Le blog du petit carré jaune

27 mars 2017

" Les Liszt " Kyo Maclear - Jùlia Sardà

 

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« Les Liszt dressent des listes. Grifgrif, grafgraf. Des listes parfaitement ordinaires. Et des listes tout à fait insolites. » 

Comme tout le monde il vous est arrivé de dresser des listes, des to do. Des listes de courses à faire, de choses à ne pas oublier, de rêves à construire, de livres à lire, d’autres à ne pas oublier, des listes de cadeaux, des listes de choses et d’autres.

« Grifgrif grafgraf » 

Mais des listes de listes. Des listes de mots, de choses épouvantables, de maladies imaginaires, de footballeurs, de terribles corvées ou bricolages en attente, d’insectes volants. Des listes tous les jours sauf les dimanches parce que le dimanche est fait pour se reposer. Des listes qui fatiguent, rendent insomniaques, s’étendent sur 31 pages pour calmer les  terreurs nocturnes, les peurs d’ennemis redoutables. Des listes brouillonnes, des listes propres, des  listes perduess, des listes affichées au mur.

« Grifgrif grafgraf » 

Des listes, des kilomètres de listes qui s’allongent et se multiplient. Des listes à remplir la maison, couvrir les meubles, les murs, servir de support... Des listes de saisons qui passent interminablement. Des listes qui empêchent de voir plus loin que le bout de son jardin, le pas de la porte qui s’ouvre. Des listes qui n’en finissent jamais tellement il y a de choses à lister.

Des listes chez les Liszt. A longueur de temps et de journée. A longueur d’année. Même le chat s’y met. Quand un jour sur le pas de la porte….

« Grifgrif grafgraf » 

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Que se passe-t-il quand un inconnu franchit le pas d’une maison, que celui-ci n’est ni attendu, ni envisagé dans une liste de choses à faire, à comprendre, à entendre, à se fier ? Que se passe-t-il quand les questions fusent et s’assemblent, quand la peur frappe à la porte  sous les traits d'un homme mi monstre mi humain ? Et si cela n'était pas marqué sur une liste mais méritait d'être envisagé ? Si pour une fois...
 

Vous avez aimé la famille Adams ? Vous avez crié devant Frankenstein ? Vous avez chocotté en découvrant le yéti velu et tout en rondeur ? Vous adorerez les Liszt. J’en mets ma main (ou La Chose pour celles et ceux qui suivent) à skater ! Les Liszt ou l’univers farfelu, déjanté, complètement décalé mais oh combien poétique, beau, tendre, ironique de Kyo Maclear et Jùlia Sardà.

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Un petit texte farfelu de Kyo Mclear, à rire, à se pencher sur ce qui n’est pas lister justement. Un petit livre pour celles et ceux qui n’aiment pas les changements, des fans de listes, monomaniaques des tâches, des ennuis à éviter, des choses sérieuses en somme. Un éloge à l’ouverture, à la spontanéité, à l’imprévu et aux choses non conseillées, non écrites , à l’aventure, aux rêves irréalisables à réaliser, aux surprises, aux bannissements de nos vies, nos « to do list » et autres méthodes pour bien gérer ses tâches, au temps-surprise, à l'ennui qui n'est après tout que nécessaire à nos vies bien trop remplies.

Le dessin de Jùlia Sardà n’est pas en reste. On rentre de plain-pied dans le gothique, le transcendant d’une famille Adams improbable. On s’attend à voir surgit Morticia ou La Chose. C'est finalement un être velu, un visiteur munit de ballons colorés venant de loin qui « frappe » à la porte et entre. Le crayonné est singulier reflétant les années 20 et ses étranges univers à la Klimt. Les décors font penser à une pièce de théâtre d’un Guitry hongrois avant-gardiste. L’angle de vue fait ressortir les éléments géométriques mais aussi les rondeurs, les cernes encerclant les yeux en amande ou des détails improbables.

Une vraie réussite qui vous donnera l’envie de faire des listes mais pas n’importe lesquelles… des listes déjantées, des listes catastrophiques, des listes extraordinaires, des listes insolites, des listes où rien n’est jamais finalement listé, des listes de questions ouvertes et surtout pas fermées. 

« Grifgrif grafgraf »

 

A découvrir chez les Petits Mots, La Soupe de L’espace.

 

Les Liszt
Kyo Maclear et Jùlia Sardà

La Pastèque

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26 mars 2017

Dimanche en poésie : " Mes Pénélopes " Carol Vanni et Véronique Decoster

 mespen001« Je m’appelle Pénélope. J’ai 79 ans. Comme toujours lorsque la petite est avec moi, nous jouons à la marchande sur le trottoir qui borde la maison. Je lui apprends les nombres. Marchande d’herbe et de cailloux. Assise sur une veille chaise, je tourne mes pouces l’un autour de l’autre. Elle me regarde longtemps. 999 999 + 1. Je suis son arrière-grand-mère. Elle attend, volontiers. Puis s’échappe.
Devant nous les arums qu’on nomme pieds de veaux. Et tout le long du mur qui nous sépare d’avec les voisins, une ligne de noisetiers. Elle revient avec des  noisettes, quelques herbes. Les journées s’accomplissent puis s’estompent, dans sa patience, ses envolées »
 

Elles s’appellent Pénélope et elles ont 8 ans, quelques mois, une seconde ou une multiude d'années que l'on n'ose énumérer. Toutes attendent quelque chose, quelqu’un en tissant des bouts de vie, des instants, des moments présents, des souvenirs, un futur. Elles sont là entre deux, assises ou dans le mouvement, objets, animaux, personnages et elles espèrent immobile dans cet instant. « l’attente est un royaume, le royaume des possibles. » 

« Je m’appelle Pénélope. J’ai 27 ans ou 72 ans, ça dépend d’où l’on se place pour me regarder.
J’aimerais tirer sur une corde, au creux d’une vallée, attachée à un pieu. Etre relie, appartenir, même et attendre. Regarder la montagne, écouter le loup et guetter la chute des poires ; attendre, sans la peur, la venue des vers. » 

Moments de vie, grâces, instants où se fige le temps, telle des Pénélopes devant leurs toiles, elles brodent de silences tenus, de courage face à cette sage conseillère que nous oublions bien des fois, le canevas de leur vie, la peinture de leurs émotions, leurs fragilités, leurs envies.  

« je ramasse les herbes, j’aménage la patience. thym, sauge et romarin. je les étale à l’ombre. elles sèchent. puis je les glisse dans de vieilles taies d’oreiller que j’ai cesser de vouloir repriser. et je les suspends. je m’appelle Pénélope. je guette l’arc en ciel. mange une poire. patience. aménager la patience. de nouveau la pluie.
couper le hareng et l’échalote. quelques tranches de carottes. arroser d’huile et mettre en pot avec une feuille de laurier. je regarde les nuages assombrir les champs. j’écoute se taire les oiseaux. je respire la mer tout à l’intérieur des terres. attendons encore un peu. il est de fois où attendre change tout. » 

Par des textes très courts (une dizaine de lignes tout au plus), Carol Vanni nous invite à partir à la rencontre de ces portraits de femmes, de fragments de vie, d'instants, en prenant à notre tour ce temps nécessaire, un moment pour les regarder, polir, se délecter des mots écrits et lus. Une immobilité saisie sur le vif, un geste arrêté dans son mouvement comme le regard du photographe qui rend cette photo de Pénélopes, gracile, sensible, inerte, immuable dans le temps incertain.  
Rien de distrayant, rien de ce mouvement impatient qui nous emporte, qui nous fait courir, forcer les étapes et oublier cette notion de durée. Au contraire, ces Pénélopes nous offrent la douceur des joies simples, des colères résistantes, des crimes cicatrices décelées, des peines d’un jour ou d’une vie, les attentes étendues et longues, les doutes et les changements de cap, de routes, les imprévus qui rendent cette langueur invisible.
Des fragments de vie, d’instants, des portraits touchants, forts, beaux et sensibles comme peut l'être une silhouette prise dans le jeu de la patience, des heures qui s’égrènent et se comptabilisent, d’une folle intensité, de déclinaisons, de tranches de vie comme une mosaïque, un pointillisme. Un jeu du silence, de l’immobilité, de cet arrêt contre la course du temps, l’apprentissage du moment, la vacuité de l’attente, l’ennui qui devient richesse, force. 

« D’elle j’ai appris la patience de celle qu’on oublie. Elle est morte. Je suis en vie. Elle veille. J’écris. » 

Accompagnée des illustrations de Véronique Decoster, « Mes Pénélopes » prend du relief, devient visages, pieds, mains, objets toujours dans cette notion de langueur, d’inertie, voire d’inexpressives émotions. Et pourtant loin d’être glacés, ces dessins se lisent, racontent eux aussi cette patience, cette histoire d’un temps qui se définit, vit, devient corps et âme, corsets à déboutonner, bougies à souffler, pieds qui se raidissent. L’attente dans tous ses portraits, ses notions, la patience du mot, de l’instant. 

Mes Pénélopes ou le jeu rétabli de la patience et des saveurs de l’attente. Comme une image en noir et blanc, une chambre de développement où tout se fige, se décline lentement mais sûrement, en prenant soin de ne pas bousculer les mots, les pages, de savourer chaque instant de lecture, dans la grâce et la beauté du moment. 

« Je m’appelle Pénélope. J’ai 134 ans. Le frémissement de mes feuilles, une femme le reconnait et dans son cœur un vent se lève. Dans un jardin une femme se tient là  devant moi. Elle attend. Je ne fais rien de plus. Frémir. Je me sens beau dans son regard, dans son corps droit. » 

 

Mes Pénélopes
Carol Vanni – Véronique Descoster
Esperluète Editions

 

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23 mars 2017

" Un été à quatre mains "Gaëlle Josse

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« Schubert parle au coeur, en accompagnant les plus ténus, les plus impalpables de nos états émotionnels intérieurs, sa musique nous atteint avec une désarmante simplicité, comme la main d'un ami posée sur notre épaule. Si peu de choses, bien souvent pour y parvenir. Si peu de notes, parfois, pour nous réjouir ou nous consoler [...] C'est en frère, en ami qui a éprouvé toutes les larmes, que Franz nous parle et nous apaise. »

Parfois il suffit de pas grand-chose pour entendre une musique jouer avec des mots, des accords et des silences. Un point, une virgule, un soupir, un léger déplacement ou un mot plus précieux que les autres, plus désarmants. 
Parfois il suffit de quelques fragments, de parchemins, d’ « un simple pétale de fleurs froissés, dans le tumulte du terrifiant pandémonium qu’offre le spectacle de notre humanité en ce début du XXIe siècle », d’un rien pour faire de ce rien, un morceau, une histoire que l’on retient, une histoire qu’on range dans ses souvenirs, ces souvenirs qui resteront au-delà d’un été, au-delà d’une mélodie, d’un roman, d’une histoire, d’une passion. 

Et parfois devant la beauté lumineuse de l’histoire, le silence se fait. Nul mot ne s’échappe, nulle note ne vient empiéter l’autre, nul personnage semble trouver sa juste place. Les êtres s’éclipsent, se terrent, échappent à la ronde d’un univers qui s’exclament trop fort, s’amusent, se déguisent, se jouent des harmonies et des silences nécessaire à la vie.
Parfois oui, il n’y a nul besoin de mots, de portées symphoniques, de longs fleuves tourbillonnants pour dire l’essentiel, pour donner la chair, murmurer les secrets, ressentir les émotions, les fragilités, les amours secrets.  

Et puis il suffit de parler au cœur, d’écouter son battement, son tremblement tenu, sourd, impalpable, sa petite musique à la désarmante bonté, simplicité, gracilité. Il suffit de trois fois rien, un murmure, une ébauche, cette main qui croise la nôtre, cette ombre qui illumine la pièce de lumière, un paysage qui apparait soudain à l’orée d’une fenêtre. Il suffit d’une découverte qui  devient compagne de voyage, une mélodie qui accompagne, une musique qui nous atteint « avec une désarmante simplicité, comme la main d’un ami posée sur notre épaule. » Il suffit de «  si peu de choses, bien souvent, pour y parvenir. »  

Parfois oui il suffit d’un rien. Une écrivaine, une auteure, une de celles qui sait composer la mélodie d’un roman, nous envouter par sa musicalité, sa douceur et sa force, sa puissance et sa tendresse, la sensibilié d'une portée. Il suffit d’un jeu de lumière, d’une ombre, de transparences, d’éclaircies, d'un été qui s'achève et d'un automne qui s'annonce, du sublime qui nait de l'ordinaire.

Parfois il suffit juste de quelques mots, d’une note et de Gaëlle Josse qui de sa plume mélodieuse nous emmène au pays de Schubert, d’un destin, d’un été entre ombre et lumière, entre amour et désenchantement, entre avoir et être, entre mélodie et silence, entre ombre et lumière, entre lui et elle, une muse, une note, le sublime qui nait au détour de quelques notes de piano.  

Il suffit d’un rien et Gaëlle Josse sait remplir ces riens, ces silences, ces tableaux et mélodies d’une plume qui dit tout. Il  suffit d’un été à quatre mains pour composer une musique qui en dit long sur ces êtres fragiles, sur l’amour qui ne sait s’exprimer, sur les sentiments qui ne se divulguent pas, sur ces êtres qui se cherchent, ne trouvent pas leurs places dans ce monde de tourbillons, de sonates, de symphonies.

Il suffit d’un lieder, d’une passion, d’un trouble, de frôlement et ce rien devient tout, beau, fort, émouvant, sensible, fragile, beau, fulgurant.  

 

«  Comme lentement passe
 l'ombre d'un nuage
 dans la clarté du ciel
 quand une brise peine 
 émeut la pointe des sapins 

 ainsi également je passe
 seul sans ami
 traînant le pas
 dans le déploiement joyeux et clair
 de la vie » 

(Wilhem Müller) 

« Parfois, il suffit de quelques jours pour dire toute une vie… »

 

Un été à quatre mains
Gaëlle Josse

HD Ateliers Henry Dougier

22 mars 2017

" Momo " J Garnier et R Hotin

 

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Momo est une jolie demoiselle de 5 ans. Un brin caractérielle, un brin espiègle, malicieuse, gouailleuse, un brin têtue et ne se laissant pas conter fleurette facilement. Mais c’est bien connu « à 5 ans, on fait ce qu’on veut ! » et personne ne peut nous contredire, nous interdire de faire ce que l’on souhaite. Nà !
Parce que oui, à 5 ans, on est encore une enfant et on n’est pas sérieux quand on est une enfant.

Et ce qu’aime avant tout Momo, c’est partir explorer sa campagne portuaire, jouer sur la digue, faire péter des pétards dans des buses trouvées sur le chemin, déjouer les plans des grands surtout ceux coiffés avec une banane sur la tête. Dire ce qu’elle veut à qui elle veut quand elle le veut et surtout au poissonnier du coin !

Bref Momo c’est Momo.
Un point c’est tout.
Une gamine sacrément étonnante, détonante, remplie d’énergie et qui ne se laisse pas mener à la baguette ni jouer à la poupée aussi facilement que les petites filles de son âge.  

Il faut dire aussi que Momo habite chez sa grand-mère, attend son Papa, parti sur un cargo quelque part en pleine mer. Alors l’été, seule…… c’est long, rasoir, ennuyant, ennuyeux. A part se rendre chez le poissonnier, il n’y a pas grand-chose à faire et lier connaissance avec les chenapans du quartier… ce n’est pas le plus aisé quand on est une fille de cinq ans et qu’en plus on ne connait pas Dragon Ball et son hymne Kaméyaméya..
Alors lorsque se présente Françoise, une ado qui fait penser à Momo en un peu plus âgée, les vacances s’annoncent sous un autre jour.

Attention petite bande dessinée à l’odeur de madeleine-bonheur-bonne humeur-tendresse et souvenirs d’enfance. Le genre de souvenirs qui nait au détour d’une bulle,  d’une page, un coin de jardin, de cueillette de petit pois, de course dans les rues, d’histoires racontées par une grand-mère, de boutades entre copains d’été, d’ennuis au goût de vacances et d’air iodé.
Une vraie petite merveille rappelant par son graphisme Ponyo et ces questions au parfum d’adultes à hauteur d’enfants, ce besoin de reconnaissance, d’être prise au sérieux et de faire confiance en ces grands qui se montrent rustres, différents, pas très à l’écoute. Pas facile d’être grande quand on est encore petite.
Une jolie bande dessinée douce, tendre aux dessins tout en rondeur, au goût manga Miyazaki, frais, dynamique, plein d’émotions. Le genre qui vous fait sourire, rire au détour d’une bulle, d’un dessin, d’un personnage.
Des couleurs vives, lumineuse, des expressions pas piquées du ver, et des personnages à croquer. Un vrai scénario qui tient bien la route… bref un duo Garnier/Hotin qui colle et une Momo qui est un vrai bonheur à lire et découvrir. 

Une bande dessinée en deux tomes et une grande impatience à découvrir la suite.  

 

Momo
Jonathan Garnier Rony Hotin

Casterman

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16 mars 2017

" D'un coeur léger, carnet retrouvé du Dormeur du Val " Loïc Demey

 

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« Vincent, mon amour, nous avons toute la vie ! tu as murmuré lorsque je t'ai demandé en noces, au mois de juin dernier, tes joues rosées et ta bouche embrassant et respirant sa tendresse sur ma poitrine découverte.
Tout le temps, toute la vie. Peut-être, je ne sais pas. J'ai appris que le temps fige les impatients, aussi que la vie, parfois, échappe aux plus sages. 
Tout le temps et toute la vie, je sais seulement que j'ai devant moi une muraille qui ne cesse de se dérober et toute une guerre à gravir avant d'imaginer te revoir »

Il y a des livres qui vous mettent à poil, vous déshabillent, vous laissent dans une joie, un désordre, une pulsion, un besoin vital de le lire, le relire, le sentir, être éperdument amoureuse de ces mots. On refuse de le poser sur les étagères tellement il devient un précieux, un de ceux qu’on aime avoir sur soi, en soi, un de ceux qui vous touchent au-delà de votre âme, votre cœur, qui vous frôle l’épiderme, le derme et vous remue le sang dans tous les sens.
Il y a des livres qui sont de purs joyaux, des petits écrins de mots, de sons, de sensations, d’émotions que l’on garde bien contre soi, en soi.

Et puis il y a des auteurs. 

Loïc Demey qui, avec une première œuvre d’une originalité et d’une sensualité folle, m’avait complètement retournée, emballée, prise au dépourvu. Une maîtrise de l’écriture, une sonorité, quelque chose qui m’avez emportée, exportée au-delà de ce que je lisais. Un truc fou, dingue, incroyable que j’aime retrouver encore de temps à autres comme une nécessité, un besoin primaire de me replonger dans sa plume, de retrouver ses mots, cette mélodie, ce  « Je, tu, un accident ou d'amour ». Du grand oui, du très grand Loïc Demey

Et l’exercice devient alors périlleux. Périlleux de sortir une deuxième œuvre lorsque la première a laissé tant de souvenirs, d’émotions, d’émois. Périlleux, difficile. Et pour nous lecteurs, une grande impatience mêlée d’une grande fébrilité. Qu’allons-nous lire ? L’écriture sera-t-elle toujours à la hauteur ? Arriverons-nous à être autant emportés ? Est-il possible de pouvoir aimer une deuxième œuvre quand on sait que la poésie est un exercice compliqué ? Comment diable va-t-il pouvoir faire aussi fort, aussi beau, aussi incroyable que son premier écrit ?

C’est mal connaître Loïc Demey qui avait conçu un texte durant l’été 2016 pour le blog, petite merveille de poésie et d’exercice littéraire. Un sacré beau texte. C’est sans compter aussi sur son  écriture, son éternelle recherche à surprendre, innover, rechercher, tenter et emporter le lecteur sur une autre voie, un autre chemin. C’est sans compter sur « D’un cœur léger, Carnet retrouvé du Dormeur du Val », sur cette incroyable écriture, la narration, le style et l’histoire. Un somptueux deuxième titre, un somptueux roman sur l’une des plus grandes énigmes poétiques du 19ème siècle.

« En septembre 2014, suite au décès de Madame Adèle B., habitante de Montcléra, village situé dans le département du Lot, ses deux fils ont découvert un carnet dans une valise du grenier de la défunte. Après divers recoupements, il semblerait que ce cahier de petit format (13,5*19 cm) ait appartenu à Vincent B., devenu en octobre 1870 et sous la plume d’Arthur Rimbaud, le soldat aux « deux taches rouges au côté droit » du Dormeur du Val. »

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Et Loïc Demey nous entraine dans les pas de Vincent, simple soldat envoyé au front, envoyé dans une guerre contre la Prusse, l’ennemi voisin numéro un. La fleur au bout de la baïonnette, l’uniforme rouge garance, il part en emportant dans sa besace celle qui lui a ravi son cœur, Alice. Il part heureux, enthousiaste, épris de combat, des boum-boum tac-tac qui palpite dans sa poitrine, des boum-boum et tac-tac qui crépiteront bientôt au bout des canons et fusils.

« Je t’aime et je suis gonflé du bonheur d’en découdre, bouffi d’un fiévreux désir d’affronter leurs troupes pour, au plus vite te retrouver, et t’aimer. Mon amour, je suis déjà en manque de toi et on ne sait même pas si ou quand la guerre commencera.
Oui, je suis ce vide de toi et je ressens   encore l’effleurement de tes doigts de miel qui grignotent mes mains, mes joues, s’amusent de mes lèvres, et que je mordille chèrement et que j’embrasse. Mon amour, bel amour, les quais de Metz sifflotent un air de fête. Braillent des cris de foire. »

Et c’est avec cet élan, cette écriture, un romantisme digne du 19ème, de cet envie éprise de liberté et d’amour que nous emporte Loïc Demey. On suit les pas de Vincent, on s’enfonce dans les taillis, les buissons. On s’enfonce dans les champs boueux, suintant la sueur et le sang, on parcourt les villages où nulle âme n’ouvre sa porte. On crache la mort à plein poumon. On suffoque la peur, on trouille la rage. On se traine sur les routes grouillant de déserteurs, de troupes qui s’enfoncent sur les champs et tombent aux sons des canons t des ronces.
Et surtout on côtoie l’amour fou, l’amour vivant, l’amour rempli d’espoir, celui qui maintient en vie, fait relever la tête, empêche de commettre l’irréparable. On respire la terre, se lie d’amitié avec un bleu qui ne vivra que quelques jours, quelques jours d’un été 70, un été prussien, un été rouge, un été froid, gelé, pluvieux.

« Il n'est pas sage de regretter, d'offrir ses excuses, de se lamenter de faire ou d'avoir fait, de gémir à l'injustice, seulement dire, simplement raconter ce qui se vit en nous, ce qui s'édifie ou s'ébrèche et à chacun de nous de l'accepter ou d'y renoncer, voilà comment je me tords et me perds en ce qui et, en ce qui doit être et ce qui reste à venir ...»

Loïc Demey a consigné dans ce carnet retrouvé toute la folie des hommes pendant la guerre, tout ce qui cogne, traverse la poitrine et tout ce qui permet de rester en vie, de croire encore que quelqu’un attend quelque part, donne l’espoir d’un amour, de jours meilleurs. C’est mortellement beau, douloureux, vrai, à fleurs de peaux. C’est superbement écrit, d'une poésie incensée, de phrases que l'on note, qui nous envoute, nous transperce. On entre dans la tête, le cœur de celui qui deviendra le Dormeur du Val, celui qui côtoiera quelques temps le jeune Arthur Rimbaud, celui qui a tout jamais  sera « un jeune soldat, bouche ouverte, tête nue, et la nuque baignant dans le frais cresson bleu. ».

Un mot sublime. Sublime, magnifique. Loïc Demey, à n’en pas douter, est décidément de la veine des grands écrivains à en devenir. Et c'est incoryable à lire, à découvrir devant nos yeux le potentiel littéraire de cet auteur. Magistral. Epoustouflant. J’ose et cela faisait longtemps… BOUM-BOUM,TAC-TAC. Un roman qui restera à côté de « Je, tu, un accident ou d’amour », à  portée de main, à proximité du cœur.  

Du grand, du très grand Loïc Demey et cela n'est nullement exagéré.

« Ainsi se nourrit la guerre, des milliers sont morts et à la fin on ignore qui est le vainqueur. Et peut-être, à bien y réfléchir, que jamais homme, aucun régiment et nul peuple, depuis des siècles des siècles n'a jamais remporté une seule bataille. »

 

 

D’un cœur léger,
Carnet retrouvé du Dormeur du Val

Loïc Demey

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