Le blog du petit carré jaune

10 décembre 2017

Mélanie Chappuis " Ô vous, soeurs humaines "

 

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Je ne vais pas vous faire de secret mais Mélanie Chappuis et moi, on  se connait depuis un bout de temps déjà. J’ai lu, je crois quasi tous ces livres… j’ai dévoré tous ces romans, en cachette, sans rien dire, en sentant battre mon cœur, beaucoup d’ailleurs, sur sa magnifique Frida ou encore son sublime Des baisers froids comme la lune, sur cette Maculée conception qui m’avait fait entrer dans son royaume des mots et des femmes, sur ces deux textes qu’elle m’avait offert pour des étés jaune carré endiablés,  deux jours en été et deux mois et demi  (L’empreinte amoureuse, un thé avec ses chers fantômes ou encore femmes amoureuses, dans la tête de ).

J'aime son écriture ciselée, dentelée. J’aime celle qui parle si bien des femmes, de leurs multiples beautés, leurs sensibilités-émotions, leurs regards et gestes de mère, de sœur, d’amie, de fille.
Elle fait partie de mon étagère suisse-romande, mon étagère des jours de blues, d’amies qui sont de l’autre coté du lac Léman. Celles que j’invoque les jours gris, les jours où elles me manquent, où me manquent leurs empreintes et leurs rires, leurs tendresses et leurs regards, leurs douceurs et leurs jalousies, leurs attentions et leur chamailleries. Bref mon gang de femmes fétiches. Celles qui illuminent d’un rien les jours quand elles arrivent et qu’on s’attable ensemble autour d’une table, dans un café, à regarder et parler de la vie qui passe, de ce présent, passé, futur, maintenant. 

Vous allez penser que je ne suis pas objective. Cela est certainement vrai. Mais lire Mélanie Chappuis est pénétrer le cœur des femmes, leur corps, leur âme. Comprendre qui elles sont, comment elles vibrent, luttent,  aiment. Nous. Un cœur humain au service de ces sœurs humaines, celles de sang et de chair, celles qui s’expriment, pensent, crient, se perdent, illuminent, adorent, rient, sont solidaires, fidèles ou au contraire deviennent rivales, jalouses.
Et elles sont belles ces femmes sous la plume de Mélanie Chappuis. Elles sont terriblement elles, nous. Elles sont tendres, rigolotes, merveilleuses, ignobles, rieuses. Elles abordent les rivages que l’on ne dit jamais, ceux dont on tait ou que ne dit qu’à celle qui nous est précieuse, la meilleure amie. Mélanie et sa tendresse, sa douceur et d’un petit revers de mot vient nous caresser la peau. 

Et « Ô vous, sœurs humaines » est tout cela. Toutes ces envies qui nous tenaillent, ces mots que l’on se dit entre femmes, entre amies, entre rivales. Ces gestes d’amour que l’on retient devant nos enfants qui grandissent, ces regards emplis de joies et d’amour devant celles que l’on aime, celle qui nous sont tendres, complices, présentes. Ces mots que l’on dit à ces autres qui nous obligent à sortir nos ongles vernis, nos dualités qui finalement ne sont celles des hommes feignant d’ignorer sous leurs poings serrés. Lire Mélanie Chappuis est entendre leurs paroles, lire leur regard, entendre leur silence, rirent de leur complicité. Une plume vive, alerte, portraitiste, douce et si complice à la fois.  

« Il est l’heure de dormir. Elle a sa maman pour elle toute seule, pendant quinze minutes, ensuite c’est au tour de son frère. Elle préfère quand elle couche son frère en premier. Alors les minutes deviennent plus longues, elle la garde presque trente minutes parfois, et sa maman fait semblant de ne pas s’en rendre compte. Ce soir elles se sont fait des chatouilles, elles ont beaucoup rit, jusqu’à se supplier d’arrêter, se promettre plein de choses si ça cessait. Un nouveau sac à dos. Un déjeuner rien que toutes les deux. Une gaufre bien chaude au prochain goûter. Elle a fondu en larmes. Ce n’était pas pour retenir maman, non, pas cette fois, simplement elle a pensé à quel point elle l’aimait. Et ensuite, logiquement, elle a pensé à comment elle allait faire quand elle mourrait, sa maman. […]. Sa maman rit sans la croire. Et elle, elle pleure. Plus fort encore quand elle voit que le sourire de sa maman plisse de plus en plus ses yeux. C’est que les rides, c’est la vieillesse, et la vieillesse, c’est proche de la mort. Maman, elle dit qu’elle peut vivre encore 50 ans, avec ses rides, et qu’ensuite elle les attendra tranquillement au ciel, elle et son frère […]. Maman, elle veut tellement la consoler qu’elle dit n’importe quoi. ça la fait pleurer de plus belle. Alors on va lire, propose maman. Et elles lisent. Et elle oublie le futur grâce au présent qui l’enveloppe de ses bras chauds. »

 « Ô vous, sœurs humaines » est ce recueil de fragments, portraits, nouvelles que l’on a envie d’offrir à toutes ces femmes qui nous touchent, que l’on aime, admire, celles qui naissent ou qui partent, nos mères, nos grands-mères, nos amies, nos copines, nos épaules droite et/ou gauche. Il y a tant de cadeaux, de mots portraits, miroirs, mains, couvertures. Il y a tant de nous, de toi, de moi, de nos attentions et amitiés…. On se reconnait tant dans ces six moments d’intimités partagés, les rivalités, les solidarités, les dualités, les complicités, les fidélités et les vanités.  

« Elle aime sentir la bienveillance de cette femme. Son adhésion. Le regard qu’elle pose sur son travail. Elle se sent accompagnée. Elle n’est pas son amie, elles se reconnaissent plus qu’elles ne se connaissent. Elles se tiennent à distance, et leur complicité n’en est que plus forte. Être plus proche ? Elle n’en est pas certaine. Elle a vécu les déceptions qu’apporte une trop grande proximité. Elle a souffert de la confiance qu’on accorde aveuglément, la jalousie qui surgit quand on ne s’y attend pas, les bassesses et les trahisons qui s’ensuivent. Elle a peur de l’amitié. Elle préfère le bouclier de sa solitude. Et pourtant, elle a besoin de cette femme, qui lui rappelle la beauté, la douceur. Elle a besoin de la pureté qui se dégage de leurs regards. Cette femme est un encouragement, un espoir, une joie. Elle est la possibilité d’une amitié. Une hypothèse. Elle n’ira pas vérifier. » 

 

A découvrir chez Nicole son Mots pour mots. Et à offrir pour Noël, à toutes celles que l’on aime ou que l’on déteste. Mais surtout à celles que l’on aime.

 

Ô vous, sœurs humaines
Mélanie Chappuis
Slatkine et co


07 décembre 2017

Céline Zufferey " Sauver les meubles "

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« Si on nous prenait en photo, on pourrait vendre cette table, on pourrait vendre ces chaises. C'est ce qu'on cherche à évoquer, avec nos faux sourires et nos spots lumineux : un couple équilibré, un bonheur tranquille, l'accomplissement d'une journée de travail qui se termine autour d'un plat cuisiné. Vu d'ici, les clichés qu'on construit sont plutôt confortables. Les petits déjeuners pourraient être comme ça, tous les repas pourraient être comme ça. Sauf qu'ici, ce n'est pas limité à des pages de catalogue. Le stable et le rassurant, la présence et l'affection, ils durent plus que la pose d'un modèle, que le flash d'un appareil. La scène qui se joue ici, c'est celle qu'espèrent vivre les clients quand ils achètent cette table, quand ils achètent ces chaises. »


Waouh quel livre mes amis. Mais quel roman ! J’avoue, il est aux antipodes de ce que je lis, à l’exact opposé de mes habitudes de lectures et de lectrice. Quel tour de passe de passe que sont les 68 premières fois. Il fallait déjà un sacré culot pour oser le sortir dans la Collection Blanche de chez Gallimard, considérer comme hautement classique (si il n’y avait pas cette nouvelle génération. Je pense notamment à Sandra Lucbert et son sacré exercice de style qu’est « La Toile » ou « De la bombe » de Clarisse Gorokhoff)).
La Collection Blanche. Gallimard. Un premier roman… Un peu comme Moro-Sphinx de Julie Estève, paru chez Stock. Une nouvelle génération d’auteurs qui déménage les lecteurs et dépoussière la littérature, nous empêche de tourner en rond ou en carré, nous pousse dans nos retranchements, invite à ouvrir les yeux et ne pas rentrer dans des cases bien programmées, bien marketées.
Car il faut le dire… à l’origine, « sauver les meubles » de Céline Zufferey (si je m’en réfère à la 4ème de couverture) n’aurait jamais dû atterrir dans mes mains ou s’éparpiller dans ma tête. Quelle ingéniosité, quel regard sur notre société bien propre, policé, mettant en garde contre les dangers potentiels de sortir des travers, de placarder sur nos murs et boites aux lettres, des sourires grandeurs familiales bien huilés, de brancarder haut et fort les valeurs commerciales et marketing comme fondement de vie. Waouh mais quel roman oui… ! Il est grand temps de sauver les meubles, grand temps de casser les schémas que nous nous sommes établis. 

 

« Sauver les meubles ». On pourrait presque penser à un ouvrage de George Perrec, à Lamartine qui posait déjà le débat de ces objets inanimés « avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ? ». 

Tout commence autour du narrateur. Photographe aux ambitions artistiques, il aurait aimé pouvoir vivre de sa passion, de ces grains de peau qu’on sublime pour le « bruit » provoqué, une forme de désorganisation de notre regard, cette envie de mettre en valeur ce qui déborde au lieu de lisser, s’épancher sur la beauté des choses et portraits.
Mais la vie n’est pas un long fleuve tranquille. La vie d’artiste est loin d’être celle que le marketing et la publicité nous vend. Il faut rembourser ses crédits, vivre, payer la maison de retraite de celui qui est le père, le moralisateur, celui qui projette et que l’on aimerait rendre fier. La vie fait qu’être artiste n’est pas un meuble que l’on regarde, range, nettoie d’un revers de chiffon. Non la vie, elle se gagne à coup de sueur, de mains, de sourires forcés et d’ingéniosité.
Alors pour subvenir à ses besoins, notre narrateur est engagé par une grande entreprise de meubles pour réaliser les photos qui serviront dans les catalogues commerciaux. Finis les rêves, les idées créatives. Il faut du propre, du bien cadré, du rythme, des familles aux sourires bienveillants, aux stéréotypes tribaux saupoudrés d’un mélange exotique sociétal, de tables en bois écologiquement et hautement responsable (COP 21), de canapé ou le modèle familial resplendit, papa, maman et les enfants… Bref un catalogue de consommation de masse, d’objets inanimés qui finiront dans les quatre pièces bien nettoyées, un poil de couverture un peu bouchonnée pour faire comme si, une tasse qui traine sur la table pour saupoudrer un peu de magie.
Dans ces campagnes de promotions marketing commerciales bien formatées, notre narrateur rencontre celle qui deviendra sa dulcinée, une muse qui pose dans des décors de rêves sous couvert de flocons de neige envoyés par des ventilateurs et autres machines à vent. Nathalie et sa douceur, son sourire, ce regard qui en dit long sur celui qui la cajole, tel un animal, un homme en rut, l’assistant, celui qui est justement le supérieur du narrateur (vous suivez ça va ?). Transgresser les valeurs, violenter cette publicité, le marketing imposant de montrer le lisse, le beau, la copie conforme d’une société aux valeurs nettoyées. La couche superficielle que nous aimerions reproduire, mettre sous cadre telle une photo en noir et blanc, un portrait de famille où tout est bien qui finit bien.

Mais voilà. La vie c’est autre chose que le formol ou l’éther que l’on regarde dans ses catalogues. La vie, elle bouge, elle est noire, blanche, voire grise même souvent. Alors malgré l’amour qui nait entre notre narrateur et Nathalie, malgré le beau qui se profile et la tentation de rentrer dans le moule d’une famille et d’une vie bien ordonnée, notre photographe de pacotille va bien vite s’ennuyer (cela ne vous rappelle pas quelque chose, vos rêves bien piétinés, envolés). Casser les schémas, le ronron quotidien, la salle de bain que l’on partage, ce canapé sur lequel on s’installe bien confortablement, couverture de laine pour se protéger et se tenir chaud, le lit joliment froissé. Transgresser les règles établies… Et monter un site porno avec un pote complètement barge, tenter de captiver les consommateurs de rencontres et t’chats pornographiques en vendant du rêve version point GIF. Quelques secondes de simulacre de jouissance pour une extase sur une table de cuisine ou un canapé détourné, le tout derrière un écran et des réseaux sociaux orgasmiques.
 

Bref vous avez compris que « sauver les meubles » n’est pas du tout le livre bien rangé et bien soigné que l’on pourrait croire. Il est au contraire, une sacrée étude sur nos comportements, un regard sociologique sur nos envies quotidiennes, sur ces produits marketés que l’on nous vend comme de le poudre aux yeux, comme nos rêves qui se rangent dans nos souvenirs, tiroirs bien huilés pour ne pas faire trop de bruit quand on les ouvre (de peur de surprendre quelques fantômes qui reviendraient).
C
éline Zufferey nous réveille, nous exhorte, nous titille, nous chafouine, ose, nous culbute sur nos petits travers quotidiens, ce que l’on tait ou regarde de côté et qui pourtant sont là, comme une jouissance que l’on tenterait de canaliser, une couverture que l’on se disputerait, les pages d’un catalogue érotique sur lequel on tomberait après avoir regardé celui d’un géant du mobilier  où rien que la notice de montage est déjà un vrai dédale à traduire.

D’une écriture vive, rythmée, scandée, remplit d’humour, un poil caustique, crue (mais là… il suffit d’écouter des conversations pour savoir que les mots qu’elle écrit sont ceux que l’on entend, dit), elle nous montre nos travers, nos trains-trains quotidiens, nos règles de vie bien propre, nos réflexions, cette petite société où nous sommes rangés tel des soldats de plomb, au garde à vous,  chacun dans son rôle attribué, une tête ne dépassant pas l’autre, un pas après l’autre. L’image est nette, aucun flou toléré, tout est centré, millimétré, focale mesurée, porte-monnaie grand ouvert sur un consumérisme effréné et formaté et comble de chance, mesuré par des sociétés elles-mêmes marketisées. 

Il faut vraiment lire Sauver les meubles et se poser la question de comment les sauver, suvergarder, comment ne pas rentrer dans ces stéréotypes d’une solitude conceptualisée (comme aurait dit Alain Souchon, cette ultra moderne solitude), contemporaine, casser ces clichés, regarder, toucher  et oser les rencontres autrement que derrière un écran, se parler, arrêter de se dissimuler derrière des mots quand la vie ne fait qu’être là, autour et en nous, quand un monde ne tourne pas que rond et autour de réseaux sociaux, de catalogues aux lumières et familles artificielles, de vies formatées. 

Sauver les meubles. Oui. Merci Céline Zufferey de nous le rappeler. Votre livre secoue, dérange, ouvre et il était grand temps. Le timing est juste parfait. (Et je parie que l’on entendra de nouveau parler de Céline Zufferey tant son écriture est maitrisée et laisse entrevoir un possible chemin) - (Ps : je ne vous dis pas le nombre de phrase que j'ai noté et qui sont un miroir de mes pensées.)

 

« Les objets nous dévoilent, les meubles ne cachent rien. Notre canapé révèle nos ambitions, les chaises de cuisine nos espoirs, la bibliothèque nos peurs. Si la personnalité est une photo, l'appartement en est le négatif.
Nathalie, c'est la tasse et sous-tasse de même couleur, c'est l'armoire à rangement, c'est la chaise droite, le mug «I love NY», le portemanteau dans l'entrée.
— Et toi ?
 Je suis le verre ébréché, le tiroir qui ferme mal, le bol à cochonneries, la poignée où on accroche les vestes. »

 

« Sauver les meubles » fait parti de la sélection des 68 premières fois, édition 2017. A retrouver sur le site, toutes les chroniques des éditions passées et de celles en cours ainsi que les diverses opérations menées.

 

 

Sauver les meubles
Céline Zufferey
Gallimard

 

 

logo 68 premières fois

06 décembre 2017

Lupano - Mudja " Cheval de bois Cheval de vent"

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Aujourd’hui est un jour spécial, très spécial. Le genre de jour que l’on n’oublie pas, qui a lieu qu’une seule fois dans l’année et que l’on attend impatiemment. Enfin moins que le roi, que dis-je Sa Majesté Le Roi ! Vive Le Roi ! 

« Majestéééé… Le jour est levé… Il faut vous réveiller … » 

Au pied du lit de Sa Majesté suprême, tel un sbire valet de chambre 1er ministre au nez Cyrano Pinocchio, notre bon courtisan dévoile le jour spécial en tirant le rideau. Sur son ventre s’inscrit en ombre portée ce « Jour spécial », ce jour que sa Majesté, encore endormi,  au ventre bedonnant et aux cheveux hirsutes, semble attendre avec une folle impatience. Car aujourd’hui, c’est LE jour spécial, le jour où « ENFIN C’EST MON ANNIVERSAIRE !!! ». Et tel un marsupilami bondissant, notre roi embarque sa couronne et sort de son lit, tonitruant, vêtu d’une simple tunique blanche mousseline. Dans la chambre royale, le 1er courtisan et le valet semble étourdi par sa vitesse et son allégresse. C’est son anniversaire !! Rien ne peut le retenir de le fêter à sa guise !  

« Voyaux Anniversaire mavesté »
« Joyeux anniversaire majesté » 
« Ne bougez plus » 

Coiffeur, parfumeur, habilleur se précipitent à ses pieds. Et la liste des cadeaux reçus se dévoile. Rien est trop beau pour notre Majesté de pacotille, un arlequin fantoche, un roi fou, un roi égoïste.  

« - Une pince à sucre en or massif, un gorille savant qui tricote, deux beaux dés en dent de baudet, un long manteau en cupules de gland cousues ensemble avec du fil doré et rehaussé de plumes de fesse d’autruche…
- Oui, bon, merci ! » 

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Car le roi s’en fout ! Sa Majesté Suprême s’en moque ! Cavalant sur son cheval de bois « Sultan » porté à bout de bras par sa garde, le Roi ne veut qu’une chose : la plus belle création, l’objectif de cette journée royale, son GATEAU ! Un gâteau rien que pour lui, un gâteau immense, une tour vertigineuse, une orgie de sucre et de crème ! « GA-TEAU ! GA-TEAU ! ». La création unique et spectaculaire réalisée par la brigade des pâtissiers royaux, le « Vertige crémeux aux fruits exotiques » surmonté de sa précieuse cerise. La fameuse cerise sur le gâteau. Ainsi tout la garde royale et son bon peuple se plient devant ses exigences, tel un enfant gâté, l’enfant-roi, le ROI !! 

Mais au pied de son château bâtit à l’abri des villageois et autres gueux, deux enfants se réveillent et enfilent leur masque de renard. Le ventre creux, bondissant de toits de pisés en toits de chaumes, Ils ont rendez-vous avec celui que « On le cherche et on ne le trouve pas. C’est arrivé plein de fois. On le sent il est là, mais il nous échappe. SI on le voit pas, c’est qu’on ne fait pas suffisamment attention… » et « Aujourd’hui, on n’a pas le droit de se tromper. C’est un jour spécial. On doit le trouver, le comprendre, sentir sa force. »

Au loin le linge séchant entre deux fenêtres, dévalant les escaliers et les rues où rien ne pousse à par la poussière et quelques feuilles, le cheval de vent arrive au galop, fougueux et intrépide, bondissant d’escaliers en tour de garde, s’emparant avec l’aide des deux enfants montés sur son dos, du suprême GA-TEAU, le vertige crémeux aux fruits…  

« Aux armes, on me pique mon vertige crémeux !
Aux fruits exotiques !
Police !!
Faites tirer les canons ! Hissez les voiles !!
CHARGEZ !! »

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Et c’est reparti pour un festival de délires, de rires et de « faut pas pousser mémé dans les orties », Lupano est de retour encore une fois, accompagné ce coup ci du chevalier Gradimir Smudja, le Grand Gradimir Smudja lui-même, le pourchasseur de rois fantoches, de régimes totalitaires, le portraitiste de Van Gogh, le caricaturiste au sens inné des couleurs. 
Les deux réunis ne pouvaient que faire de ce « Cheval de bois Cheval de vent », une cavalcade de petits détails et quiproquos face à l’égoïsme et la démesure insensée d’un roi de pacotille. 

La bande dessinée se lit, devient farce, conte, chevauche les mille et une fresques flamboyantes d’idées et de complicité. Il y a la tendresse insensée d’un Lupano qui s’en donne à cœur joie, sa délicatesse, sa joyeuseté et son goût immodéré contre toutes formes de  régimes, de totalitarismes. Lupano et son irrévérence. Lupano comme je l’aime. Juste à point pour raconter son histoire et tirer à boulets de canon et de cheval de bois sur un roi bouffon, rempli d’un nombriliste outrancier. 
Quand à Smudja, son graphisme rayonne. Les couleurs transportent cette fable qu’un Molière- Voltaire aurait adorée. Il transgresse et rend le roi d’un ridicule à souhait, soulève les inégalités. Les heaumes rutilent, les cuirasses s’en donnent à cœur joie, les valets se courbent à en nettoyer le sol et le cheval de vent galope dans le vent aidé d’une population qui lave son linge sale dans les rues et escaliers. On perd son regard dans les détails, on admire le dédale de ce village qui se déploie à l’infini, on ressent la fougue du cheval galopant dans le vent, les deux enfants sur son dos. C’est amusant par les scènes et à la fois transgressif à souhait.  

Bref encore une très belle réussite pour les enfants turbulents et gâtés que nous sommes. Un vrai vent de liberté face aux inégalités. Et en cadeau à la fin de cet ouvrage chevaleresque… un dédale de jeux de l’oie pas comme les autres. Il n’y avait que Lupano et Smudja pour l’inventer !!! A vos dés, prêts ? Jouez !
 

La BD de la semaine se retourve ce mercredi chez la grande Moka. Il y aura encore de belles pépites à trouver et comme c'est bientôt Noel, nous aurions tord de ne pas aller y mettre notre nez. 

 

Cheval de bois Cheval de vent
Wilfrid Lupano – Gradimir Smudja
Editions Delcourt

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03 décembre 2017

Dimanche en poésie Thierry Metz "L'homme qui penche"

 

 

 

 

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 1.

Centre hospitalier de Cadillac en Gironde, pavillon Charcot. Octobre 1996.  

C'est l'alcool. Je suis là pour me sevrer, redevenir un homme d'eau et de thé. J'envisage les jours qui viennent avec tranquillité, de loin, mais attentif. Je dois tuer quelqu'un en moi, même si je ne sais pas trop comment m'y prendre. Toute la question ici est de ne pas perdre le fil. De le lier, à ce que l'on est, à ce que je suis, écrivant. » 

Il y a des livres qu’il faut lire, et relire, savoir entendre chaque mot posé, chaque mot déposé. Doucement. Prendre son temps, ne rien précipiter. Surtout ne pas précipiter. Entendre le mouvement du geste, voir la parole se préciser comme se construit un mur, une porte, un toit. Bâtir et solidifier son sol, entrevoir son ciel.
Difficile de vous parler de ce petit livre où l’homme se penche, où l’homme n’est plus que repli sur lui-même, son désespoir, sa détresse. Difficile de décrire non pas la noirceur du sujet, mais sa fragilité extrême, ce besoin de silence, de se trouver, retrouver, d’affronter ce monstre qui est en lui, celui qui le détruit. 

«  Je dois tuer quelqu'un en moi, même si je ne sais pas trop comment m'y prendre. ».  

En avril 1997, Thierry Mets mettait fin à ses jours, à cette impossibilité de continuer à monter des murs, à construire (si vous ne connaissez pas, penchez vous sur son Journal de manœuvre… j’en frissonne encore). Quelque temps auparavant, il écrivit ce recueil lors de deux séjours en hôpital psychiatrique afin de combattre sa dépendance à l’alcool et sa chute inexorable vers l’oubli, le désespoir, la perte de son fils. Mais comment refaire une vie, comment aligner de nouvelles pierres quand les fondations sont fissurées, embourbées, endeuillées. Comment relever quand l’homme penche, en funambule yeux bandés sur la faite du toit, sur cet espace où les tuiles se chevauchent les unes sur les autres, où l’ardoise n’est que le reflet du noir profond de sa couleur, glissante et en pente ? Comment tenter de remarcher, d’entendre la vie, le bruissement du vent dans les feuilles, le murmure de l’oiseau moqueur,  entendre la souffrance qu’il y a dans ce lieu où l’humain est en phase d’attente, de reconstruction, de désirs, de besoin ?  

« 42.

J’écris pour ne plus trop m’éloigner de ce que j’ai à faire.
Avec l’autre, celui qui voit tout : le buveur. J’écris avec ce qui me reste, entre le pouce et l’index, dans un pincement d’étoile. » 

Dans chaque mot posé par l’auteur, on sent l’édifice du vide arrivé, un nid qui se construit mot par mot dans une tendresse folle, un regard sur ses camarades d’asile, emplit d’humanité, de bonté, de cette jouissance aigue que seuls les plus désespérés savent offrir.
La pudeur effleure chaque être, chacun de ses courts textes comme un voile d’organza, un linceul de douceur et de caresse. Se tuer, se déposséder, extraire pas par pas, caillou par caillou, cet être qui se désagrège, qui se tord, se penche de plus en plus vers le bas.
Restituer sa silhouette, son ombre, la sienne et puis celles des autres, de Farid, de Sophie, Philippe ou encore Patricia, si jeune mais déjà couverte de cheveux blancs… de tous ses camarades qui entrent sans bruit et sont là, dans ce même édifice, cette même absence, attente. Qui a-t-il dans ses corps qui se bardent, se retirent du monde de la vie ? Qui a-t-il en eux qui font qu’ils marchent encore, titubant sous l’effet des psychotropes avalés ? Qui a-t-il pour qu’ils espèrent peut-être ou du moins écrivent leurs doutes, leurs désirs, leurs détresses, leurs besoins, une émotion, un sentiment indicible de la vie? Les mots creusent, éloignent, s’entrechoquent. « Il y a tellement à faire à l’intérieur ». La poésie s’installe tels les jours qui défilent, défient.  

«20.

Entre faire et défaire : toujours ce petit poème laborieux mais cette dois il y a comme un sourire dans ma main, la petite pièce sans valeur que l’écriture m’aurait donnée. A donner encore. Car il faut aussi traverser ce territoire. » 

Traverser la folie, le désespoir comme on traverse un désert. Le pénétrer, entendre sa chair, le sable gripper, s’agripper, être à l’intersection des couloirs comme on l’est face à sa vie. Se forcer à manger, à parler, se taire, se rendre invisible au monde, à soi, disparaître et être étonné de revenir, d’être là si présent, si offrant, « soutenue comme une brindille par un oiseau que nous ne voyons pas. » La poésie filtre les bruits et offre la lumière réconfortante, la source inépuisable de ce qui vit, vibre, affleure. Nul cri ou violence, tout avance, brouillard ouaté, brume silencieuse, rayon d’un jour qui transperce l’ombre de la nuit. Le regard se détache du présent, il sonde l’inaccessible, entrevoit ce que nul ne voit, tel cet homme qui marche si lentement, avec une si grande précaution qu’il ne s’aperçoit pas qu’il est suivit par un arbre. L’homme est en pente. 

« 40.

L’homme en pente
La maladresse de dire je
se savoir si…
Une fois pour toutes, le défi est d’en arracher la première page, de la mêler au livre, quelque par dans le hasard.
Chaque fois il faut extraire les mots de là où ils sont. Puis les mettre en langue.
Et peut-être alors, quelquefois… 

41.

Nous sommes en attente de ce qu’on croyait voir venir. Mais non, il arrive autre chose et il faut tout refaire. De soi à soi. Jusqu’au moment où, là, il y aura quelqu’un. » 

Se cacher, être au centre de ce monde qui le dépasse, s’éloigner de cette détresse, de ce fils perdu. Se cacher non pour se taire, mais pour se pencher, être de « soi à soi ». S’entendre, s’ausculter. Faire face à sa folie, non pas folle, mais la folie de sa vie. Entrer avec la volonté dans cet univers aseptisé, se recoudre, point par point, mot par mot, feuille par feuille, pierre par pierre. Tout vole en éclats. Un moi quasi impossible à retrouver, à relever, se pencher.  

« 51

L'homme qui penche se penche pour écrire, pour retenir, peut-être, ce qui était plus penché que lui. » 

Sachez monsieur Metz que là où vous êtes, entre toit en porte, entre fenêtre et lumière, vous demeurez, vous restez, vous êtes, L’homme qui penche, l’homme de manoeuvre. « J'écris pour ne plus trop m'éloigner de ce que j'ai à faire. » Vous êtes ce qu’on appelle la poésie du mot, la poésie de l’être, la rétention de la vie dans son plus simple éclat. Tendre la main et vous voir. « Je sais que mes petites paroles ne servent pas à grand-chose. Le langage n’est qu’une piste que suivra notre ombre. » 

« 67.

Peu à peu : se redresser, partir avec l’oiseau puis avec l’arbre, lui laisser nos gestes et le petit secret enterré  à son pied. Voyage, ascension de chaque instant pour équilibrer ce qui ne peut s’élever. »

 

Et relire le journal d’un manœuvre.

 

L’homme qui penche
Thierry Metz
Editions Unes

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01 décembre 2017

Evelyne Pisier Caroline Laurent " Et soudain la liberté "

 

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Chère amie,

 

Voilà quelques jours que j’ai terminé votre roman, ce lien, cette envie de faire vivre à tout jamais celle qui a été un fil, une main posée sur votre épaule, un bout de vous, ce regard et ces paroles qui vous ont grandi, permis autorisé d’être vous,  proche de vous. Evelyne votre amie.
Je viens de le reposer de nouveau après avoir relu quelques extraits qui m’avaient chavirée, emplie de cette gracieuse lumière, de cette générosité absolue, cette sensibilité à fleurs de peau, de votre « solarité » commune (je ne sais si ce mot existe se dit mais vos mots, votre amitié est un soleil, une éternelle source de lumière et d'humanité) et je suis toujours autant émue. Emue car ce lien qui existait et qui existera toujours entre vous et Evelyne, sera éternel, est éternel. Il est ce qui vit à l’intérieur de soi, qui révolutionne cette part de vide qui nous habite, cette amitié indestructible qui se devine sans jamais nuire.  

Vous lire… vous deviner derrière les mots écrits par votre amie disparue, voir le chemin parcouru par les femmes, nos mères, nos sœurs, nous-mêmes, leur émancipation, la liberté acquise…
Vous lire, quel plus beau cadeau pouvait espérer Evelyne, quelle plus belle chose et délicatesse, générosité et plus encore, pouvait-il exister. Je ne sais décrire car quelque part réside en moi cette femme que vous avez aimé, que vous aimez.

 « L'intensité d'une amitié, ça vous fait une joie pour mille ans, c'est comme un amour, ça vous rentre par le nombril et vous inonde tout entier. Ça ne se mesure pas en mois. »

Vous avez raison, une amitié ça vous happe, vous transforme, vous donne sans compter, vous porte, vous offre, vous modifie tout en gardant votre personnalité, ça vous rentre par le nombril, le cœur, les mains, les épaules, la tête, ça vous irradie, vous transporte tout entier. C’est un coup de foudre. Et c’est magnifiquement beau. Magnifiquement fort. Fort et beau. Beau comme un jour naissant, beau comme une construction. Beau comme une main qui se dépose sur l’épaule. Précieux.

Car votre livre est précieux.
Il est précieux à juste titre. A juste mesure. 

Il est précieux car il décrit de manière pudique et juste, de façon sincère et vivante ce que fut le parcours de votre amie, d’Evelyne, des femmes de sa génération mais aussi de la nôtre, de cet héritage que l’on doit à celles que l’on nomme des féministes et que nous avons tendance à oublier ou par avis contre-révoltionnaires de ne pas vouloir leurs ressembler. Et pourtant… pourtant… Ce que vous décrivez est non seulement cette passion qui les enflamme mais aussi cette folie, cette douce et belle énergie, cette liberté, ce droit et cet insatiable appétit pour le droit d’être et de se savoir femme, de le revendiquer, de le clamer et d’être libre.
Votre livre est précieux car vos plus belles pages sont ces liens qui vous unissent et que vous nous transmettez, vous nous offrez comme on offre la vie, une amitié pure et réelle, sans contrepartie, sans un quelconque intérêt ou attente. Une amitié puissante et libre, douce et intense. Comme l’est la vie, comme le sont les liens qui nous unissent à ceux qui nous sont chers, à ceux à qui l’ont dit « je t’aime ».

Votre livre est précieux. Intense, fou, solaire, essentiel. Bouleversant de sincérité. Merveilleusement délicat. Un écrin dans un tissu de soie, dans un foulard rouge de vie, rouge d’amour.  

Je ne sais vous dire tout ce que je ressens, tout ce j’ai ressenti. Ce feu et cette douceur, les visages de celles qui me sont proches, celles qui le furent, ceux qui m’ont apportés. Je ne pourrais vous dire tout ce que j’ai ressenti et qui m’a enivrée de tant d’émotions que les larmes ont plus d’une fois étaient sur le point d’embrasser vos mots, cette liberté de choix, de vie.
Il y a des livres qui transportent, transforment, vous grandissent, qui deviennent des liens d’amitié, des précieux qu’il faut savoir conserver, continuer, fort, très fort, tendre la main, entendre les rires et les soupirs. Et « J’espère un jour, quand moi aussi j’aurai soixante-quinze ans, tendre la main à une jeune femme de vingt-huit ans ;elle serait éditrice, romancière, étudiante, sans emploi, technicienne, agricultrice, rebelle, enceinte, amoureuse, divorcée, pleine de rêves, folle à lier, je l’appellerais « mon amie chérie [ma belle pour moi] et je lui dirais : « En avant pour la belle aventure ! Fonce ! En toi j’ai toute confiance. »

Il y a des livres qui sont des mères, des pères, des amis et puis il y a le votre qui est plus que cela. Il est « Et soudain, la liberté ». 

« A quoi tient l’amitié ? Une main tendue, un éclat de rire partagé, un caillou qu’on se prête pour atteindre la case « ciel ». »

« Je ne saurai pas finir. C’est la vie qui finit pour nous. »
 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée parl’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. Retrouver sur le blog des 68 premières fois, toutes les chroniques liées à ce roman.

 

Et soudain la liberté
Evelyne Pisier – Caroline laurent
Les Escales

 

 

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