Le blog du petit carré jaune

15 août 2018

L'été jaune carré Catherine Rolland "Dessous"

Assis sur le pont arrière du bateau, les pieds nus traînant dans l'eau du lac, Eric se concentrait. 


Evian, compétition internationale d'apnée. Un rendez-vous sportif qui d'année en année, attirait de plus en plus de spectateurs. Le matin avaient eu lieu les épreuves d'apnée statique, en piscine. Le record du monde, onze minutes quarante-cinq, avait été battu par un Italien. 

Onze minutes quarante-cinq sans respirer. Bon sang, à bien y réfléchir, ils étaient complètement fous.

Pour l'épreuve reine, l'apnée en profondeur à poids constant, ils étaient cinq seulement, avec un bateau pour chacun, amarrés en rond à des bouées au milieu du lac. Autour, cerclant large, les garde-côtes tenaient les plaisanciers à distance. Les pêcheurs avaient été priés de s'éloigner. Quant aux gros bateaux qui baladaient les touristes d'une rive et d'un pays à l'autre, ils étaient interdits de navigation sur toute la portion sud-ouest du lac Léman.

Autant dire un sacré remue-ménage, à cause de cinq types qui se retenaient de respirer. 

Une clameur, venue de la rive, le tira de ses pensées. Le Russe sortait de l'eau, sportivement applaudi par l'ensemble des équipes adverses. Machinalement, Eric frappa dans ses mains lui aussi, cherchant des yeux Bertrand, le directeur de son staff. Il comprit à son expression que la partie allait être moins facile qu'il l'avait espéré.

— Combien ?
— Cent-vingt-six, répliqua Bertrand aussitôt, le ton neutre. Moi qui pensais qu'il ne toucherait pas cent-quinze... Foutu bolchevique !

Eric secoua la tête, sans relever, se demandant s'il serait capable de descendre à cent-vingt-six mètres.
Ou cent-vingt-sept, plutôt, s'il voulait coiffer le foutu bolchevique au poteau.
Cent-vingt-sept mètres. Trois mètres de plus que son record personnel.
Ça n'avait l'air de rien, trois mètres, mais à ces profondeurs la différence était gigantesque. 

Son tour arrivait. Souplement, il glissa dans l'eau et palma lentement en direction du bateau du juge, évitant de regarder les Russes qui célébraient très bruyamment une victoire qui leur semblait déjà acquise.
Sur un signe de Bertrand, il entama la phase d'hyperventilation, séquences respiratoires très rapides et très brèves, qui allaient permettre à ses poumons de s'épurer du dioxyde de carbone qui s'y trouvait. Sous l'eau, c'était d'abord la surcharge en CO2, plus que le manque d'oxygène, qui provoquait la sensation de manquer d'air. En lessivant leurs poumons, les apnéistes arrivaient à gagner de précieuses minutes en brouillant les signaux d'alerte que le corps envoyait normalement au cerveau. Seulement, l'hyperventilation augmentait le risque de narcose, une désorientation soudaine, un état confusionnel qui précédait la syncope, et si personne n'intervenait, vite après la noyade. 

Comme tous les apnéistes, Eric avait déjà perdu connaissance sous l'eau, mais même à ses débuts jamais il n'avait pris le risque insensé de plonger seul, et ses partenaires l'avaient immédiatement remonté en surface. Il ne gardait pas de souvenir de ces épisodes, incidents somme toute banals dans sa discipline, mais Bertrand avait raison. Il jouait avec le feu.
Ils étaient des trompe-la-mort, des fous. S'il y avait un Dieu, ce dont Eric doutait, Il ne pouvait avoir pitié d'eux que jusqu'à un certain point. Avec le temps, la toute-puissance qu'il éprouvait à forcer son corps dans des performances inhumaines se teintait d'autre chose, pas encore de la peur, mais de la lucidité.
Ce qu'il faisait était vain. Cette course aux records n'avait aucun sens, et Eric savait que quelle que soit la profondeur qu'il atteindrait, il viendrait toujours un plongeur qui serait meilleur et qui le chasserait de son piédestal. C'était inéluctable, et continuer de risquer sa vie à chaque plongée pour retarder l'échéance n'avait pas le moindre sens.

Bertrand lui faisait signe, il était temps qu'il y aille. 

Economisant chaque geste, il ralentit sa respiration, eut un dernier regard au ciel, puis il plongea.
La gueuse l'entraîna aussitôt vers les profondeurs. Tout à l'heure il devrait remonter seul, sans l'aide de la machine mais à la seule force des bras et des jambes. Entre trois et quatre minutes à l'aller, un peu plus de deux pour le retour.
Deux mètres, c'était tout. Deux mètres de plus que le Russe, et il empocherait la première place et aussi un nouveau titre mondial, le cinquième concurrent n'ayant aucune chance sérieuse de le battre.
Champion du monde. Il n'y avait pas meilleur moyen de mettre un terme à sa carrière.
Vers trente-cinq mètres, malgré la traction constante de la gueuse, il sentit que les forces appliquées à son corps s'inversaient brusquement et qu'il se mettait à couler. De même qu'à une certaine altitude les spationautes n'étaient plus soumis à l'attraction terrestre, à une certaine profondeur le corps s'enfonçait au lieu de remonter naturellement vers la surface. Le seuil exact était différent pour chaque apnéiste, et pour Eric c'était entre trente-cinq et trente-six mètres, un point de non-retour, en quelque sorte. Le passer provoquait toujours une griserie bizarre, l'impression de pénétrer la frontière d'un univers interdit qui ne se serait révélé qu'à lui.
A trente-cinq mètres, presque à chaque fois, il éprouvait une bouffée de mélancolie à l'idée de devoir remonter.
Cinquante mètres.
Ses équipiers, au moment où il les dépassait, lui adressaient des signes discrets d'encouragement auxquels Eric se gardait de répondre, proscrivant tout mouvement et se laissant haler par la gueuse, comme un poids mort.
Malgré l'habitude, la pression de l'eau lui comprimait la poitrine et les tympans, son masque commençait à plaquer douloureusement sur son visage.

Il était à mi-chemin.
Plusieurs cameramen filmaient sa descente. Leurs projecteurs éclairaient l'eau d'un halo fantomatique où venaient se perdre des bancs de minuscules poissons. Certains avaient des reflets bleu saphir dignes de leurs cousins des mers chaudes.

Quatre-vingt-dix mètres.
De légers picotements, au bout des mains et des pieds, lui indiquèrent le début du blood-shift, l'irrigation des extrémités diminuant de façon drastique pour donner la priorité aux organes nobles, le cœur, le cerveau et le rein. Processus réflexe d'adaptation, comme le ralentissement de la fréquence cardiaque qui pouvait tomber chez certains à moins de trente battements par minute.
Tout allait bien.
En vue des cent-vingt mètres, Eric se sentit gagné par une légère sensation d'euphorie. Il ne ressentait aucun malaise, aucune gêne thoracique en dehors de celle, naturelle, provoquée par la pression de l'eau.
Dessous. Il n'y avait aucun endroit au monde où il se sente aussi bien, aussi libre.
Dessous, c'était son univers, son refuge, il voulait que n'y pénètrent aucune pensée négative, aucun des tourments qui habitaient les terres aériennes, là-haut.
Le choc de la gueuse qui s'arrêtait brutalement le surprit, et il lui fallut une demi-seconde pour comprendre qu'il était arrivé.
Cent-vingt-huit mètres.
En face de lui, il distinguait à travers son masque le visage hilare de Raphaël, les deux pouces levés en signe de victoire. Presque déconcerté, Eric lui adressa un minuscule signe de tête, puis il empoigna le filin et entama la remontée. Si loin dans les profondeurs du lac, la surface était invisible.

Il progressait vite, d'un mouvement alternant des bras et des jambes parfaitement calculé et efficace, excluant toute déperdition d'énergie. Ses mains le brûlaient. Blood-shift un peu plus intense que d'habitude, peut-être. Dans le fond jusqu'ici, même à l'entraînement, jamais il n'était descendu aussi bas.

Jamais aucun homme, dans cette épreuve, n'était descendu aussi bas.
Il était champion du monde.

Le plus dur était fait. Pour valider son record, il ne lui restait qu'à remonter, à effectuer dans l'ordre, face aux juges, le protocole de surface. Enlever son masque, faire le signe OK, puis énoncer distinctement qu'il allait bien.
Tu parles, qu'il allait bien. On ne pouvait mieux, même.
Il atteignait déjà le marquage des cinquante mètres, et saisi d'une nouvelle bouffée d'excitation, au passage il gratifia son partenaire d'un petit salut joyeux. Il ne vit pas le signe interrogateur et inquiet que celui-ci lui adressait aussitôt en retour.
I
l était déjà passé. Il était invincible.
Quarante mètres, trente.

A vingt mètres, il remarqua enfin la manière dont le plongeur de sécurité gesticulait pour attirer son attention.
Un problème ? Bien sûr que non, il n'y avait aucun problème. Jamais il ne s'était senti aussi bien. Dans le fond, il se demandait même pourquoi il remontait. Il lui semblait qu'il aurait pu rester dessous encore très longtemps. L'idée le fit sourire, et il lâcha un peu d'air, les fines bulles échappées de sa bouche filant vers la surface en lui chatouillant la peau.
Immédiatement, le plongeur quitta la distance de sécurité pour palmer vers lui en catastrophe.
Eric eut un geste de dénégation, cessa tout mouvement ascendant pour tenter de reculer hors de sa portée. Il ne fallait pas que cet imbécile le touche. Personne ne devait le toucher avant qu'il ait émergé et effectué entièrement son protocole de sécurité, sous peine de disqualification.

D'un coup de palme, violent et désordonné, il échappa au plongeur, s'apercevant seulement à ce moment-là qu'il le voyait en noir et blanc. Un signal d'alerte s'alluma enfin, quelque part dans les profondeurs de son cerveau. La perte de la vision des couleurs était un des premiers signes annonciateurs de syncope, tous les apnéistes savaient cela. 

Mais ça ne pouvait pas. Pas maintenant, pas si près de la surface et du titre.  

Dans un sursaut de refus rageur, Eric tendit la main vers le filin, vaguement conscient que sa vision périphérique se réduisait à son tour et que l'environnement devenait flou.
Ses doigts se refermèrent sur le vide, puis ses yeux se révulsèrent brutalement, tandis que sa tête partait en arrière, comme dans un dernier mouvement réflexe pour chercher l'air dont il était privé depuis trop longtemps. 

Alors ses lèvres s'entrouvrirent, et il inspira.

 

Dessous
Catherine Rolland 

 

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Il faut toujours conserver quelques surprises, quelques tours de passe-passe, quelques envies et ouverture. Ne pas connaitre l’écriture ni les romans, s’aventurer au-delà des profondeurs et plonger, s’attaquer aux inconnus, pénétrer de pleine palme dans les mots.

C’est ce qui m’est arrivée avec Catherine Rolland.De cette auteure je ne connaissais que le nom, une couverture de livre qui me revenait en tête. Et comme dans tout partage, une écrivaine nous a mis en relation. La magie a opéré et le carré jaune a ouvert ses portes. Il faut des fois accepter de ne pas connaître, d’oser s’aventurer sur d’autres flots, briser les vagues et se laisser porter par l’eau.

Bienvenue Catherine et au plaisir de vous lire dans vos mots.


13 août 2018

Barbara Baldi - La partition de Flintham

 

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Décembre 1850. Quelque part dans la campagne anglaise qui borde les Midland. Pas si loin de Notthimgham et son appel londonien. La neige recouvre de son blanc manteau les longs et monotones paysages, les rudes collines désertiques, la triste forêt de Sherwood, berceau des contes pour brigands et pilleurs de manoirs. Un comté où seuls les loups hurlent aux abois, où seuls quelques corbeaux volent encore de fenêtres en fenêtres.

Flintham Hall Manor.  

Un hiver rigoureux que cet hiver à la jonction d’une nouvelle année. Un hiver rigoureux pour Lady Clara et sa sœur qui viennent de perdre leur grand-mère, Lady Sutherland.

« On s’y attendait, mais pas si vite ».

Pas si vite, pas si violemment, si tristement dans le cœur de Lady Clara.  

« Plus personne ne viendra ici à Flintham. Les amitiés les plus importantes s’en vont avec la mort de grand-mère. Tout est fini. »

Alors dans la tristesse de cette saison où tout est figé, le testament et l’héritage se lèguent et se déchainent. Clara se voit confier le manoir familial, ses jardins au grand dam d’Olivia qui hérite d’une richesse équivalente. Olivia qui a toujours préféré la liberté, la vie libre et mondaine de Londres. Clara, plus secrète et  réservée, plus artiste que libertine et libérée. Olivia la colérique. Clara la sentimentale.
C’est dans ce climat froid et glacial que ces deux sœurs vont se confronter à leurs vies, apprendre, devenir. L’une va partir à Londres, suivre sa destinée de jeune fille gâtée, profitant de la vie et des richesses, des aventures qui dilapident les portefeuilles de lords amoureux promettant un mariage enrichissant. L’autre va s’enfermer dans une tristesse, un courage, une fragilité incertaine, une émotion à fleur de peau, pour sauver un royaume qui se perd, se retrouver au bord de l’abandon, la faillite, la décrépitude d’un manoir hanté.

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Il y a du Macbeth, des sœurs Brontë ou autre Jane Eyre dans cette bande dessinée d’une toute jeune auteure, Barbara Baldi. On retrouve les fastes pour les histoires d’amour à l’anglaise, les tristes demeures qui se perdent dans les héritages, les jeunes filles en fleur qui se voient confier leur vie entre fougue et désillusions, entre ivresse et courage.  

Mais ce qui fait ce récit, c’est la lente mise en narration de l’histoire. Tout est noir, ténébreux, glacial, quasi irrespirable tant l’abandon semble présent, la décrépitude du manoir est réelle. L’ambiance est sans équivoque. Tristesse et mélancolie. Nulle lumière ou astre d’un amour qui soulèverait les montagnes et emporteraient  le cœur de Clara, le domaine vers d’autres horizons. Le vent souffle sur la lande perdue, les tempêtes sont multiples et déchainées. Seul dans un coin de pièce se dresse un clavecin, ultime partition d’une vie rêvée, d’une mélodie qui semble s’achevait. Seul indice de vie et de mélodies. Une immersion entre une chandelle, une bougie tenue à bout de main,  un soleil qui semble percé entre les nuages, ultime lumière semblant luire dans cette noirceur sublimée, et une lente agonie annoncée, une détresse fragile, un avenir incertain.  

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Il ne faut pas lire cette bande dessinée pour y trouver la fougue ou l’intensité d’une histoire mais pour y deviner la lente émotion, les sentiments qui ne se disent pas mais se dessinent, les yeux aux bords des larmes, le corps frêle et fragile.
On lit cette BD pour l’atmosphère, l’ambiance à la Bruegel, les lentes mises en avant d’un Millet ou encore d’un Pissaro pour ces paysages, d’un Monet et de sa pie. C’est charbonneux comme l’est ce comté anglais, noir et à la fois lumineux par la touche de cette lumière qui semble se glisser entre les nuages et les lignes de vie. On oscille, on capte, on revient, repart, mélange les techniques et se laisse porter par cette touche mêlant symbolisme et modernité, mélancolie aigue et romantisme revendiqué. 

Il faudra suivre la plume et la haute technique de Barbara Baldi dont la partition de Flintham est la première œuvre. Il faudra la suivre car derrière la délicatesse, la fragilité, les émotions se cache un grand devenir d’une auteure et illustratrice. 

 

A lire chez Jérôme, déclencheur de ma lecture et découverte et de cette jeune auteure. 

 

La partition de Flintham
Barbara Baldi
Ici même

 

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11 août 2018

L'été jaune carré Marcelline Roux et Nathalie Magrez " Vita Nova solo"

Partir. Prendre la route comme du temps du duo. Charger la voiture sans m’énerver, fermer les volets, couper le gaz et la chaudière. Laisser les tortues déambuler. M’apercevoir au dernier moment que toutes les cartes routières ont disparu. Nouvelle stratégie pour me faire perdre le Nord ou me perdre tout simplement ? Même le GPS ne veut plus se brancher.  Acheter in fine une carte. Hésiter longuement entre la version IGN ou Michelin et choisir l’IGN : en duo, nous ne jurions que par Michelin. Façon de changer de cap ! Avec toutes nos cartes, le nouveau duo, formé sans moi, doit réviser la géographie.

Voyager à l’ancienne, loin des autoroutes. Passer là où la voiture de Camus a fini contre un arbre, juste avant Villeneuve-la-Guyarde. Chaque fois, mon disjoint me racontait l’histoire et ajoutait, sur un ton énigmatique, qu’un chien, du voyage, s’était échappé et n’avait jamais été retrouvé. Au moment de mon plus grand désarroi, il m’avoua que tel le narrateur de l’Etranger, il  ne ressentait pas ma douleur. Me voilà doublement plombée par Camus à moins que je ne retrouve le chien, l’adopte et me déniche du même coup un fidèle compagnon. 

Relire Camus et voir si je peux l’excuser d’avoir offert de si littéraires excuses à l’indifférence. 
Ne pas allumer la radio, flotter dans le  paysage. Oublier d’exister, noyée dans le décor.
Avancer sans la voix du GPS, qui mâche l’itinéraire, et faire de ma route une question.
Passer quelques jours dans une maison au bord des étangs et former avec deux amies, un trio de Femmes-Livres : remède pour oublier les vacances en duo.

Mettre ma tête en jachère le temps de la vie face à la prairie. Ne pas forcer la moisson de mots, de marches, de discussions amicales. Laisser infuser mieux qu’une tisane.

Apprendre à mon imagination à ne pas galoper vers d’inutiles sentiers. Diriger ma pensée sur des choses essentielles. Pourquoi en plein milieu de la campagne  installe-t-on des panneaux qui indiquent la ligne de partage des eaux ? De quelle marque était la voiture de Camus ? Et le nom du chien non retrouvé ? Cela devrait occuper sereinement ma tête.

Lire Goliarda Sapienza, une femme non rompue, d’après l’expression d’Elena Ferrante. Deux auteurs italiennes qui me remuent les sangs. Dans L’Université de Rebibbia, Sapienza incarcérée, réussit à voir, lors de la rituelle promenade des détenues, « qu’une minuscule femme mal fagotée dans une robe de chambre pleine de marguerites jaunes et bleues a pris un morceau de prairie du monde pour l’emporter avec elle » en prison. Si je ne parviens pas à désherber en moi, je pourrais toujours m’acheter des peignoirs fleuris et emporter mon jardin où que j’aille.  

Me ressourcer régulièrement à d’autres « soli vitae ». Epier, chez ces autres la joie et la détermination qu’ils ont à protéger leur carré de terre, leur nid fleuri, le secret bienveillant qui renforce leurs carapaces. Vraiment hâte de devenir tortue !

Continuer de rouler à l’ancienne en glissant de vieilles K7 dans la radio de la voiture. Etre dans un état régressif sans juger. 

Affronter mon premier pique-nique solo dans la voiture et sous la pluie. Heureusement, je trouve une superette avec les mixtures que j’aime. Dépasser l’angoisse. Investir dans un couteau suisse pour éviter d’acheter du fromage pré-découpé : faute de goût en plein pays de l’emmental. Croquer dans les Kambly en oubliant soigneusement de cliquer sur mon bouton mémoire. Avaler les bouffées nostalgiques avec les noisettes et refuser que cette image de moi, seule dans la voiture, sous la pluie, soit prophétique.

Renouveler le stock musical pour la route du retour. La fin de la jachère n’est pas facile : il va falloir beaucoup chanter pour ne pas dérouler mes ruminations sur des kilomètres. 

Vivre la séparation comme une leçon accélérée de vie.
Me sentir aux aguets des menaces et à l’affût des instants joyeux. 
Deux questions fondamentales résolues : la voiture, dans laquelle Camus est mort, était une Facel Vega et le chien, jamais retrouvé, s’appelait Floc.  Sur ces détails, mon disjoint ne mentait pas, enfin une raison de me réjouir. Leçon du chien : face au drame, courir vite sans se retourner !  

Bouger pour m’offrir des heures d’immobilité : la seule vraie raison de quitter une maison.
A défaut d’avoir su mettre le feu aux poudres, faire feu de tout bois.

Il pleut en plein cœur de l’été : c’est évidemment pour aider à la dissolution.

Dans une maison où l’après-midi, trois femmes sont devant leur cahier. Lequel choisir ? Celui qui parle du pays lointain, celui qui rêve les tableaux de Corot, ou celui qui capte les variations de la prairie ? La plus belle narration est sans doute celle qui se déroule entre les trois écritures, celle que personne ne connaîtra et n’en finit pas de déplier ses possibles.

Aimer la vie qui va avec l’écriture ! La laisser filer, s’infiltrer en moi, s’inviter dans les maisons, les jardins, les paysages, les routes, les coins de cuisine, les soirées dehors à la grande table des repas, lui ouvrir toutes les fenêtres, lui sortir les transats et les nappes à pois. Ne pas résister au silence qu’elle appelle ! 

Poser une chaise blanche devant un buisson de potentille : il suffit de peu pour faire image. 

Rares sont ceux avec qui partager le temps du retrait au cœur même de la lumière. 

Emplir le coffre de la voiture de Gewurtz, de Morteau et de pots de myrtilles : l’assurance de tenir un nouvel hiver.
L’avantage de partir seule c’est d’avoir plus de place dans le coffre pour les bagages. Ne jamais oublier que la rupture augmente considérablement le nombre de casseroles à trimbaler derrière soi.
Prendre virtuellement des nouvelles du temps estival des plages : certains savent ajouter de la couleur à leur peau.
Attiser le feu de la joie n’est pas à la portée de toutes les brindilles. 

Sous un ciel gris cendre, les fruits du Paulownia sont plus jaunes.

Marcelline Roux - Nathalie Magrez
Extrait de Vita Nova solo
(à paraitre cet automne)


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Il est toujours difficile de parler de personnes que l’on apprécie, de tenter de les faire se rencontrer et de trouver l’harmonie entre les mots et la photo.

J’ai rencontré Marcelline Roux grâce à une amie commune, Frédérique Germanaux et surtout Virginia, la grande et talentueuse Virginia Wollf, sa chambre d’écriture et ses 100 jours avec elle… De cette découverte, Marcelline m’a fait parvenir ses carnets de notes, des maisons, de celles qui regardent. Ce fut une rencontre comme il en existe finalement peu : « De ce carnet j’ai eu envie de noter chaque mot, chaque phrase, de m’en délecter, savourer les images comme les gravures, m’en faire une grotte, un grenier, une caverne, une coquille d'escargot, un terrier, un lieu rien que pour moi, un jardin extraordinaire où l’ordinaire devient vital, nécessaire, précieux. J’ai eu la nécessaire nécessité de conserver le généreux, le beau, le doux, comme on découvre un trésor, ce quelque chose qui nous ressemble, nous assemble, nous reconstitue. ». Et encore aujourd’hui lorsque j’ai besoin de puiser dans ma coquille, je m’en retourne vers ses mots, vers son carnet de notes, intimité partagée.

Nathalie Magrez… une longue histoire… une longue histoire de regards, de silences, de sourires, de carnets là aussi intimes mais remplis de photos et de poésies, la sienne. Nathalie, c’est ma cham’âme, ma révéleuse d’images, celle qui n’est jamais loin de moi lorsque je m’empare de mon appareil, celle qui me guide, me donne, m’emplit d’une confiance et d’une certitude sur ce qu’est la photographie, sur ce qui me lie à elle, à ce monde iconographique qui m’est vital. Elle est celle qui m’a tout réappris, m’a permis de rouvrir les yeux et de comprendre la force qui était en moi, celle qui m’a autorisée, celle qui m’a dit de m’autoriser. (à découvrir ses mondes sensibles)

A la lecture des mots de Marcelline, j’ai eu l’envie de les associer, l’écrivaine et « l’imagière ». Deux intimes de carnets qui se rencontraient et qui ont donné ce partage, le silence, la vie. Il est des paris qu’on ose et qui se découvrent, s’accordent parfaitement.

08 août 2018

Un été jaune carré - Mélanie Richoz "Dimanche"

 

Dimanche

Le lundi succède au dimanche, qui succède au samedi, qui lui, succède au vendredi… Azra connaît la chronologie des jours de la semaine, même en français. Pourtant, elle s’y perd.
Bugün, hangi gün ? demande-t-elle à sa fille.
Dimanche, maman. Nous sommes dimanche et les magasins sont fermés.
Alors Azra repend sa veste dans l’armoire, range son porte-monnaie dans la commode et retourne s’asseoir sur le canapé. La télévision allumée, le chat s’allonge à ses pieds et s’endort.

Elle est ici, mais ailleurs. 

Ici et ailleurs,
c’est l’histoire de sa vie. 

Et demain, elle part.
Elle repart d’où elle vient…
À Sirince, après quarante-deux ans d’immigration compactés dans une valise de vingt kilos cadenassée par sa fille – Azra y amassait des souvenirs trop lourds qui lui auraient valu une surtaxe à l’aéroport.

Que faire des souvenirs ?
Qu’en faire lorsque justement la mémoire fait défaut ?

Parce que Azra oublie.
Le code pin de son portable,
son numéro de téléphone,
son adresse.
Que ces deux filles restent là, elles. Que leur vie est ici… Tu comprends, maman ? Oui, elle comprend mais elle oublie. C’est pour ça que ces derniers temps, elle achète tout à triple : des robes, des pyjamas, des chapeaux, des maillots de bain, des sous-vêtements. Pour que ses petites canları ne manquent de rien là-bas, pour qu’elles grandissent heureuses.
Avec elle. 

Azra oublie qu’elle rentre en Turquie 
sans elles,
qu’elle y retourne comme elle en est partie…
Pour rejoindre son mari. 

Elle se lève du canapé, reprend sa veste et son porte-monnaie pour aller faire des courses.
Mais tu fais quoi, maman ?
Euh…
On est dimanche, je te l’ai dit tout à l’heure. Dimanche, tu entends ? Reste ici, maintenant, lui ordonne-t-elle en la retenant par le bras. 

Le lendemain, lorsque Azra franchit la douane, elle sourit. Sa fille la regarde et, fière et émue, lui sourit aussi. Soudain, elle la trouve jolie : elle sort son appareil, la photographie et, à son tour, oublie. La fatigue, le stress, l’agacement, la maladie qui grignote du terrain et l’inquiétude.
Et elle l’aime,
là,
de l’autre côté de la vitre,
elle l’aime comme on aime une mère :
toujours un peu trop tard.

 

Dimanche
Mélanie Richoz
L’été jaune carré
 

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Mélanie Richoz est à elle seule une partie de ma bibliothèque, une partie de cette littérature que j’aime : poétique, chantante, vraie, émotive, concise, sans emphase, directe, féminine, douce, bienveillante, tendre, uppercut… et je pourrais vous énoncer des pages et des pages de qualificatifs sur son écriture. Avec elle, " l'émotion fait ricocher ". Elle sait décrire et nous décrire les sentiments, les détresses, les émotions, l'humain, écrire avec sa chair, ses tripes, son corps, son coeur surtout.
Mais avant tout Mélanie est cette écrivaine issue de Romandie, découverte au détour d’une surprise, d’une couverture rouge, une Mue qui est restée à jamais gravé en moi. Mue, une histoire qui m’a percutée, embrasée, jouée avec mon cœur et mes sens, m’a retournée et mise à nue. Une rencontre comme seule la littérature peut donner, offrir. 

De cette lecture, je suis tombée « amoureuse » de l’écrivaine, de celle qui est devenue une amie des mots, maux, livres, rires, des émotions à fleurs de peaux, des étincelles qui se livrent dans les yeux, des histoires que l’on raconte le soir venu.
Mélanie c’est ma fée, celle qui d’un mot, d’une virgule me fait mettre les larmes de beauté aux yeux, m’envoyer baldinguer dans les plus beaux endroits que l’on possède, me ramène inévitablement à moi, moi femme, moi, juste moi. Et c’est fort de provoquer cela. Diablement fort. Tellement fort qu’à chaque roman à paraitre, je tremble d’attente, je piaffe comme une pie, je bondis à la lecture de l’ouvrage.

Alors un conseil, filez vite découvrir Ma Mélanie, celle qui m’a donnée le virus de la littérature suisse, celle qui d’un sourire, d’un mot, d’une histoire a su capturer mon âme de lectrice. Découvrez-la vite et revenez me dire que oui, « Mélanie Richoz… c’est quelque chose » !

06 août 2018

Claudine Galea - Le corps plein d'un rêve

 

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« … c’était fini,  Patti ne me quitterai plus, je ne le savais pas et j’allais tout faire pour qu’elle ne me quitte pas, mais je l’avais, greffée dans le cœur sous la peau, la voix de Patti. Lorsque Redondo beach est arrivé, j’ai cru que ça allait être gai, et puis j’ai eu envie de pleurer, quelque chose d’autre encore était passé de Patti à moi et c’est ça que j’allais essayer de virer, elle m’avait fichu la nostalgie et les larmes plutôt que la rage et le cri, voilà pourquoi la fille sans voix, n’est pas devenue musicienne ou comédienne, j’allais enfermer ma voix dans ma gorge au lieu de la sortir de mes tripes, et je ne pourrais pas parler sur les planches et je ne suivrais pas les cours de chant jusqu’au bout, et il n’y aurait que les mots, sans les mots et sans le corps je ne pouvais pas vivre, alors j’ai mis les mots silencieusement sur les pages, et, petit à petit, les mots ont laissé sortir la voix, les mots ont pris la mer. »

Fin des années 1970 par une après-midi de printemps, un ancien village de pêcheurs au bord de la Méditerranée, à une trentaine de kilomètres de Marseille. C’est à Ensuès-La-Redonne, aux abords de l’Estaque, qu’elle l’entend pour la première fois, elle, l’adolescente au corps maigre, elle l’ado timide de seize ans qui croise le chemin de celle qui lui brûle la peau par sa voix et son magnétisme. Une voix éraillée, envoutante, icône du rock de ces années rebelles. Une voix qui la propulse immédiatement sur les hauteurs de la scène artistique avec ce premier album, sur les bords des mots qui sont encore des silences. Elle, Patti Smith, la grande, la poétesse, la star naissante de la scène musicale new-yorkaise. Patti Smith, celle qui côtoie Joan Baez, Warholl, Pollock, Bob Dylan ou encore les Stone.
A partir de ce moment, la vie de cette jeune fille va changer. Elle qui avait voulu la quitter quelques mois plus tôt, va ressentir par tous ses pores, là où le corps est tout, ses émotions, ses sens, son intelligence, son esprit, va rencontrer la femme, l’artiste, l’inclassable et telle une vague, va plonger, nager, ne plus jamais ressortir de ces remous, de ce ressac et s’emparer de l’encre indélébile qui se noie sur la feuille de papier. 

  • « La voix. Prémonitoire. Révélatrice. Correspondance secrète, ça s’appelle, vous savez bien, la chose incroyable qui arrive à l’adolescence et qu’on sait pour toujours, qu’on s’en serve ou pas. »

En 2006, l’ado a laissé place à l’écrivaine, à la journaliste, à celle qui va écrire une série pour France Culture sur les icônes du rock. Automatiquement surgit devant ses yeux, comme une évidence, Patti, Patti Smith. Sans être dans le fanatisme absolu, l’idolâtrie de la rock star, elle va alors laisser les émotions, l’empathie, l’esprit, son intelligence, ses sensations, la dimension affective et créatrice. S’emparer de la feuille, devenir, prendre place, grandir, lui donner l’impulsion, la réflexion, l’autorisation, la charge artistique et naturelle qui est en elle, l’écriture avec un grand E. 

  • « Patti me pousse ailleurs, je suis habitée, traversée, quelque chose se fait jour, grâce à la musique les mots, grâce aux mots la musique, je cherche une partition totale, je mêle français et anglais, réalité et fiction, c’est un tout, c’est toujours comme ça quand j’écris. [...] Je n’ai plus peur, je reviens à l’endroit d’où ça part, à l’endroit du tremblement, de frenzy, du ravissement, je me glisse dans le corps de la voix. »
     

J’aurai pu laisser trainer dans ma bibliothèque ce roman encore longtemps si mes mains ne s’étaient aventurées lors d’un désherbage, sur sa tranche. Claudine Galea. Comme un souvenir qui est venue me hanter, des images d’un livre intime, un carnet de voyage, une introspection et exploration de notre monde, son monde, cette projection qui nous pousse à se prouver, se dépouiller de toutes nos peurs et craintes, s’ouvrir aux émotions, aux colères intimes, aux sentiments inexplorés et volontaires.
Ce roman, d’ailleurs peut-on le nommer roman, récit ou fiction, nous amène sur cette part qui demeure en nous, sur laquelle on s’interroge, vit, grandit, protège et autorise, sur ses émotions qui se propagent dans tout notre être et esprit, sur ses sentiments qui nous assaillent à la vue de la feuille vierge, de ce besoin insatiable et fougueux d’être ce corps plein d’un rêve, son rêve, celui qui d’intime devient nécessaire, vital, libre.  

  • « Dans la vie, les choses se répètent jusqu’à ce qu’on les entende. »

Claudine Galea nous donne une clé, celle de la liberté, sa liberté, celle qui autorise à croire à l’énergie créatrice, à la pureté et la rage qu’il y a à se découvrir, à s’octroyer sa liberté, à s’inventer sa vie par les mots, les mots qu’on écrit, les mots qui deviennent, chahutent, prennent corps, s’organisent dans l’excessive et la fragilité de la vie, de la croyance et la foi, cette foi inconditionnelle de savoir que derrière chaque mot écrit, se pose l’écrivaine, l’auteur, celle qui vibre par la voix et l’envie.  Car au-delà de Patti Smith, c’est Claudine Galea qui vit, écrit, devient, est.

  •  « Les livres, c’est fait pour se jeter dans les vagues, plonger, nager, crawler. Pas pour rester au bord. »
    « J’écris pour avoir quelqu’un, pour créer le contact, pour faire l’amour. Tout est intensément physique, tout part du corps, quand le corps part, la main prend le relais. Tout est mêlé. Tout se tient. Les mots sont des images et les images sont des mots. »
  • « J’ignorais que tant d’émotions et de sensations remonteraient à la surface de la peau, trente et quelques années après. On n’oublie pas. Ce qui vous a transformée. Fait prendre son envol. Décrocher la lune. Car j’ai décroché la lune. Croyez-moi. You don’t believe me ? You should. »

 

 A lire aussi La règle du changement paru aux Editions L'Armourier dans la collection Thoth

 

Le corps plein d’un rêve
Claudine Galea
Rouergue, collection La Brune