Le blog du petit carré jaune

29 août 2016

"Lucie ou la vocation" Maëlle Guilllaud

 

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« Elle tourne sur elle-même devant le miroir de sa cellule. L’étoffe lourde se soulève à peine. « Je suis dans la maison de mon futur époux, chantonne sœur Marie-Lucie.  Il m’a choisie. Il me tend les bras. » Jamais elle ne s’est sentie aussi belle. Sa pureté irradie. Un bonheur profond irrigue son cœur. Elle flotte. Enfin, elle a rejoint les siens. Leur amour est immense. Et l’amour du créateur, fidèle. Elle est confiante, l’avenir est  prometteur. »
« Comment peut-on se laisser porter par des formules pareilles que le cardinal débite d’une voix monocorde ? Je n’ose imaginer depuis combien d’année il fait son numéro. Et l’envoûtement fonctionne depuis plus de 2000 ans ! Envoûtement, c’est le bon terme. […] Cette secte a merveilleusement réussi. Et dire qu’elle arrive à récupérer des jeunes filles en quête d’absolu. […] Ma Lucie, qui t’éloignes de moi, tu vis un commencement. Tout ce que tu as vécu avant ce moment précis n’a plus aucune importance à tes yeux. Je chavire. Ce sanctuaire est un tombeau. » 

Trois femmes. Trois destins. Trois visages qui vont se heurter aux forces impénétrables du monde monacal, des congrégations et du religieux.
Deux femmes, la lumineuse-timide Lucie et la secrète Mathilde qui entrent dans les ordres comme on entre dans la Maison de Dieu par envie, besoin, sens de servir, d’offrir à l’humanité le sens du partage, du don de soi pour les autres, apporter la paix, l’aide et le réconfort, le pardon et l’Amour, de répondre à l’Appel de Dieu.
Et puis il y a Juliette, l’insoumise, celle qui ne croit ni en dieu ni en maitre, celle qui reste en dehors, dehors, à l’extérieur de la congrégation, celle qui est rejetée mais qui par amitié, ira à la recherche de ce qu’est une religion, tentera de comprendre ce sens de la servitude en un homme qu’on épouse sans jamais pouvoir le toucher, un homme qui demeure un mystère.
Et il y a ce monde qui gravite derrière les lourdes portes des couvents, les lourds secrets, les sacrifices, l'obéissance absolue, les humiliations, la dure réalité, le gavage d’oies blanches pour mieux faire entrer les idéologies, empêcher de penser, les basses besognes, les montées en grade pour mieux régner en « sœur suprême », les conflits, les tentations de la  « chaire ». Le visage souverain et démoniaque de ce que peut être une religion.  

« Beaucoup de biens ne se produiraient pas, s’il n’y avait pas de mal dans les êtres ». (Thomas d’Aquin)
« Un frère appuyé un autre frère est une citadelle imprenable » (La Bible) 

A lire ce roman, on se demande dès les premières pages où Maëlle Guillard a trouvé la « source d’inspiration » pour écrire un pareil roman sur ce que l’on pourrait qualifier de Grande Muette Religieuse, sur l’univers monacale des nonnes et autres sœurs regroupées en congrégation dans des couvents fermés à tout public.
Il y a une terrible précision, une vraie construction sur ce monde clos, interdit, enfermé. Il y a une terrible menace, un fossé entre laïcs et pratiquants d’une religion poussé à l’extrême. Il ya une vraie recherche, une écriture concise et pourtant simple nous faisant tourner les pages comme on tourne les feuilles de ces livres qui ornent les églises, les prieurés, comme on peut tourner les pages de la bible pour en saisir la théologie, les caractères impénétrables de ces écrits. 

Puis il y a le sacrifice. Au sens religieux du mot. Celui qui désigne sous couvert d’amour, le mot de servitude. Servitude à un Dieu, un Homme, celui qui devient le Mari, celui que certaines femmes cherchent avec âme et conscience à épouser. Le sacrifice d’une vie à la dévotion, à aimer, à l’aimer, le servir jusqu’à s’oublier, oublier les préceptes, les commandements, les récits bibliques, les « tu ne tueras point », «Aimez vous les uns les autres », des grandes théologies…  

Phénoménal. Frissons. Froid dans le dos quand les portes des couvents se ferment sur le monde du dehors, lorsque les lourds vantaux renferment les mystères et les inhumanités de l’Eglise.

Au moment où tant de questions sur les religions, le religieux ornent nos sociétés, il est bon de se rappeler ce qu’est une religion, ce que sont les ordres, croire en un être suprême et cela quelque soit justement cette religion. Il est bon de rappeler que comme tout extrême, toute religion, ce fait de croire de manière supérieure à la venue et la suprématie d’un Homme, d’un Dieu,  ne peuvent conduire qu’à l’incompréhension et aux destructions des êtres, à la servitude des esprits et le désarroi des hommes.

« La congrégation est une pieuvre dont les tentacules sont féroces »

 

A retrouver chez Martine et ses lectures, Dominique Clire. Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016.

  

Lucie ou la vocation
Maëlle Guillaud

Editions Héloïse d’Ormesson

68 premières fois

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016


28 août 2016

"Haikus chamaniques" par Nathalie Magrez

« Peu d’hommes aiment longtemps le voyage, ce bris perpétuel de toutes les habitudes, cette secousse sans cesse donnée à tous les préjugés. Mais je travaillais à n’avoir nul préjugé et peu d’habitudes. J’appréciais la profondeur délicieuse des lits mais aussi le contact de la terre nue, les inégalités de chaque segment de la circonférence du monde. »

Marguerite Yourcenar

 

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Nathalie Magrez est photographe et plus précisément chamane de l’art sensible de l’image qui s’inscrit dans la rétine. Je ne saurai vous dire tout ce que cette femme est. Un fragile mouvement dans la grâce de la vie, une force dans le vent qui s’engouffre, une lumière dans les nuits scintillantes... Son regard n’est pas un regard, il est une poésie en mouvement, un sténopé de la pellicule, une image sensible d’un monde beau, fragile, délicat.

Nathalie a exposé récemment à Arcueil dans la galerie d’art La Cachotterie de Frédéric Clément et elle s’apprête à dévoiler une nouvelle thématique sur la Côte Basque de l’Atlantique.
Et moi je n’ai qu’une envie, cette envie folle qu’un jour, par la grâce de sa magie chimique, de sa poésie, de ces âmes photographiques, Nathalie Magrez vous touche autant que moi elle m’émeut. Semeuse de graine de liberté, de vent et de beauté.

 

(Pour le respect de ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et le sphotographies sont protégés par le droit d’auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation)

 

Haikus chamaniques
Nathalie Magrez

L’été sera chaud

27 août 2016

"Le doudou des bois " Angélique Villeneuve - Amélie Videlo

 

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« Georgette est une petite personne courageuse.
Elle s’est appuyée contre un arbre et elle a décidé qu’ici, dans ce bois, elle se dénicherait sans tarder un doudou bien à elle, très doux, qui sentirait comme l’autre, peut-être même meilleur. L’odeur du dodo, l’odeur du dehors. »

 

Il existe des livres jeunesse qui sont comme des doudous, ces petites choses qui nous aident à grandir, qui sentent bon notre odeur, qui nous tiennent la main lorsqu’on se met à avoir peur du noir, le soir et qui deviennent indispensable à notre vie.  Oui, on a tous des doudous et cela quelque soit notre âge, quelque soit le moment. Et quand Angélique Villeneuve et Amélie Videlo se mettent en quête de nous présenter Georgette et sa peluche lapin grise, nous a juste qu’une seule envie, être Georgette ou encore mieux, Doudou. Le Doudou des bois. 

On apprend à aimer ce petit bout de fillette qui se met en quête de Doudou Lapin, jolie peluche grise au nez rouge comme celui d’un clown et aux oreilles pendantes. Georgette à l’imperméable jaune et aux bottes rouges.
Georgette qui part se balader dans la forêt remplie de feuilles rouges, vertes, jaunes, ors, aux troncs majestueux et au chemin sinueux. Georgette qui dès la première page, nous avoue qu’il est arrivé quelque chose de terrible. Terrible pour elle. Terrible !
Et pourtant cela sentait si bon dans ces bois, l’humus, la fougère, la terre, les champignons, la pluie. Une odeur de chasse aux trésors. Une odeur que l’on garde avec soi tellement elle imprègne nos sens. C’était un vrai bonheur de partir explorer les chemins, de cueillir les fleurs d’admirer les baies roses, rouges qui ornent le creux du sentier. On se serait cru dans une  quête aux petits riens, aux grands bonheurs, aux plumes, aux écorces mouillés qui deviennent de précieux souvenirs, heureux de se rouler dans les feuilles.

Mais voilà… oui quelque chose de grave est arrivé à Georgette et Doudou. 

 

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Que c’est beau, que c’est tendre, délicat, somptueux, poétique. C’est un vrai bonheur à lire, à regarder, à écarquiller les yeux pour retrouver cette peluche perdue par Georgette un soir dans les bois.
C’est doux comme peut l’être une histoire que l’on nous raconte pour nous aider à nous endormir, que l’on raconte pour l’aider à s’endormir, espiègle comme peut l’être une petite fille qui part explorer la forêt et qui entend le murmure des arbres, la poésie dans les mots qui se lisent, les bois qui se dessinent. C’est tendre oui. Indéniablement. Un ravissement.
Et on se rappelle nous aussi ce Doudou qui s’était perdu dans les bois, en vacances, au bord de l’eau, dans les herbes tendres d’une montagne-colline. On se souvient que nous aussi nous étions parti à sa recherche le cœur lourd, de ne plus l’avoir avec soi le soir. On se remémore la promesse faite de retrouver un Doudou qui pourrait nous consoler, serait un peu notre nous en image. C’et bon oui. Tendrement bon. 

Les mots employés par Angélique Villeneuve sont juste ce que nous avons besoin : une saveur nostalgique de notre enfance et un immense bonheur à nous rappeler les odeurs, la vue d’une forêt, le bruit de nos pas foulant  le tapis de feuilles mortes. C’est poétique, doux, savoureux, emportant. Oui un grand bonheur à lire. On retrouve la tendresse de sa plume, la tranquillité de ses mots, le bonheur de retrouver ce que l’on croyait perdu mais qui ne l’est jamais.

Les dessins d’Amélie Videlo sont eux aussi une petite merveille à découvrir. On se met en quête de chercher Doudou. On soulève les feuilles, on regarde derrière les arbres, on découvre que des animaux habitent cette forêt, que chaque plante est différente. Riche, très riche à regarder, à laisser naviguer son regard, à explorer chaque recoin de la page. Les lumières sont saisissantes, douces, espiègles. Le pinceau vient frôler nos yeux, se poser sur l’illustration pour y déposer une flaque d’eau, un champignon, une châtaigne-hérisson, un blaireau.

Enfin une fois terminé, on n’a qu’une seule envie : allumer la lampe torche de notre père, partir explorer la forêt, se laisser surprendre par la nuit, se rouler dans les feuilles et sentir l’odeur de la mousse, des fougères, ressentir tant de merveilles qu’on redevient cette enfant que l’on a été, Doudou dans nos bras, bottes rouges aux pieds et imperméable jaune sur le dos, les mains remplies de trésors de terre. 

Une petite merveille, une grande réussite, un très très bel album jeunesse qui donne envie de l’offrir à tous les adultes qui sont restés des enfants et tous les enfants qui ne sont pas encore des adultes. Coup de cœur absolu !

 

« Car ce qui est perdu n’est jamais tout à fait perdu » Angélique Villeneuve.

  

Le Doudou des bois
Angélique Villeneuve et Amélie Vidélo

Sarbacane

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26 août 2016

" Enfants d'exil " une nouvelle de Marie Charrel

Nos pères nous ont dit : ne vous retournez jamais. Nous ne nous sommes pas retournés. Mais nous avons oublié le visage de nos pères.

Nos mères nous ont dit : souvenez-vous de la terre des anciens. Nous nous sommes souvenus. Mais nous avons oublié la voix de nos mères.

Nous étions enfants lorsqu’il a fallu partir. Un soir, un matin, un après-midi, les adultes se sont agités et soudain, les sacs étaient prêts sur le pas de la porte. Les tantes, les sœurs, les grands-mères ont prétendu qu’il s’agissait d’un jeu. Que l’on partait pour un voyage où l’on s’amuserait beaucoup. Ensemble. Même si l’on ne pouvait pas emmener grand-chose, uniquement l’essentiel. Pas de jouets, ou alors juste un.
Nous avons souri. Nous avons fait semblant de croire au voyage, mais  nous savions. Depuis quelque temps déjà, nous avions vu nos frères et nos oncles disparaître. Nous avions vu les rides se dessiner trop vite sur le front de nos mères. Nous avions écouté les discussions secrètes lorsque nous étions censés dormir. Cachés dans l'obscurité de nos chambres, nous étions pétrifiés de peur. Nous n’étions déjà plus des enfants.

Une nuit, nous sommes descendus de voitures. Certains d’entre nous ont continué à moto. D’autres à vélo. Beaucoup sont partis à pied. Le long de la route, d’étranges formes s’entassaient par endroit. Des bagages abandonnés, trop lourds ou bien inutiles, ont dit nos pères.
Nous étions curieux. Quelques-uns se sont approchés, dans l’espoir de dénicher un jouet ou bien un peu de nourriture. Une trouvaille susceptible de redonner le sourire à nos sœurs. L’un des bagages a remué. Nous avons sursauté. Une vieille femme a saisi notre cheville. Longtemps, son visage a tourmenté nos songes.
Nous sommes arrivés dans une ville immense. Les sons, les odeurs, les bruits ont envahi nos têtes. Nous imaginions être arrivés au bout du voyage. Nous le trouvions déjà si long. En vérité, il n’avait pas encore commencé.
Nous avons appris à supporter la foule et la proximité des corps. Nous avons appris à attendre des heures, serrés les uns contre les autres, dans la touffeur des gourbis étroits. Nous avons appris à nous échapper dans nos têtes en rêvant au pays dont nos parents parlaient sans cesse. Un jour, nous habiterions une grande maison sur une terre de paix. Nos sœurs n’auraient plus peur. L’inquiétude ne broierait plus le cœur de nos pères. Nous ne manquerions de rien. Nous irions à l’école.

Oui, nous avons appris à nous échapper dans nos têtes. Cela nous serait utile.

Nous avons cessé de compter les jours. Nous avons cessé de jouer. Une nuit, un matin, un après-midi, nos pères et nos mères nous ont pris par la main : « cette fois, ça y est. Le chemin de la liberté ». L'espoir a illuminé leur visage.
Notre famille a rejoint le bateau. Nous n’avions jamais vu l’océan. Nous n’avions jamais navigué et pourtant, l’embarcation nous a semblé minuscule. Nous avons tremblé pour les nôtres. Allions-nous couler lentement ou rapidement, mourir dans ces eaux sombres ? Pendant une minute, cette idée nous a séduits. Tomber au fond de l’océan et tout oublier. Ensemble. Pourquoi pas ?
Impossible. Nous avons retrouver nos esprits : il faudrait nous battre, toujours. Survivre, car nos parents avaient fait cela pour nous. L’exil. Les sacrifices. Nous n’avions pas le choix.

Sur les flots, nous avons été malades. Des hommes différents nous ont regardé et le froid a envahi nos corps. Un mauvais pressentiment a secoué nos membres comme un frisson de fièvre, alors nous avons pensé très fort à la terre de paix. A la grande maison qui nous attendait. Nous avons fini par nous endormir. Nous n’aurions pas dû.

Nous nous sommes réveillés avec un goût de sel dans la bouche. Certains d’entre nous ont crié le nom de leur mère. D’autres ont cherché leurs petits frères. D’autres ont refusé de lâcher le corps de leur père et ont sombré dans les abysses.
Nous étions seuls, désormais. Nous nous sommes vidés sur nous et sommes redevenus des tout-petits. Nous sentions mauvais et nous pensions que c’était  mieux ainsi. Les hommes différents nous laisseraient peut-être tranquilles.
Mais ils étaient partout. Ils n’étaient pas nos pères. Nous n’avions pas besoin d’explication. Pour poursuivre le voyage, il faudrait leur donner quelque chose. Alors, nous l’avons fait. Nous nous sommes offerts aux hommes différents et nous nous sommes réfugiés à l’intérieur de nous-mêmes. La nuit, nous ne dormions plus. Nous accrochions aux contes de nos grands-mères. L’un d’eux racontait que le temps lave tout et sauve les âmes, pourvu que les cœurs restent purs. Nous avons prié pour que le temps passe plus vite.

Une nuit, un matin, un après-midi, nous sommes arrivés en terre de paix. Nous sommes redevenus des enfants dans les yeux des étrangers et cela a ramené les larmes à nos yeux secs. Ils nous ont tendu des mouchoirs et nous n’avons pas osé les prendre. Nous ne savions plus qui nous étions. Nous pensions à l’océan. Pourquoi ne nous avait-il pas englouti nous aussi ? Certains d’entre nous se sont murés dans le silence. D’autres ont commencé à parler et ne se sont plus arrêté. Quelques-uns se sont enfuis. Ils se sont perdus. Ils ne se sont jamais retrouvés.
La journée, nous sourions aux étrangers pour qu’ils nous aiment. La nuit nous pleurions tandis que la solitude rongeait nos chairs. Nous sursautions au moindre bruit. Les hommes différents hantaient nos esprits. 

Les années ont passé et nous avons retrouvé le sommeil. Nous sommes allés à l'école. Certains d’entre nous ont entamé des études de médecine, d’autres de lettres, d’économie ou de physique. Nous sommes devenus des citoyens de la terre de paix et nous avons appris à l'aimer. Désormais nous sourions mais dans nos cœurs, une voix ne cesse de crier. Nous refusons parfois de l’entendre. Trop l’écouter est dangereux. L’apprivoiser est impossible. Nous ne pouvons parler d’elle à personne.

Chaque jour, nous parlons cette langue qui n’est pas la nôtre et que nous maîtrisons désormais mieux que celle de nos parents. Nous marchons parmi les vivants et écoutons leurs mots. Nous partageons leurs joies et leurs révoltes.

Lorsque nous sommes seuls et que la voix nous accorde un peu de répit, nous fouillons. Avec acharnement, méthode, folie, nous sondons notre mémoire noueuse et blessée, dans le vain espoir d’y retrouver le visage oublié de nos pères.

 

 

Marie Charrel est romancière, journaliste au Monde. Sa spécialité : les volcans islandais qui entrent en irruption et donnent matière à concevoir des romans, les cours de la bourse de Londres, les papiers à écrire le vendredi soir sur les conclusions d’un entretien sur le Brexit et à rendre pour le samedi matin dès l'aube... Une vie de journaliste en somme.
Son écriture est une mélodie, une petite poésie de la vie qui s’inscrit dans nos lectures, nos coeurs. On y retrouve la fragilité, la sensibilité et surtout ce petit truc qui fait que l’on sourit souvent.


(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation !)

 

Enfants d’exil
Marie Charrel
L’été sera chaud
Le blog du petit carré jaune

 

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24 août 2016

" Cette chambre à soi" fragment de Silvia Härri

On écrit pour ne pas s’égarer. Cela sert avant tout à cela, les mots, à se dé-perdre. Des balises, des bouées, des points de repères, des pierres d’achoppement auxquelles je m’agrippe de toutes mes forces. Oui, j’écris pour ne pas m’égarer dans la jungle du monde ou dans celle de mon propre tumulte, je débroussaille les forêts à la hache du langage, je marche dans les sillons des phrases, j’explore la page en y disposant mes pattes de mouche pour ne pas être happée par le chaos. C’est ce que j’ai toujours cru. C’est ma façon propre de construire cette chambre à soi, ce lieu à soi dont parlait déjà Virginia Woolf. Est-ce étrange, lâche, ou pire : les deux en même temps ?  Ne se confronter à l’autre que par le filtre de l’écrit, sans oser risquer le corps-à-corps avec ce que les autres appellent la réalité. Je ne puis apporter aucune réponse à cette question. D’ailleurs, est-ce que je sais faire autre chose que cela, aligner les mots les uns derrière les autres ?
Autour de moi, ils ont fini par accepter la chose par érosion, comme on s’accoutume à la lubie d’un proche un peu excentrique. Pour beaucoup, j’appartiens à la faction de ceux qui sont payés pour ne rien faire, passent leur temps à en perdre, la famille des doux rêveurs, de penseurs inutiles, de ceux qui préfèrent opiner dans les nuages plutôt qu’ancrer leurs pieds sur le sol, dans la terre, la fange ou la merde.
Même s’ils ne disent rien, la plupart d’entre eux considèrent cette activité étrange, peut-être même subversive ou malsaine.  A quoi bon, une fois de plus, tenter d’expliquer ? Par chance, je suis arrivée à un âge où il n’est plus besoin de se justifier. […]

 

*

 

Il neige. Je suis à ma table, l’ordinateur ouvert. Un geste d’invitation, ce clavier offert à moi, qui n’attend que mes doigts pour l’effleurer, eux qui savent courir aussi vite que mes pensées. Pourtant son charme ne m’atteint pas,  je le considère à peine, cela doit bien faire une heure que je regarde les flocons traverser le ciel opaque de ma vitre. C’est si rare, la neige en ville, comme en musique un impromptu ou en poésie un haiku. Cela me rappelle ces vers de Sôseki, que je me suis empressée d’aller relire pour ne pas qu’ils s’en aillent trop vite :

  Le froid le froid –
   l’eau bleuit
le ciel se rétrécit

Plusieurs jours que je n’écris pas, je veux dire, que je n’écris pas le roman que Max attend. Il me téléphone de plus en plus souvent, je ne sais pas s’il s’inquiète pour moi, pour le livre que je lui ai promis et qui sera un best-seller, a-t-il pronostiqué.
Mon indifférence à la chose me surprend. J’ai toujours pensé que je ne savais faire que cela. Ecrire, écrire toujours, écrire envers et contre tout. Puis s’arranger avec Dieu, le destin ou le hasard pour que le livre séduise son public, que les critiques soient élogieuses, décrocher un passage à la télévision dans une émission littéraire ou à la radio, prier pour que l’ouvrage ait la plus longue vie possible, qu’il ne soit pas un oublié du premier mois après sa parution, qu’il ne soit pas frappé d’omertà ou de mort subite.
Aujourd’hui, n’avoir été que cette femme qui regarde la neige tomber et a oublié, lui a-t-on dit sur un léger ton de reproche, son rendez-vous chez le coiffeur. Autrefois, j’étais capable d’oublier un rendez-vous parce que j’étais en train d’écrire. Aujourd’hui, j’oublie les rendez-vous parce que je n’écris plus. J’apprends à regarder la neige tomber, j’ai même la naïveté de trouver cela beau.

Acheter un cadeau pour l’anniversaire de Gaëlle et aussi du chocolat, parce qu’il semble que j’arrive au bout du stock. […]

 

                                                                                              *

 

Apprendre à flotter. C’est ce qu’il me faudra faire, avant la bascule définitive, avant la chute dans le silence. Se défaire du temps, se délester de son passé proche, puis plus lointain, renoncer à la durée, aux dates, à la géographie des lieux, se déprendre des visages que l’on a aimés, des livres qu’on a lus, de ce que l’on a été, des liens tissés aux autres, à soi, comme un message à la mer flotter, pour combien de temps, on ne le sait, ignorant aussi si nous attend un port ou le naufrage. A ma poésie préférée de Kiki Dimoula revenir, celle qui dit déjà tout sur ce qu’il y a, sur ce qu’il y aura, sur la nuit qui menace et fait si peur. Vite l’écrire, avant qu’elle ne me déserte. Vite l’écrire.
Pour qu’elle demeure encore longtemps.

L’amour,
substantif,
très substantiel,
nom singulier,
genre ni féminin ni masculin,
genre désarmé.
Au pluriel
les amours désarmé(e)s. 

La peur,
substantif,
singulier au début
puis pluriel :
les peurs.
Les peurs
devant tout désormais.

La mémoire,
nom propre des tristesses,
singulier,
singulier, rien d’autre
et invariable.
Mémoire, mémoire, mémoire.

La nuit,
substantif,
genre féminin,
singulier.
Pluriel
les nuits.
Les nuits désormais.

 

Silvia Härri, c’est un véritable coup de cœur. Une écriture, une prose, de la poésie, un « Nouaison » qui m’a littéralement enveloppée, une « Mention fragile » qui m’a faite pleurer de beauté un matin dans une chambre en résidence Suisse… Une femme discrète, riante, poétesse, qui d’une plume nous embarque dans ses mots, dans son histoire. C’est fort, généreux, sensible et humain. C’est beau oui. Beau comme une petite œuvre que l’on découvre dans la torpeur d’un matin brumeux, le silence de la vie. C’est beau comme peut être la justesse, l’élégance, l’écriture.

On pourra retrouver Silvia Härri (en compagnie de tous ces écrivains romands que j’aime beaucoup) aux livres sur les quais à Morges du 02 au 04 septembre 2016 sur les bords du lac Léman.

 

(Pour le respect de celles et ceux qui ont accepté de publier sur ce blog, les textes et les photographies sont protégés par le droit d'auteur. Merci de ne pas les reproduire sans autorisation !)

 

Cette chambre à soi
Silvia Härri
L’été sera chaud
Le blog du petit carré jaune

 

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