Le blog du petit carré jaune

20 février 2019

Grégory Panaccione - Un été sans maman

 

 

 

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« Il y a toute la place dans cette direction et toi tu vas dans le trou ? »

 

Derrière la vitre de la voiture, les paysages défilent laissant deviner des montagnes et de grandes plaines. La pluie tambourine et la tristesse de la séparation se devine. Une séparation le temps des vacances, quelques jours, loin de maman, un été loin de celle qui a ce sourire si tendre, chaud. Nulle parole ne s'échange, seuls les yeus parlent « s’il te plait maman, ne me laisse pas ». Alors malgré les sourires forcés, la pâquerette virevoltant dans la main, Lucie part vers ce bout d’Italie, cette terre inconnue, chez des amis de sa maman dont la langue est autre.
Que faire ? Que dire ?
La pluie tombe drue, l’orage menace et des inconnus restent des inconnus aux pieds de géant et à l’allure peut dégourdie face à l’enfance. Seul le chien semble heureux d’accueillir Lucie dans cet endroit reculé, cette maison de bric et de broc faite de cabanons et de brise-vents, de grillages troués. Et que dire d’endroit caché derrière la maison qui abrite un évier, un seau et un trou dans ses murs, de ces traces de pas minuscules qui partent de l'arrière cuisine et mène vers la plage attenante le terrain ? 

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Au pays des contes et des fables, tous les rêves peuvent devenir une réalité. Tous. Y compris ceux dont on ne pourrait jamais croire, ceux qui parlent d’un naufrage, d’un bateau coulé à jamais au fond des abysses et dont les derniers survivants sont des poissons marchant, volant, courant sur la plage lorsque la marée joue les esprits sauvages.
Car que peut-il se passer dans la tête d’une petite fille qui part quelques temps en vacances loin de sa mère, chez une famille qu’elle ne connait pas et qui semble loin d’être la famille idéale. Que faire quand l’ennui est plus fort que la joie d’être en vacances près d'une ile sauvage, déserte, mystérieuse ? Que faire lorsque remontent des flots des poissons chaussés de Doc Martens semblant chercher un ami qui aurait, semble-t-il, fugué ? Que faire lorsque des pâquerettes se déposent au fond d’un seau et invite à l’amitié ?

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Grégory Panaccione a encore frappé. Son génie d’un océan d’amour s’est de nouveau renouvelé, nous invitant à retrouver notre âme d’enfance, à partir aux pays des rêves, contes et des aventures incroyables qui nourrissent l’esprit de nos jeunes années, nous gratifiant de sourires et d’énigmes sur l’improbable histoire où les poissons et les petits bonhommes « patates » sont des êtres malicieux et remplis de tendresse, d’amitié, de générosité.

On virevolte sur les flots, s’envole dans les airs, sur les branches d’un cerf-volant, traverse des bras de mer à la découverte d’une ile sauvage aux lagons translucides. 
Le trait fin en noir et blanc devient lumineux laissant place aux couleurs que l’on pose nous-mêmes comme si l’imagination s’emparait de notre intelligence et laissait place à nos envies, nos aventures. On côtoie le merveilleux, le cauchemardesque, le fantasmagorique, des personnages mi-animaux, mi-hommes mi-mythologiques ou dieux chamaniques. Nulle parole et quasi bulles ne s’échangent. Tout est sujétion et laisse place à l’imagination féconde de l’enfance devenant adulte. 

Tout est beau et infiniment poétique, semblable à ces rêves que nous fabriquons et qui nous invitent à des voyages surréalistes, incroyables. L'imagination est fertile et nous donne envie d'y être encore beaucoup plus, de fabriquer notre histoire.

« On attendait plus que toi pour partir. »

 

Les bulles de la semaine sont à retrouver chez dame Noukette 

 

Un été sans maman
Grégory Panaccione
Shampooing

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18 février 2019

Bénédicte Belpois - Suiza

 

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«  J’ai été secoué d’un grand frisson : j’ai admis, là, assis sur mon tabouret en plastique qui menaçait de s’effondrer sous mon poids, pétant de chaud dans ma veste de cuir que je n’avais pas enlevée, que, s’il fallait choisir entre la femme et la terre, je choisirais la femme, que la solitude ne me serait plus jamais possible, même dans la mort. Ça m’a rendu sombre tout à coup, cette dépendance que je me découvrais. Je m’étais endormi nécessiteux, je me réveillais toxico. »

Elle, c’est Suiza,  la simple du village, celle qui ne comprend rien, ne parle pas le même langage, la même langue. D’ailleurs elle ne s’exprime pas. Elle ne fait que déposer des verres sur le bar, les essuyer et de son regard perdu, électriser la salle. Tout ce qu’elle est, c’est une femme. Une femme avec un cœur, une générosité dans les gestes, dans le corps qu’elle offre sans vraiment comprendre ce qu’elle offre, est, si ce n’est la violence et le désir qu’elle suscite, les hommes qui la forcent. Elle connait leur virilité, leur façon qu’ils ont de la vouloir, de la posséder. Comme dans un film. Sauf qu’ici ils ont des grosses paluches de paysan et leur came est de s’envoyer un Rioja avant de retourner aux terres qui les attendent.                        
Lui, c’est Tomàs. Un homme qui n’a plus rien à perdre si ce n’est ce putain de cancer qui est venu se planter sans crier gare, dans son corps de veuf. Veuf d’une femme qui ne le satisfaisait pas, ne lui procurait aucun plaisir. Alors les femmes, c’est juste bon pour la culbute, pour ne pas s’attendrir, désirer comme on désire ardemment la force, la possession.  La seule qui est un peu de grâce à ses yeux c’est la vieille Agustina, celle qu’il l’a élevé, lui a donné le sein, celle qui a remplacé une mère, gitane, incapable de rester, d’être mère. Tomàs plus agriculteur que séducteur, plus château branlant que château en Espagne.                     

Alors elle et lui, Suiza et Tomàs c’est animal, impossible à comprendre. La parole a disparu, la dureté de la vie plus que vive, un coup pour satisfaire les bas instincts, les plus vils et les plus rugueux. Le manque d’amour, celui qui ne se reconstruit pas, celui qui manque toujours. Prédateur.

« L’homme est capable de tous les vices, de tous les compromis, de toutes les erreurs, et Dieu n’y est pour rien. Parce que l’Homme est fragile. Je cherche toujours des excuses aux coupables : on ne naît pas méchant ou fou, on le devient. Regarde-toi par exemple, tu es comme les autres, tu as juste un peu plus souffert. Il y a des gens qui naissent pour souffrir, Tomàs, et d’autres pour qui la vie est du miel.[…] La souffrance te fait ce que tu es, comme un arbuste de la sierra, poussé de travers à cause du vent trop fort. Mais en ton cœur, tu es droit, tout le monde le sait. Tu as trouvé cette Suiza, c’est ta chance, elle aussi est une figue de Barbarie pleine d’épines au cœur sucré et doux. Les manques lui ont fait une fragilité d’œuf, alors qu’ils t ont donné une carapace de tortue. Elle seule sait te l’enlever comme sans t’arracher la peau, toi seul sais la protéger comme elle le souhaite, sans la casser. Vos deux faiblesses ensemble, ça fait quelque chose de solide, une petite paire d’inséparables. C’est pas souvent, mais des fois quand tu mélanges bien deux malheurs, ça monte en crème de bonheur. Et ça, si Dieu y est pour quelque chose, c’est sûrement le cadeau qu’Il te fait. »


Certains romans ont l’art de me faire détester l’histoire lue. Puis par une alchimie qui se dévoile, une construction habile et directe, la lecture devient une curiosité voire un plaisir laissant une empreinte dans laquelle se fond une écriture, une maitrise des sens et des émotions. Il n’y a nul sentiment dans Suiza de Bénédicte Belpois. Au contraire tout est aspérité, sensualité renversante, charnelle, grave. Une banale histoire d’amour. Mais l’amour est-il banal ?
Il y a dans l’écriture de Benédicte Delpois cette lente construction de la délicatesse, des cœurs abimés par la vie, solitaire qui dans un éclat de sensualité se trouvent, se retrouvent dans la tendresse des caresses, de la vie. Nul pathos ou douleur, juste la mesure du mot, de la rugosité. Sans fioriture, direct, comme ses longs paysages désertiques espagnols, qui cachent au détour de la Sierra, des montagnes verdoyantes, luxueuses où les plages de sable fin se heurtent aux premiers monts et rochers pyrénéens. Brulant et sec, fertile et langoureux. Et pourtant, là où on pourrait s’attendre à un enième roman d’amour, l’auteur nous oblige à requalifier notre regard, à poser nos mains sur des existences qui basculent, se heurtent à la vie, dans la légèreté et le désespoir des causes jamais acquises.

J’avoue avoir sauté quelques pages, y avoir laissé quelques mots partir, n’avoir pas su entendre toute l’histoire. Mais il me reste ce quelque chose qui me fait dire que Bénédicte Belpois est une auteure à part entière, que son écriture n’est pas qu’une simple écriture mais qu’elle est arrivée à construire un roman où le charnel parle, où les sentiments se dévoilent, dans l’intensité des silences et de la beauté humaine. De réelles qualités. 

 

« Les femmes, même dans la misère sociale ou affective, restaient moins abîmées que les hommes. Malgré le manque, le vide, la solitude, il leur restait toujours un peu d'amour à donner, comme si elles naissaient avec un stock plus important, dès le départ. »

  

Suiza
Bénédicte Belpois
Gallimard

17 février 2019

Jeanne Benameur - L'exil n'a pas d'ombre

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« J’aurai voulu juste m’asseoir et voir la main qui écrit dans le sable. Peut-être, de voir juste la main écrire, j’aurais compris quelque chose du monde et des autres.
Peut-être je suis, toi, femme qui as tout quitté, parce que  je veux voir ta main tracer les mots dans la poussière
Juste cela.
Tu ne sais pas que je suis là, derrière toi
Je suis entre le village et toi
Parfois j’ai envie d’apparaître dans la lumière et de te dire que je suis là. 

Je suis, moi, celui qui t’a suivie.
Je suis celui qui protège ta route
Personne d’autre que moi ne te suivra
Personne d’autre que moi ne saura où vont tes pas. 

Tes traces sont légères dans le sable
Ton pied n’efface rien.»

 

De ce recueil j’aurai pu recopier des phrases et des phrases, des mots et des mots, donner libre cours à ce récit, à cette marche dans le désert, sur le sable, à la force des jambes, à la force des ombres, celles que l’on fuit, celles que l’on quitte, laisse, ces lieux qui regorgent d’une déshumanité humaine, celle qui protègent et reconstruisent, écrivent. J’aurai pu recopier toutes les lettres sur cette liberté, la poussière qui s’infiltre sous la couverture, la conquête de cette traversée, de cette transformation, de ce besoin de  liberté,  d’acquérir cette liberté.
Etre libre.
Etre libre.
Etre libre de rêver pendant son sommeil, pendant sa journée, son existence
Etre libre.
Etre libre et le revendiquer.
Revendiquer d’être autre, différent, singulier, singulière, d’attendre à la porte et ressentir dans tout son corps, le mouvement du vent, du soleil, des mots qui emportent au loin, mettent le corps en mouvement sans jamais plus l’arrêter.
Ne plus s’arrêter.
Etre.  

« J’ai perdu la terre.
Je marche sur quelque chose que je ne connais pas.
J’ai peur. » 

Aller au-delà des horizons, marcher, qu’importe si les ombres n’accompagnent plus, qu’importe l’exil depuis qu’ils sont entrés et ont pillé les rêves, empêcher le sommeil. Quand la nuit s’éteint pour toujours. Quand les livres ne sont plus, quand le livre n’est plus.  

« Je marche je fais aller mes pieds devant moi.
Ici il n’y a que le silence
et le silence encore.
Je marche Tu marches.
Est-ce que nous marchons ? » 

Elle marche dans le silence puissant du désert. Elle a tout laissé, abandonné, parti de son village, de sa terre, de ce coin qui était son pays. Elle marche à se cogner, raper les pieds, à fuir ce long silence, cette chape qui s’est abattue comme s’abat le couperet, comme s’abat la détresse, le pillage, le son de la guerre, des voix, des mots qui effraient l’air, la liberté, la force.
Elle marche de tout son corps, comme une danse enflammée, insatiable, comme un mouvement cognant sur sa poitrine. Elle marche, danse pour ne pas oublier les mots, leur importance, les voix qui appellent à la vie, la liberté d’être, la beauté qui anime tout.
Elle marche pour ne pas oublier.
Oublier qu’ils ont déchiré son livre. Le sien. Celui qu’elle possédait. Celui de son enfance. Le livre de son enfance. Celui qui lui donner le soleil, les étoiles, la lumière, sa vie. Celui qui faisait vibrer sous ses paupières, l’air, insufflait la force, la réponse à ses questions. Elle quitte son enfance. elle entre dans le langage. 

« L’enfance n’est pas une terre que l’on quitte.
L’enfance est au fond de la poitrine.
Elle colle son front aux barreaux de la chambre. » 

A quelques pas derrière elle, marche un homme. Un homme avec une ombre. Dans son ombre. Une ombre comme une main qui préserve des averses, des puissances guerrières, enveloppe les corps, protège des écorces vives et épines. Une ombre lui rappelant qu’elle existe aux yeux de quelqu’un, de cet homme, sur la terre. De son ombre. Une ombre précieuse. Comme un regard. Un regard et des yeux qu’on l’on a envie de caresser parce qu’eux aussi, ils sont précieux. Ils rappellent qu’ils existent, que la femme existe. Alors il la suit. Même si pour lui, les mots lui sont étrangers. Il la suit. Dans le silence de l’air qu’il contemple, la puissance du sable sur lequel il pose ses pas, grandi. Ses yeux ne quittent pas sa route. Ses yeux ne la quittent pas. Dans ses poches des morceaux de papier déchiré comme « un oiseau dont on aurait dévoré les ailes. ».  

« Qui berce le sommeil de ceux qui rêvent ? […]
On ne pénètre pas le corps opaque par le regard. C’est par le souffle que quelque chose a lieu.
Le souffle accordé.» 

Tout son corps est en avant, en marche. Elle sait qu’elle a commencé. Que sa vie est en mouvement, que rien, ni personne, surtout pas elle, ne peut l’arrêter. Elle marche comme ses yeux quête un horizon, sa rage, toute sa rage contenue qui la réveille, la maintient, lui ordonne de taper son pied sur le sable, de trouver sa dance, sa ligne, celle qui n’a pas de paix, celle qui lui ordonne de trouver les signes, les signes qui lui pacifient l’âme, les livres.
De cette traversée, elle ressent son sang vibrait, devenir neuf, devenir aventure, joie d’enfant, de femme, son livre à elle, celui que personne ne pourra déchirer. Elle acquiert sa liberté, sa force sa merveille, ses portes immenses qui lui disent de ne pas refermer ce qui a été ouvert. 

« Je veux
découvrir.
Je veux
continuer l’aventure
du livre.
Découvrir.
Découvrir.
[…]
Il faut écrire dans la poussière.
Dans la poussière
c’est là
qu’il faut écrire
son nom.» 

Alors elle marche. Malgré les cailloux. Malgré la poussière. Le sable. Elle écrit son nom. Et dans son ombre, il la suit. Comme le vent, comme le tracé de sa main sur le sable, comme un nom, un signe qu’elle appelle. Il la suit. Telle une caresse précieuse, silencieuse liée à son existence. Un regard. Son regard. Ses sens. Son corps. Sa vie. La brûlure d’une autre vie.  

«[…] tout les signes vivent en moi
personne ne peut y toucher.
C’est ma liberté.
Entière.
Secrète.
C’est la liberté de chacun
qui veut bien tenter l’aventure.
Que l’on soit homme, femme, qu’importe.
Les signes se donnent à celui qui veut bien les accueillir,
tout au fond de lui
et les signes nous transforment.
C‘est cela le bonheur de chaque jour.
[…]
Les signes, si c’est une femme ou si c’est un homme qui les écrit, qui voit la différence ? »

 

Un magnifique recueil de Jeanne Benameur qui nous insuffle ses mots, sa poésie, sa force et sa lumière. Des mots comme exil et garde fou. Des mots comme paravent aux révoltes qui déchirent les livres, les mains qui abiment les phrases. Une poésie pour sentir le souffle de la vie, marcher dans son désert, ressentir chaque parcelle de son corps, de son être, de cet insatiable besoin de souffle sans limite, d’un souffle que l’on va chercher très bas, dans ses pieds, pour le laisser aller dans sa puissance, son existence. Dans l’exil de ceux qui n’ont pas d’ombre et qui apprennent de leur enfance pour en faire leur vie, leur existence, leur force, leur double, leur signe. 

L’exil et l’écriture. 

« L’enfance nous a laissé le manque
pour nourrir
nos rêves.
Nous désirons. » 

 

L’exil n’a pas d’ombre
Jeanne Benameur
Editions Bruno Doucey

 

 

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15 février 2019

Marianne Maury Kaufmann - Varovie - Les Lilas

 

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Il y a une certaine émotion, sensibilité à lire Varsovie – Les Lilas, à se laisser porter par les mots de Marianne Maury Kaufmann et son personnage principal, Francine, 80 ans. Un prénom comme une vieillerie, une faucille d’un temps passé, fauchée, naufragée. Un prénom comme on aurait pu en donner cent autres, des centaines, des milliers comme elle, comme Francine qui on le comprend très vite, à passer sa vie à fuir, fuir son enfance, fuir son pays, fuir les confins d’une Pologne occupée et un Paris déshumanisé.
Francine et la fuite du temps passé, qui passe, qui vient, qui sera. Francine et les souvenirs auxquels il ne faut pas se raccrocher de peur qu’ils déterrent les diables et les bribes d'une mémoire enfouie, disparue, ces êtres qui l’entourent et sur lesquelles elle laisse glisser l’affection. Surtout ne pas donner d’amour, faire semblant d’en recevoir ou d’être polie, mais laisser passer  ce qui brûle, ce qui fait. Fuir, fuir, fuir. Pour continuer à vivre.  

« Car elle trompe son monde, elle. Elle qui tient debout, qui est même désespérément valide et infiniment résistante, qui s'est toujours fait l'impression d'être cette sale bête impossible à crever, comment appelle-t-on ça, déjà ? Un scorpion. Elle qui est un scorpion avec une grosse blessure invisible. »

Fuir pour vaincre les peurs, la solitude qui s’accroche à son bras. L’ultra moderne solitude qui s’abat sur son corps, son cœur, son âme. Rien autour d’elle, rien qui pourrait libérer la parole. L’inconfort des relations maternelles, filiales, humaines reçues en héritage et sur lesquelles elle ne laisse pas l’amour se transmettre. Echapper, s’échapper. Comme ces bus qu’elle prend et dont on ne sait où il la mènera, à quel arrêt elle s’arrêtera, arrêtera sa fuite.
Jongler de bus en arrêts, de conducteurs polis en conducteurs enragés. Jongler et regarder passer la vie par la fenêtre, le silence comme acmé, des voitures où les chauffeurs s’invectivent, s’isolent derrière leur pare-brise, les blessures. Jongler entre deux passants qui montent dans le dit bus de la ligne 96, sa ligne de prédilection, Gare Montparnasse – Porte des Lilas : 40 arrêts et la traversée du 15e, 6e, 1er, le 4e, 3e, 11e et 20e arrondissement. Arpenter Paris pour ne pas se laisser envahir par toutes ces images fantomatiques, ce mal être, la solitude, l’invisibilité sociale et sociétale. 

« Elle-même est un vieux rideau. » 

Mais les silences ont besoin de respirer, de faire face à tous ces souvenirs enracinés, ces traumatismes indélébiles, ces encres que l’on croit disparaitre et qui renaissent à la faveur d’une flamme incandescente, une rencontre comme peut l’être une tempête, une bourrasque, une violence. 

« Après tout le silence, c’est comme l’acide, ça vient à bout de tout. »

Un roman qui nous prend à la gorge par ce rythme saccadé, humain, sensible, soutenu, tel un bus qui prend son élan et marque l’arrêt soudainement. L’émotion accentue le rythme. La précarisation d’une vieillesse fantôme, nous saute à la gorge, la solitude, l’absence trop présente, les souvenirs qui embrasent la vie, empêchent de respirer et explosent dans une violence inouïe. Une tendresse que l’on devine et devient palpable, à fleur de peau, infiniment belle et humaine, bienveillante, comme un irrépressible besoin d’amour, une ville comme un paravent, un personnage référent. L’écriture saccadée de Marianne Maury Kaufmann s’étoffe nous donne air et vie, délicatesse et humanité.  
Et il est beau de se laisser glisser au côté de Francine, de rencontrer ses silences, sa solitude, de ressentir la puissance de la ville, son vombrissement, ses rues comme avenues, de ce qui bat, structure, fait fuir ou exister. Il est beau de ressentir la force qui nait d'une rencontre même si celle ci est nuisible, éphémère, toxique, de lire cette force de renaissance, de vouloir redonner vie, contour, parcelle de lumière, de fragilité. Redonner vie. Derrière les rideaux, derrière les âges et les rides, ce passé qui colle aux pieds et empêche d'aimer, d'être aimé, de ressentir l'amour, exister.

« ll faudra expliquer à Francine ce qu’elle a de précieux, la vie. »

«  Au rythme de la musique, elle explore maintenant tout son bras, suivant le tracé d’une veine. Tout doucement, elle réveille sa peau et remonte vers le pli du coude, tandis que les notes, entêtées et lentes, l’escortent. Elle frôle son épaule, la clavicule, le cou où bat une artère, et lentement, elle va à la rencontre des larmes sur ses joues. »

 

Varsovie – Les Lilas de Marianne Maury Kaufmann fait partie de la sélection des 68 premières fois, éditions 2019. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées, en cours ainsi que les diverses opérations menées.

  

Varsovie – Les  Lilas
Marianne Maury Kaufman
Editions Héloïse d’Ormesson

 

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13 février 2019

Borja Gonzalez - the black holes

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« -Tu es mort ?
- Snif.  Hein ?
- Tu n’as pas l’air mort ?
- Morte ? Non ! Bon… à vrai dire, je ne sais pas.
- J’y suis ! Tu t’es fait assassiner ! Et tu as oublié que tu as clamsé. Raconte du poison ? Des aiguilles dans le thé ?
- Dis, tu veux me foutre la trouille ou quoi ? »  

Alors ne cherchez pas à comprendre l’histoire de cette bande dessinée. Ou du moins pas à sa première lecture. Commencez à vous laisser prendre, griser par cette atmosphère complètement surréalisme, loufoque, à la limite d’une poésie digne des plus grands auteurs baudelairiens époque poison et évanescence névrosée, digne d’une Edgard Poe et son côté fantastique, ses jeux de miroirs et de quasi horreur. Ne cherchez pas à vous confronter à une vie, une existence ou une fiction quelconque. Il n’y en a pas. Ou du moins pas de celle que vous croyez ! 

Dans The black holes de Borja Gonzalez, tout est jeu. Un jeu d’époques, de miroirs, de collisions frontales entre une enfance et une adolescence, entre deux mondes qui semblent opposés et qui se rencontrent. Un univers où  la création et la liberté deviennent les maitres mots, les clés pour comprendre et passer les pages, entrer dans le rite fantastique et merveilleux de l’histoire. On se laisse surprendre par une imagination féconde, trois héroïnes qui traversent les époques, nous baladant dans un 19ème siècle semi victorien post romantique et un 21ème siècle qui se gargarise aux sons électros d’un rock punkesque. C’est diablement bien mixé et nous laisse plus d’une fois dans un merveilleux mystère à nous couper le souffle et le langage. 

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Ainsi on erre près d’un lac où un squelette vient narrer sa peine de savoir si il est mort ou pas, si sa vie se résume à longer les rives et attendre les nuits de pleine lune pour voir les étoiles scintiller, exister. Parce que « six pieds sous terre, c’est plus dur à imaginer ». Mais surtout parce que de chez lui,  « je les vois pas bien, c’est tout. Il y a une espèce de brume qui voile le ciel. ». Car oui, la question vient rapidement : où est ce chez lui ? Qui est ce fantôme ? Et d’ailleurs en est-ce un lorsque quelques pages suivantes, l’aventure fantomatique flirte avec deux siècles de plus, sous les auspices d’un groupe de jeunes filles en fleurs de l’ordre des punks ! Vous avez compris … Non. C’est normal. Moi non plus.  

« J’avais la sensation de ne pas être là où je devais être. Comme si tout allait trop vite et que j’étais loin derrière ou peut-être l’inverse mais peu importe désormais. »

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Et pourtant, c’est l’envie de continuer qui nous titille, de poursuivre cette histoire, de se laisser griser par cette atmosphère où l’enfance s’enfuit laissant place à la mélancolie et le romantisme noir, mystique. On frôle les ténèbres, joue avec le mystère, entreprend quelques pas de côté en revenant deux siècles en arrière, à la recherche du sauvage, de la révolte, d’une désinvolture adolescente où  l’ordre est à démystifier. Rien ne semble contraire, tout s’imbrique entre ces deux siècles et ces jeunes filles qui se rencontrent au détour des années. Un récit où on en vient à se demander qui est qui, où en est on, qu’est ce cette histoire ? La rébellion nous emporte, laissant tous nos préjugés intellectuels sur le côté. On entre par la grande porte dans la création même, dans la recherche d’une musique poétique désinvolte et joyeuse.
Le graphisme est beau à se damner. Tout est en sujétion, en émotion. On évoque les bois sauvages, les rives d’un lac mystérieux, les fonds de cave d’une maison victorienne où les époques se mélangent. Le trait est rond, souple, tendre et contraste avec l’histoire loufoque, j’ose barrée. Il assouplit, rend encore plus mystérieux le genre. L’étrange flirte dans les cases et la narration.  On entre dans le jeu comme on entre dans l’histoire. Les deux se répondent et deviennent addictif, rieur, poétique, onirique.

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Bref un vrai objet bullesque non identifié qui frise avec le merveilleux, le fantastique et une poésie qui donne ce souffle, cette liberté, à la beauté. Une ode au merveilleux et au fantastique, au temps, à la noirceur et la mélancolie, à la création et l’esprit qui est né, sur notre existence à faire des bonds en arrière, rechercher notre âme errante et nous démultiplier sous les affres d’un univers révoltant.
 

« On peut jouer à autre chose ?
On peut jouer à tout ce que tu voudras. » 

 

Les Bulles de la semaine sont à retrouver chez la douce Moka

 

The black holes
Borja Gonzalez
Dargaud

The Black Holes 5

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