Le blog du petit carré jaune

20 avril 2018

Maëlle Guillaud "Une famille très française"

 

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« J’ai fait d’eux une famille idéale dans laquelle je pouvais me lover, je les voyais comme ils aiment se présenter, ou comme j’avais envie qu’ils soient, une famille très française qui malgré moi m’ensorcelait. »

Les romans parlant de l'amitié ne sont jamais une source facile à écrire. Trop de pathos, d'amour ou de rejet, de résilience à rechercher. Et pourtant avec Maëlle Guillaud il y a encore une autre source, un autre domaine à lire.

Tout commence un premier jour de classe où Charlotte, jeune adolescente, voit arriver celle qui deviendra sa meilleure amie, celle qui la frappe par ses manières, son langage, sa facilité à revêtir les habits de l’adolescence, sa silhouette élancée, longiligne, parfaite : la blonde et angélique Jane. Jane Duchesnais. Le nom d’une  famille où la mère est l’élégance incarnée, jouant avec les plis des foulards et le collier à perles qu’elle porte autour du cou, où le père est celui qui impressionne par son aisance, sa culture, ses gestes emplis de majesté et de courage, où Gabriel, le frère de Jane, devint rapidement celui qui fait battre son cœur au rythme de ses yeux aimantés.
Les Duchesnais, une famille qui apparait comme la plus belle des familles unies et aimantes, celle qui est loin de ses manières et des stéréotypes juifs séfarades d’origine marocaine, aimant, un poil trop protecteur peut-être. Jane,  loin des rondeurs et de ce corps qui se déforme, sa silhouette disgracieuse. Les Duchesnais, la famille parfaite au yeux de Charlotte.
Mais qu'en est-il quand la vitrine se fissure, quand l'accident rend les choses tragiques, compliquées,  quand l’attraction est si puissante qu’il en devient difficile, complexe de s’échapper, de trouver l’issue de secours, la sortie qui fera oublier l’ogre, le machiavélique mécanisme, engrenage, ce trompe-œil d’une famille ensorcelante ? Qu'en est-il lorsque pour plaire, Charlotte est prête à renier son passé, sa famille, son identité, à rechercher une image qui est autre que la sienne ? 

« C’est drôle comme les autres nous influencent malgré nous. » 

Avec un brio et une plume alerte, des phrases courtes, laissant peu de place à la respiration, Maëlle Guillaud nous envoute par ce récit sur la construction de adolescence, cette période de recherche, de mimétisme où pour se sentir appartenir à une caste, un clan, une famille, il est si facile de renier père et mère, de laisser s’estomper sa propre richesse, son identité, son histoire personnelle.
On entre dans ce roman et on ne le quitte pas, avalant chaque mot, se métamorphosant sous la coupe de celui qui devient l’ogre, ne pouvant croire que cette aura est aussi féroce, manipulatrice, que cette amitié puisse ainsi détruire ce qui fait la valeur de Charlotte, ses origines, des siens humbles et croustillants. Aux antipodes de ce qu’elle connait, Charlotte plonge dans les mains de cette famille française respectable à avoir honte de ses proches et de sa richesse, à côtoyer le démon en personne. 

« Le diable n’apparait qu’à celui qui le craint. »

Pour un deuxième roman, Maëlle Guillaud (découverte lors de la sélection 2016 des 68 premières fois) affirme son goût pour les écritures et les histoires peu communes, les enfermements, emprisonnements, les expériences suffocantes à la limite d’une tension extrême, les emprises psychologiques et physiques, l’apprentissage de l’identité. Comme dans « Lucie ou la vocation », elle nous entraine avec une facilité et subtilité déconcertantes dans ce roman turn-page, où chaque personnage prend de l’épaisseur, se charge d’une identité propre qui frôle la paranoïa pour certains, la beauté identitaire pour d’autres.

L’adolescence est abordée sous la construction de l’identité, l’amitié forte, l'apprentisage et la quête d'un soi. Maëlle Guillaud aborde cette facette d’émancipation,  de recherche et de la facilité dans laquelle on peut tomber : l’oubli des origines, la richesse qui nous est propre, l’identité singulière et unique, l’emprise et les manipulations exercées. Et c’est fort, profond, de lire ces chemins parallèles où chacun évolue, caché derrière une identité nationale semblable, une identité française. Un roman envoutant, profond, incroyable et une très belle plume. 

« Nous sommes des énigmes, des mystères, des blessures inavouées les uns pour les autres. A force de vouloir leur ressembler, j’ai été comme anesthésiée. J’attendais leurs phrases mais ne donnais pas de sens aux mots. Je voyais ce qui se déroulait autour de moi, mais je refusais de comprendre. Peut-on tomber amoureuse d’une famille ? Vouloir à tout prix être adoubée ? »

  

Une famille très française
Maëlle Guillaud
Editions Héloïse d’Ormesson


18 avril 2018

Troubs "Mon voisin Raymond"

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« Je vais chez Raymond : mon voisin d’à côté. Il n’y a qu’un bout de bois à traverser et on arrive dans un petit hameau où n’habitent maintenant que lui et son frère. » 

Il arrive des fois de lire une bande dessinée où il ne se passe rien ou du moins à pas grand-chose : un vol de palombes, un sentier qui chemine dans la forêt, une cueillette de champignons, une tartine de miel ou de confitures des fruits du verger, un tas de bois à rentrer ou tout simplement une saison qui passe, des feuilles qui roussissent, des jours ordinaires dans une vie ordinaire.
Il ne se passe rien oui. Ou du moins rien de transcendant, la vie avec ses petits instants de répit, ses joies infimes, ses pas lents et paisibles. La vie sans rien demander de plus, sans attendre et vouloir la course poursuite d’un temps qui mouline. La vie a jour le jour, dans ses rencontres et ses délicatesses. 

Mon voisin Raymond est cette invitation à lire la beauté du jour, à se frayer un chemin dans la prairie, prendre son temps. Il ne se passe rien. Juste le signe de la vie qui passe, juste la conscience de ce qui nous entoure, la rencontre entre deux êtres que tout pourrait différencier. Juste un voisin un peu âgé qui nous invite à prendre le temps, s’assoir pour boire un café, discuter de tout et de rien, de la pluie et du beau temps. Juste un instant qui passe, le bonheur fugace de la vie et de ses aléas. 

« Ça va ? Ça va ! » 

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Raymond est un vieux monsieur aux yeux rieurs, un ancien comme on aimerait l’appeler. Habitant au bout du chemin qui traverse la forêt, Raymond est ce petit vieux qu’on aime pour sa tendresse cachée, sa simplicité , son cœur généreux et son absence de méchanceté. Sa cuisine pièce principale respire le bois de la cuisinière où mijote le restant d’une casserole de nouilles, des vieux rideaux qui en ont vu d’autres, le bruit de fond d’une télé allumée et qui retransmet le brouhaha vindicatif d’une assemblée de parlementaires meuglant entre eux, des chats qui miaulent leur pâtée. Dans son jardin, nul trace de pesticides ou de nitrates. Des bidons récupèrent la pluie, les arbres sont chouchoutés, les plants de légumes couvés. Tout est raisonné et serein. Calme et tranquille. Bon comme du bon pain.
Dans son bleu de travail et sa casquette vissée sur sa tête, Raymond regarde le temps passé comme on regarde la vie et ses souvenirs. Doucement, tranquillement avec ses rires et ses bouquets d’instants. Rien d’autres. Délicats moments, tendres instants. Invitant son jeune voisin à venir partagé quelques instants, Raymond nous fait prendre la conscience du temps et de sa valeur. La vie sans crise de vitesse, calcul ou résonnance de ce quotidien qui file trop vite. La vie selon les saisons que l’on regarde sans se poser de questions. La poésie du quotidien. 

« Certains arbres sont encore remplis de feuilles qui tombent toutes ensemble sur le sol. Cette année, depuis le début de l’hiver, un groupe de palombes a élu domicile autour de la maison. Elles sont farouches. Au moindre bruit, elles décollent dans un grand sifflement d’ailes. » 

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Une bande dessinée minimaliste sur la vie, sur des invisibles qui ne demandent qu’encore un peu de vie, histoire de raconter une chanson du temps qui passe, du temps qui vient, du temps qui est là. Une bande dessinée que l’on a envie de prendre avec nous comme un vieil album photos qui nous rappelle la beauté du temps et de ceux qui nous le raconte. Une bande dessinée comme du bon pain, tendre, délicate, douce. 

« Les vieux, ils sont sensibles à ça! Et elle avec ses 87 ans maintenant, elle est dans les âges où ça peut arriver, ça m’a tiré des larmes de la voir comme ça dormir. »

 

A découvrir chez Moka et Jérôme. Les bulles de la semaine sont à retrouver chez Noukette.

 

Mon voisin Raymond
Troubs
Futuropolis

 

Mon voisin Raymond

16 avril 2018

PolaroïdS " Le Clou "

 

Tu te débats dans tes contradictions. Tu vis dans un cadre dont rien ne parvient vraiment à ébranler les fondations. Parfois, tu te fais peur. Tu suscites la crise pour qu’autour de toi, ça tangue un peu. La réaction te donne l’impression qu’il se passe quelque chose. Mais en réalité, rien ne se produit. Tu ne veux pas changer. Tu veux que tout demeure en l’état. Tu aurais trop à perdre si quelque pièce de l’ensemble était déplacée. La facilité, le confort, le sentiment d’avoir construit quelque chose de solide, le regard de tes enfants. Mais il y a un prix à payer.

La duplicité. Le mensonge permanent. La trahison de ceux que tu prétends aimer.

Tu penses que ce n’est pas si grave. Tu crois en ta bonne étoile. Tu maitrises. Parfois même, tu joues avec le feu. Il suffirait d’un rien. Qu’on vous voie. Que quelqu’un parle. Et tout serait terminé. Mais voilà trois mois, un an, ou dix que ça dure, et jamais personne n’a donné l’alerte. Alors tu continues. Deux tableaux. Double vie. Comme les fumeurs, tu es persuadé que tu peux arrêter quand tu veux. Mais quand une histoire se termine, vite vite, tu cherches à en entamer une autre. Et puis une autre. C’est si facile. Ta femme ne sait pas. Ta femme ne veut pas savoir. Ta femme ne saura rien.

Evidemment, au fil des semaines, quand tu te rases le matin, tu ne peux pas ignorer que tes traits changent. Tu t’endurcis. Ça se voit au pli de tes lèvres. Au coin de tes yeux. Ton regard est plus terne, aussi. Parfois, tu entends un bruit de verre brisé, comme si un objet se cassait. Mais il n’y pas de verre. Juste un décalage de plus en plus grand entre l’homme que tu croyais être et celui que tu es vraiment.

Tu te consoles en te disant que tout le monde fait ça. Tu n’es pas le seul. C’est vrai. Tout le monde fait ça, ou presque. Tout le monde ment, dissimule, et cultive ses petits secrets dans les caves obscures de sa conscience. Mais certains secrets sont plus odieux que d’autres. Cependant, il faut choisir, et la vérité te coûterait plus cher. Tu t'es renseigné. Avocat. Partage des biens. Et le regard des enfants du salaud qui fait ça à leur mère.

Tu te trouves des prétextes. Tu cherches des alibis. Tu manies le langage pour tordre la réalité à ta guise. Tu finis par te persuader du bien-fondé de tes actes. Tu es pour la paix des ménages. Surtout du tien. Mais depuis quelques jours, le matin, tu éprouves de la peine à te lever. Tu te demandes pourquoi tu fais tout ça. Est-ce que la poursuite de ton petit plaisir justifie que tu y laisses ton courage, ton honneur, ta dignité? Tu te demandes si tu ne t’es pas trompé dans ta définition de la liberté.

Et puis un jour, avant de te raser, tu n’effaces pas la buée sur le miroir. Tu le décroches du mur et le poses à l’envers. Il ne sert plus à rien : il y a longtemps que tu t’es perdu de vue.

Tu gardes juste le cadre.

Et le clou qui le tient.

 

Ce texte est le fruit d’un jeu de ping-pong créatif, entre Gwenaëlle Péron et moi-même. Elle écrit un texte, je lui réponds en photo. Je lui envoie une photo, elle me répond par un texte. Et nous publions ensemble le fruit de notre échange. Voilà l’idée de départ. Après tout est possible…

 

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15 avril 2018

Dimanche en poésie - Thierry Metz " Lettres à la bien aimée"

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« T’offrir une feuille encore verte, te donner un caillou parce qu’il est blanc, parce qu’il est rond, te montrer un homme qui passe avec sa marchandise, ou les mains vides, faire que le jardin soit l’endroit où tu aimes aller.
Que montrer d’un silence ?
Ses peuplades dans le réel ? »
[…]
« T’écrire c’est construire la petite hutte de Nicolette, fleurie dedans et dehors.
Qu’il y ait juste assez de place pour deux amants.
Où filtre un rayon de lune. »

 

Ouvrir un livre d’un auteur, poète que l’on admire. Ne pas trop savoir où il va m’emmener dans ces « Lettres à la bien aimée »de Thierry Metz. Juste comprendre encore une fois que le poète manque. Il manque un simple maçon, un simple poseur de pierre, dans la sophistication du moi actuel. Il manque juste celui qui n’a plus ce lien qui le relie, n’a plus qu’un grenier de chagrin à offrir à celle qu’il aime, n’a plus que le souvenir d’un enfant qui n’est plus mais qui demeure, un cahier qui retrace les mots, les absences, les doutes, les couleurs de la vie. 

« Où je suis il n’est pas facile de t’écrire, d’entrer avec toi dans le cahier, pour le refermer, pour y être seul, avec toi. Ne serait-ce qu’un instant. […] Le mieux peut-être est de rester là où nous sommes – et resterons – inconnus. Comme ceux qui n’attendent rien sous un platane.
Ta lettre est ici où je n’entends plus que des mots ; où je n’ai que ce sel. » 

Durant neuf mois, Thierry Metz fait un stage de maçonnerie à Périgueux. Entre les journées à l’atelier, le soir dans la chambre de cinq lits ou plus, les salles et couloirs où il demeure seul, en retrait de la vie collective, il écrit des lettres, des courts passages à sa bien-aimée. Des lettres comme des bouts de ficelles, des lacets qui unissent deux membres loin l’un de l’autre.
Une écriture qui retrace l’instant fugace de la pensée, l’absence, la solitude, l’amour, l’éloignement, la beauté, le repli loin de ce monde qui bouscule, le laisse sans énergie ni envie, loin de ce monde où les personnalités fortes cognent et les fragiles se replient.  

« J’ai reçu ta lettre.
Ton écriture de gauchère. Rapide et tordue. Tu me demandes si ça va.
Te répondre est facile, j’aperçois toujours les mêmes prédateurs, les mêmes gens. Qui se dévorent les uns les autres. Dans la vase. » 

Etre un mot dans une chambre, entendre la force de la blancheur de la page, le dallage au sol, le toucher de la table en bois. Etre un mot, une lettre, un passage, être maçon de l’encre et s’alléger dans le liant de l’écriture.
L’humilité. 

« Là. Précis comme l’allège d’un mur. Mais toujours dans la chambre où chaque soir je t’allume un petit cahier avec des yeux de merle.
J’entre ainsi. Où tu es. Avec mon métier, un peu d’argent, un crayon. […]
Seul contre son âme un homme ne pèse pas lourd. » 

Lire Thierry Metz c’est entendre la part intime qui réside en lui, en nous. C’est poursuivre le fil de la vie, le souffle d’un instant, se perdre dans l’infinie moment d’un recueillement personnel, retrouver ce qui fait son cadre, son environnement, sa force intérieure. C’est poursuivre l’équilibre précaire de la vie, qu’importe ses failles et ses incertitudes. Retrouver le fil de plomb donnant la verticalité. C’est ouvrir, fermer, rouvrir, refermer, s’ouvrir…  

« (Ouvrir la main. Veiller à ce qu’il ne manque rien. Ni en toi ni dans l’arbre.) » 

« Si tu le veux, nous habiterons ce petit livre (qui se voulait une lettre) avec des crayons de couleur et du papier à dessin, avec des journées de pluie et de soleil passant le pli d'une main à l'autre, jusqu'à le faire parvenir au sourcier ou à l'idiot, à celui dont tout le monde se moque. Mais qui vit, lui, dans une maison contraire, peinte et repeinte à la chaux. Où la mort peut entrer et sortir comme elle veut, avec qui elle veut. » 

 

Lettres à la bien- aimée
Thierry Metz
L’Arpenteur
Gallimard

12 avril 2018

Anne Collongues "Le gant

 

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« Elle déballe agenouillée ses affaires tandis que les gens se dirigent vers on ne sait où d’un pas qui semble fuir quelque chose qui les talonne. On ne lui prête pas attention.
Elle préférerait perdre sa carte d’identité, ses clés, son passeport, sa carte de crédit, tout ce qui se copie l’identique en quelques formalités pénibles, plutôt que ça. L’inventaire est presque terminé, tout est étalé par terre, mouillé – tant pis – elle retourne la besace vide : barrettes, médicaments, poussières et stylos en tombent, c’est tout, le sac est vide. Quelque chose se fige en elle, elle n’a qu’un gant. » 

Une femme, au détour d’un boulevard parisien, s’aperçoit qu’elle a égaré un gant, celui de la main gauche. Un gant en cuir usagé, rapiécé entre deux doigts. Elle a beau fouillé son sac avec de gestes rapides puis plus méticuleux, renverser le cabas, faire l’inventaire des objets comme on fait l’inventaire de ce qui nous parait utile, elle a beau en retirer un porte-monnaie, un téléphone, un portefeuille, des tickets de caisse, mouchoirs, carnets, tube de rouge à lèvres, « elle ne sent pas son deuxième gant ». Rien. Pas la moindre pièce d’habillement recouvrant la main et les doigts, pas la moindre peau de cuir.
Seule sous la pluie et sa bruine, son crachin nostalgique, mélancolique, elle retrace son parcours, revient sur les lieux qu’elle a parcourus durant ce laps de temps où les gestes deviennent mécaniques, machinaux, habituels, comme on revient sur l’existence de ce gant, cette seconde peau, les souvenirs liés à celui qui le lui avait offert. Sans trop s’éloigner de la station de métro, puis empruntant les boulevards et quais de la Seine, retrouvant le parfum de cet homme, la saveur de leur étreinte, la jouissance des bonheurs interdits, la crainte et peurs d’une possible liberté, elle parcourt les rues de Paris.

« On voit souvent par terre des gants orphelins : un gant n’est pas un bijou dont on suppose la valeur, si ce n’est marchande alors sentimentale. Et justement j’aimais ça : que personne ne puisse se douter de mon émotion, jusqu’au frisson parfois, de la lascivité de ce geste simple, glisser mes mains dans la chaleur tendre des gants, pareille à celle de la peau sous les vêtements. L’indécence qu’il y avait certains jours à les enfiler, quand ils faisaient ressurgir la sensation de te tes mains sur moi et tout le reste ensuite, qui me fermait les yeux un instant. Personne ne pouvait l’imaginer. » 

 

Qu’il est bon de retrouver la plume d’Anne Collongues, découverte lors de la deuxième édition des 68 premières fois, qui était une grande première pour nous aussi. Qu’il est bon de retrouver une telle écriture toute en douceur, poésie. Un long travelling de la mémoire, une mise en place de chaque pièce d’un puzzle, de parcelles de vie, d’un bonheur fugace, une errance nécessaire, un cheminement intime.
Et il est beau ce roman. Il est à la fois ce quelque chose d’émouvant qui surgit au coin d’une rue, d’un boulevard, un souvenir fugace et essentiel, lointain et pourtant si présent, quasi actuel, le télescopage des émotions, des sentiments et ressentiments. Il est d’une poésie de la pensée, des résolutions prises et celles regrettées, des endroits transités et des grandes foules où se niche l’ultra moderne solitude. Un pouvoir de subjection dans lequel on plonge avec langueur et délectation.

« Cette ville nous presse et on se pousse, quelques minutes de gagnées sur quoi, à baisser la tête ainsi, à foncer vers la suite, sans faire attention à rien. » 

Il est prodigieux de voir combien l’écriture d’Anne Collongues a gagné aussi en maturité. Là où dans son premier roman, certains passages me faisaient penser à une étude sociologique, un champ du regard (que j’ai compris par la suite en apprenant la deuxième vie d’Anne : photographe), « le gant » est dans l’élégance du mot, de la phrase. On y sent l’étouffement des lieux étriqués où sévit la promiscuité, le mouvement saccadé et mélancolique d’une foule qui ne semble plus vivre et la beauté des souvenirs, la langeur du temps, le désir. La poésie se dégage, se ressent, nous emportant dans une tendresse infinie. Le silence du lieu intervient soudainement, comme un nouvel éclairage qui se joue entre l’histoire et l’affect.  

A souligner les magnifiques encres, lavis, réalisées par Patrick Devreux (qui a travaillé notamment avec Nicole Malinconi) qui accompagnent de manière troublante et sensuelle l’histoire. Une très belle approche de deux arts. 

Une très très belle découverte encore une fois qui me fait dire qu’Anne Collongues prend vraiment un beau chemin littéraire et photographique. (à découvrir son regard dans L’heure blanche, Editions Le Bec en L’Air)

 

A noter le nombre de phrases qui ont ricoché dans mon carnet. 

 - « Le corps fait ce qu’il sait, un pas devant l’autre machinalement. Elle aimerait que la ville se déplie à l’infini sans intersection, sans arrêt, sans choix, seulement le goudron continu. »
- «  On est toujours fasciné par ce qui nous manque. »
- « J’aime penser aux livres que nous aurions visité ensemble, chacun avec nos yeux. J’ai gardé quelques uns de tes bouquins. Les pages cornées m’indiquaient où te rejoindre, je cherche quelle phrase parmi toutes a arrêté ton attention, et quand je l’ai trouvée – du moins je le pense -, je la relis plusieurs fois comme un mantra, j’ai presque l’impression de te toucher. » 

(Et comment ne pas souligner la qualité de l’édition et impression… : grammage du papier, choix et soin apporté, texture, délicatesse du toucher…  J’avoue qu’encore une fois, les éditions Esperluète ont participé à la saveur de l’histoire)

 

Le gant
Anne Collongues
Esperluète Editions

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