise mots et images, textes et photographies en leur donnant une force, un rapport (ou non) l’un à l’autre,  une histoire à part entière. Le texte devient l’image, l’image devient texte, la mise en place d’un dialogue, d’un jeu, d’une unité, un trait d’unions entre les deux – voire Les inconfiants, Vous toucher, Ma mère ne m’a jamais donné la main, De qui aurais-je crainte ?) 

 

Les garçons perdus
Arnaud Cathrine et Eric Caravaca

Collection Collatéral

Le bec en l’air

 

 

HibOO d'Scene : Dominique A "Les garçons perdus" (Live @ Bataclan, Paris - 31 mars 2010)

 

15 janvier 2017

" Frapper le sol - Tatsumi Hijikata sur la voie du Butô " Céline Wagner

 

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Comment vous parler de ce roman graphique ? Comment vous faire découvrir ce qu’est le butô quand moi-même je ne connaissais ni le terme, ni l’influence qu’a eu celui qu’il a inventé cette danse contemporaine, moderne sur les générations actuelles ?.  

Le Butô est donc une danse japonaise consistant à frapper le sol, à se mettre à nu, exerçant sur son corps et son esprit une controverse impitoyable. Elle fut initiée à la fin des années 1950 par celui qui en est le maitre incontesté et absolu : Tatsumi Hujikata et  « Ses amours interdits ». Elle prend appui sur les courants extravertis, expressionnistes, poétiques digne de tortures corporelles et psychologiques. 
Le Butô est accompagnée d’une théâtralité pouvant rappeler le théâtre classique japonais (Nô). Mais contrairement à ce dernier, il casse les schémas, ose la radicalisation de la danse, l’art expressionniste du corps et de l’esprit au profit de l’art visuel et coutumier du Nô.
 

Frapper le sol donc...

Dès sa naissance, celui que l’on appelait encore Kunio, sût que ses pas ne le conduiraient pas au monde paysan de ses parents mais vers cette musique qui, dès sa venue au monde, le berça de son rythme régulier et tambourinant. Prêt à rentrer en résistance contre la vie et ses schémas, il perçu la respiration, les sens nécessaires à son corps, loin des linges le resserrant et comprimant ses membres.  

« Chaque geste autour de lui, chaque vibration sonore invitait son corps à se mouvoir. Mais à chaque tentative, les mailles de son linge se resserraient telle une main de fer, comprimant sa peau et ses membres chétifs. » 

De ces frustrations enfantines et immobilités infligées, Kunio comprendra très tôt le besoin symbolique et profond de plonger en soi, d’aller à la rencontre du flux familial, ce sang qui le fait grandir, de la mort, de la grâce, de vivre et cela quelque soit les affronts, les guerres, les pulsions interdites et métaphysiques, de taper le sol, de prendre, bondir, rebondir sur ces vibrations ressenties, la pleine grâce du mouvement accompagnant, d’investir son corps et de le rendre libre de toute entrave corporelle et psychique, de devenir Tatsumi Hijikata. 

« Dans cet univers sans âge, sans sexe, sans enveloppe ni entraille, on ne sait pas si on attend une fin prochaine ou l’instant juste avant le commencement du monde. Les danseurs reprennent leur souffle interrompu brutalement par des particules de terre mêlées à la brise. Dans le fond de leur gorge, l’air, un moment entravé sort soudain des limbes d’un instrument nouveau. » […] « La raison tout à fait écartée, chassée jusque dans ses replis, laisse le corps exercer son langage, inexprimable par un autre moyen que lui-même. »

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Céline Wagner a écrit un roman graphique loin de toute ligne de conduite habituelle. Elle nous plonge dans le domaine de l’art chorégraphique comme on décortique le combat de la vie, comme on découvre chaque membre du corps, comme on se met à nu pour découvrir une nouvelle voie, un autre destin que celui tracé, comme une émancipation avant-gardiste, avant l’heure.
 
Elle nous offre une rencontre poétique noire, ténébreuse, impulsive et à la fois très expressive, singulière, chaude.
Le graphisme accompagnant les mots, rebondit comme pulser par les vibrations, les intonations, l’histoire de Hijikata. Les couleurs sont chaudes, passionnelles variant des ocres, bruns aux rouges ensorceleurs. Les traits sont à la fois doux et saillants, anguleux et terriblement expressifs.  

On frôle la folie, on entrevoit la liberté qu’il a fallu à cet homme pour briser les carcans, les coutumes ancestrales et faire du Butô cette danse si particulière, cette désarticulation expressive des corps, la force et l’habilité des membres et visages.
Un vrai roman graphique puissant, fort où on en ressort bluffé devant tant d’expressions, de recherches sur cet art méconnu, sur cet homme qui a révolutionné la danse, sur ses influences et ses origines et sur ce qu’il a transmis, donné. Un bel hommage qu’il faut oser lire, rencontrer.   

« Sens-toi arrimé à tes manques et, en même temps, aspiré par les perceptions illusoire de l’autre. Sans trêve, les membres agités comme les pattes d’un moustique prises dans un ventilateur, ne perds pas une demi-seconde de vie. »

(A  noter que « Frapper le sol »  vient de recevoir le Grand Prix Artémisia 2017 qui a pour but de mettre à l’honneur la production féminine dans la bande dessinée pour le scénario et/ou le dessin). 

 

Frapper le sol
Tatsumi Hijikata sur la voie du Butô

Céline Wagner

Acte Sud – L’an 2

 

Frapper le sol, Hijikata Tatsumi sur la voie du butô (Teaser)