Le blog du petit carré jaune

23 octobre 2017

Anne-Sophie Monglon "Une fille, aux bois dormant"

 

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« Il y a ce conte qu’on connait le plus souvent dans ses versions édulcorées, celles de Charles Perrault ou des Grimm, qui nous disent que c’est le prince charmant qui réveille BBD. Les plus anciens récits racontent une toute autre histoire. Quand le prince, ayant fendu la forêt, arrive dans la chambre de BBD endormie, il la trouve fort jolie et cherche à la réveiller. N’y parvenant pas, il couche avec elle. Cela ne la ranime pas davantage. Pas plus que la mise au monde de son enfant neuf mois plus tard. C’est des semaines après, quand son nourrisson, à force de téter son doigt, lui enlève l’écharde de lin responsable de son évanouissement, qu’elle ouvre enfin les yeux. » 

Qui n’a pas rêvé d’être une princesse qui d’un baiser deviendrait une femme aimée ?  Ou un preux chevalier sautant sur son fidèle destrier et s’en irait combattre les vilains ? Qui n’a pas rêvé d’être une Belle au Bois Dormant qui a connu le sommeil et se réveille sous les baisers ardents de celui qui la réveille, lui redonne vie, goût à la vie ? Qui n’a pas eu envie de vivre un conte de fées, de connaitre l’éblouissement d’un happy end, d’une fin idyllique et merveilleuse ? Qui n’a pas eu envie de tourner les pages de ces livres, d’être une femme qui s’épanouie, joue le rôle de la mère, reine, épouse. Vivre dans un monde et s’endormir dans la grâce et la volupté d’un monde parfait. .

Difficile de vous parler de ce roman tant il est une histoire qui pourrait être un conte mais qu’il n’en est pas un, qui n’est que le pâle reflet de notre société. Une société où pour réussir il faut paraître, être visible, se montrer, avoir une voix, être prêt à se confronter, entrer en guerre, déclarer la guerre, se battre. Etre femme, mère, épouse et maitresse.

« Après son évanouissement, les proches de la Belle au Bois Dormant organisent les conditions de son retrait du monde - ils la placent dans un lit confortable, endorment son entourage, famille, employés, animaux. Son sommeil se révèle ainsi indolore, il ne s'est rien passé, il ne se passe rien. Son sommeil, le tien, le nôtre. Nous qui laissons la vie nous traverser, ne nous y sentant pas aux commandes, abandonnant ces commandes à d'autres, nous, rétifs à l'action, tentés par les marges, nous absentant du moment avec une facilité inouïe. Nous, les invisibles. »

Bérénice est une jeune trentenaire. Tout pour réussir. Une cadre modèle dans une vie modèle. Mais cette vie justement ne lui ressemble pas. Elle, elle est plutôt une invisible dans un monde de visibilité et de paraître, dans un monde où tout va vite, s’accélère, se tourne vers un univers où le corporatisme, l’entreprise fluctue au gré des marchés économiques et financiers, où l’homme est cette valeur marchande.
Bérénice s’endort, telle la Belle au Bois Dormant. Elle devient tragédie, renonçant à l’amour, la réussite, obéissant à la volonté du monarque absolu. Pour palier l’agressivité qu’elle ressent, elle se réfugie dans une forêt imaginaire, un havre de paix où elle trouve son souffle, sa tranquillité, où elle offre à son âme l’ombre nécessaire, son invisibilité.
A la faveur de son retour de congé maternité et d’un stage, formation de développement personnel, Bérénice se réveille. Elle entend une voix qui la questionne, l’interroge, l’amène à se prendre par la main. Sortir de sa torpeur, de ce demi-sommeil, ouvrir les yeux et progressivement apprendre à redevenir elle, demeurer invisible peut-être mais être en accord avec ce qu’elle ressent. Renaitre au côté de celui qui pourrait être un Prince charmant, de son fils, sa source, un regard, une main accompagnatrice, un instant de sollicitude.  Renaitre en donnant la vie. Entendre et écouter sa voix.   

« Une fille, au bois dormant » est un roman gigogne, qui donne lieu à une naissance, à des histoires qui s’imbriquent les unes dans les autres, dépeint la dureté d’exister dans un monde violent où pour être il faut lutter, se confronter, challenger, être parfaite, posséder les codes et les acquis sociaux et sociétaux, devenir leader, référent, vecteur, force de proposition, compétiteur. Et poursuivre dans cette même voie chez soi. Ne plus être mais paraitre. Conjuguer le rôle de la femme parfaite à celui de l’épouse idéale et de mère comblée.
Le monde du travail est un théâtre mais sans saveur ni qualité. Dans cette mascarade corporatiste, il nous faut tenir un rôle, devenir acteur et obtenir la récompense absolue. Cette même mise en scène est reproduite chez soi. Ainsi va la vie. Ainsi va la femme : «  tu es issue d’une procession de femmes pour qui s’effacer est devenue une activité ». Femme tu es, femme tu restes.  

Un conte moderne dans un monde moderne. S’endormir et se réveiller. Demeurer invisible ou être.  

Anne-Sophie Monglon a réussit la mise en parallèle de nos vies de femmes cherchant le juste milieu entre profession et foyer. En utilisant ce pronom « tu », elle nous interroge, nous met face à un miroir, nous réveille, nous fait entendre  cette voix qui nous insuffle une direction, une envie, un rêve. Elle nous rend une visibilité, nous fait mère (et qule beau passage que ces écrits sur la mère, le fils, l'éveil), tout en nous laissant notre propre sens du mot fin. L’écriture est douce, silencieuse, tranquille, bienveillante. Il n’y a nul conte ou féérie, cette façon intime de s’adresser à ce nous intérieur, cette maternité qui demeure sous jacente, cette protection dont on fait corps, cette ombre nécessaire qui met en lumière.


Anne-Sophie Monglon réapproprie une reconnaissance, redonne visibilité à tous ces invisibles, ceux que l’on laisse sur le bas côté. Elle offre une nouvelle naissance, une réappropriation d’un monde, un toit, un cocon qui laisse le droit d’exister, d’être et ne plus paraitre.  

Il y a certainement une approche intime de savoir ce qu’on cherche ou veut être en tant que femme dans cette société. Je ne sais pas. Mais Anne Sophie Monglon nous interroge, nous ouvre des portes, des possibles. A nous de choisir le chemin que l’on souhaite suivre. Un cheminement intéressant, une clé à nos sentiers interdits, l sens que l’on souhaite se donner. Un conte moderne dans un monde moderne où rien n’est finalement idéal mais tout est encore à construire, partager, être, devenir, aimer, s’aimer.

« Tu le prends dans tes bras, il met sa tête au creux de ton épaule et vous raccompagnez la nounou. Corps à corps, tête à tête, son regard crayon toujours calme sur toi s'arrête sur tes contours, tes releifs. Tu écoutes ce dialogue muet qu'il te propose, essayes d'y répondre, la plupart du temps par des attitudes mimétiques. Un échange non verbal en terre inconnue s'esquisse et c'est lui qui te guide. »

 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2017. Retrouver sur le blog des 68 premières fois, toutes les chroniques liées à ce roman. 

 

Une fille, au bois dormant
Anne-Sophie Monglon
Mercure de France

 

 

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22 octobre 2017

Charles Baudelaire - Mathilde Magnan "L'albatros"

 

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Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers. 

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux. 

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait ! 

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. 

 

L’Albatros de Charles Baudelaire est un de ses poèmes les plus connus, les plus appris, celui qui parle le mieux de la place à occuper, de cette incapacité de déployer ses ailes dans un univers qui ne nous est pas adapté.

Sans bruit, Mathilde Magnan a accompagné les mots du poète. Et elle a déployé l’oiseau aux grandes ailes, lui a donné corps et vie, la rendu fragile et gracile. 

Alors sans bruit, j’ai tourné les pages de cet album jeunesse et j’ai revisité L’Albatros de Charles Baudelaire. 

 

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L’Albatros
Charles Baudelaire et Mathilde Magnan
Editions courtes et longues

 

18 octobre 2017

Cécile Bidault "L'écorce des choses"

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Lorsque j’ai découvert cette bande dessinée chez Stéph et son bar à bd, j’ai tout suite succombé sur non pas l’histoire mais l’atmosphère que l’on pouvait ressentir, la poésie évoquée, cet ensemble de petites choses qu’on ne sait pas dire, exprimer mais qui s’entend, se ressent, se mélange et forme un langage qui nous est propre, une rêverie, un monde imaginaire, une émotion qui donne une justesse et présence à ce que l’on n’entend pas.
Oui, il y avait ces mots, cette poésie que je devinais au-delà de ce que cette diablesse de blogueuse tendait.
Alors je me suis invitée. Je me suis invitée à découvrir cette histoire, à soulever les stores de feuilles des arbres et toucher l’écorce des choses, entendre la voix de ceux qui ne peuvent s’exprimer dans l’oralité du quotidien. Je me suis invitée et j’ai embrassé cette lecture.

Car comment vous parler de cette bande dessinée sans vous en dire de trop,  parce que dire justement n’est pas possible, parce que dire est juste une façon de s’exprimer, d’exprimer un ressenti, parce que dire est une forme de langage que certains ne peuvent effectuer, parce que dire peut-être un d’handicap pour celles et ceux qui vivent, ou on vécu, avec l’interdiction de s’exprimer autrement que par la parole, parole censée, claire et articulée.
Comment vous parler de cette bande dessinée qui parle de la différence, de la compréhension et l’ouverture d’esprit et au monde de la surdité. Comment vous inviter vous  aussi à tourner les pages, entrer dans la ronde, gravir les escaliers qui mènent dans un grenier vaste monde, à vous engouffrer sous un drap accroché à des branches, de naviguer sur un fleuve de mots qui ne se partagent pas mais qui se ressentent.  

Comme le disait Victor Hugo (à lire dans la préface d’Elodie Hémery), « qu’importe la surdité de l’oreille quand l’esprit entend ? La seule surdité, la vraie surdité, la surdité incurable, c’est celle de l’intelligence. » On ne saurait dire mieux. L’écorce des choses de Cécile Bidault est cela : une intelligence du cœur et de l‘esprit. 

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Dès la première page on entre dans un graphisme, une histoire qui nous emmène vers quelque chose, une aventure tout en vibrations. Pas un bruit et pourtant on ressent tout. Pas un mot et pourtant, on sait, on devine, on entend. On entend non pas du son, des paroles, un volume quelconque. Non on entend. On entend tout. Tout ce qu’on n’entend pas d’habitude, tout ce qu’on ressent mais ne prêtons pas attention.
Il y a ces instants partagés, en retrait comme éloignés mais présents, ces amis invisibles que l’on se crée pour mieux vivre dans son monde d’enfant (ou d’adulte) sourd, malentendant. Il y a ces disputes, ces rejets, ces désespoirs et ces amours qui se préservent. Il ya ces noyades, ces iles où il fait bon se reposer, se retrouver. Il y a ce que l’on n’entend pas car lorsqu’on est une petite fille sourde le son n’est pas le compagnon quotidien, il est le fil des vibrations agréables, le tissage infime qui relit à la vie. 

On se déplace de case en case, de ligne en ligne. On observe avec plus d’attention chaque mouvement, chaque couleur ou mouvement comme un fil qui se tisse entre l’histoire et nous, lecteurs, comme un arbre qui développe ses racines et s’installe en nous, nous fait ressentir son écorce, son refuge.
On se laisse immerger dans ce récit silencieux ou presque. On entend autre chose que la parole. On est à tour de rôle cette fillette sourde, qui ne peut s’exprimer comme tout le monde aimerait, ces parents qui tentent de trouver un moyen de communication, se disputent, forcent l’expression orale en inculquant une phonétique à son enfant, cette voisine qui semble regarder cette petite fille comme un être venu d’une autre planète, ou encore ce petit garçon mystérieux et farceur qui n’a pas besoin de paroles pour comprendre l’amitié.
Il y a le mystère de la vie, la compréhension, la tolérance, les peurs, les doutes, la joie, les victoires et beaucoup de douceurs et d’amours. Il y a toutes ces choses que l’on ne peut dire mais qui se partage : ces batailles de boules de neige, ces moments de désespoir profond, ces colères, ces rires, ces émotions, cette poésie qui regorge dans chaque case, dans chaque saison. Il y a tout un monde aquatique, un monde qui s’ouvre ou se referme, devient aventures, partages, communions, rêves, espoirs.  

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Simple, épurée, sans chercher à en faire de trop ou pas assez, il ya une grande douceur à ouvrir ce livre, ce récit graphique. Il y a une grande poésie à découvrir ce fil, cette histoire sans bruit, sans bulles ou quasi. Il y a un tour de force à nous prendre par la main et nous laisser dériver dans des sentiments partagés. Et Cécile Bidault nous donne ce sentiment, ce ressenti que l’intelligence n’est pas d’entendre un son, un bruit, de formuler un langage cohérent mais de le ressentir, sentir, que l’esprit entend lorsqu’il ressent.  

 

Retrouver le blog de l’auteur Le cri du crabe et celui de la genèse de L’écorce des choses.

 

L’écorce des choses
Cécile Bidault
Warum

 

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17 octobre 2017

Christian Bobin " Un bruit de balançoire"

 

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« Mademoiselle,

Je n’ai hélas ! rien d’autre à vous offrir, pour votre enquête sur le voyage, que la vision d’un enfant de quatre ans accroupi devant l’explosion lente et silencieuse d’un pissenlit. Je n’ai pas fait un seul pas depuis l’enfance. Les féeries m’ont empêché d’aller plus loin. Ma rue natale s’appelait rue du 4-septembre. Je suis resté là, à cette enseigne. Chaque jour contient tous les jours. Les milliards de papillons de la grande histoire venaient battre des ailes dans cette rue banale – comme ils le font partout.
[…]
Pour peu que nous soyons attentifs à la cellule d’air dans laquelle nous respirons, nous sommes informés du monde entier, de ses origines à sa fin. Les voyageurs, qui admirent-ils, sinon la vie très ordinaire de ceux qu’ils frôlent ?
[…]
Nous ne sommes pour rien dans nos choix : moi, la main s’est plaquée sur mes épaules et m’a tenu très longtemps, très très longtemps. Je connais très bien l’alphabet des nuages, l’écriture des fissures sur les tablettes d’un trottoir. Je n’aime pas plus l’éloge des racines que celui des voyages c’est ainsi : dans les yeux des Gitans et des Inuits je vois mes yeux et toutes les splendeurs brutales de ma rue. C’est inexplicable. »

Comme à chaque fois que je retrouve Christian Bobin, j’ai cette impression inexorable de me purifier, de retrouver le sens de ce qui est important, de ces riens et vides qui sont nécessaires à nos vies trop bien remplies. Bobin a cette faculté (qui peut-être aussi son pire défaut) à nous reconnecter à notre nous intime, à retrouver notre chemin, notre voix, à laisser parler notre voix, ce souffle que nous n’entendons plus, ce qui se loge au plus profond de notre corps, dans les interstices de nos veines.

Il ne faut pas lire Bobin pour trouver, rechercher la construction ou la littérature. Il faut lire Bobin pour la colère qui est en nous et nous assaille, la foudre qui nous tombe dessus sans qu’on sache y trouver les mots, la blessure qui ne se ferme pas ou se ré-ouvre le temps d’un instant. Il faut lire Christian Bobin pour sentir les mots se répandre comme un baume, pour faire vie tout ce qui ne se dit pas mais se ressent. Il faut lire Bobin pour laisser de côté l’adulte qui nous oblige à ne plus rêver et retrouver la trace de l’enfant que l’on était.
Il n’y a pas de poésie ou de grande littérature chez lui. L’écriture se cache ailleurs. Les mots s’écrivent ailleurs. Dans les entrelacs d’un nuage, les pattes d’un chat, le vol d’un bourdon, le bruit d’une plume suspendant son tourbillon, dans le descriptif rêveur d’un nuage passant. Par son sens d’une écriture discrète, sensible, ces silences, ces phrases qui semblent construites dans le plus simple dénuement, sans fioriture, construction complexe ou stéréotypée, il amène à se poser, prendre contact avec l’air, l’oxygène, ce qui nous entoure, ce qui est essentiel, vital, cet enfant qui dort en moi, en soi, en chacun de nous.

« La vie est ce jeu où il s’agit d’approcher au plus près de soi sans s’en apercevoir. »


« Dans un bruit de balançoire
 », Christian Bobin nous adresse ce souffle de vie qui demeure en nous, cette faculté que nous possédons de marquer par nos empreintes, ce qui nous touche, ceux qui nous touche.

Défenseur d’une langue manuscrite, « d’une écriture qui ne ferait pas plus de bruit qu’un rayon de soleil heurtant un verre d’eau fraiche », il poursuit son travail de script, de réceptacle de ces petites choses qui ne sont rien mais qui sont nos étapes de vies, de ces gens qui nous traversent, nous bouleversent, nous émeuvent et nous constituent, nous donnent à grandir, à entendre, écouter.

A travers ces lettres qu’il adresse à de simples choses tels qu’un bol, un vieil escalier ou des personnes , un ami, une mère, des âmes ou fantômes, il nous ramène à la simplicité d’ une présence discrète, d’une simple lettre manuscrite, d’un contre-pieds à nos vies modernes où challenge, raillerie, égoïsme, individualisme sont les maîtres mots. Loin des bruits et fracas, des bruits assaillants. Il nous plonge vers le regard, l’écoute, le silence, la joyeuseté des choses simples, la course des nuages, la beauté des timides et des sensibles, les couleurs de la vie, la fissure de l’ébréché qui n’est que plus fort, respecté. Il parle à notre cœur, à notre âme, à cette face qui se tait et ne demande qu’à s’exprimer. Il nous écrit dans le brouillard ou la douceur d’une matinée d’automne, dans la clarté de l’été, la naissance d’un printemps ou ce besoin de se recroqueviller,  de s’écouter des frimas d’un hiver. Il écrit en ce qui est en nous et ce qui nous impose ce moment serein de vie, de douceur, de respect. Un bruit de balançoire comme un bruit du cœur. Le sien.

 

 « Les lettres manuscrites sont comme les feuilles d’automne : parfois un enfant ramasse l’une d’elles, y déchiffrent l’ampleur d’une vie en feu à venir. Ce qui parle à notre cœur-enfant est ce qu’il y a de plus profond. J’essaie d’aller par là. J’essaie seulement. »

« Les oiseaux dans la forêt récitent la liste des saints que nous ne sommes pas. La langue du chat brasse l’eau et la lune dans le bol. Les feuilles d’automne savent mon prénom. Il éclate sous mes pas. Quelqu’un dans les ténèbres nous appellent sans contraindre, ne nous demande rien sinon un sourire. La vie est terrible mais comment lui en vouloir ? Je lui souris comme la fleur fleurit et comme le nuage passe pour rien. Pour l’amour du très précieux et très noble rien. »

 

Un bruit de balançoire
Christian Bobin
L’iconoclaste

 

 

 

 

 

10 octobre 2017

Matteo Righetto "Ouvre les yeux"

 

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« Les montagnes sont toujours généreuses. Parce qu’elles offrent des aubes et des couchers de soleil uniques, des moments enchanteurs, des silences éternels et des bruits qui appartiennent à d’autres mondes que le nôtre ; mais également des moments de peur et de danger, de fragilité et de désespoir. »

Comment parler d’un livre qui n’est que silence, lumière, beauté absolue. Comment en parler lorsque l’on sait que ce qui sera écrit ne sera pas à la hauteur du roman. Mais bon sang quel sublime et magnifique livre, une histoire piquant les yeux, une fluidité dans l’écriture et une lumière qui nait, une intimité et ce soupçon de chose qui ne se disent pas, plus mais qui sont là, filtrant à la surface de la peau, de la lecture. 
L’histoire par elle-même pourrait sembler banale s’il n’y avait la puissance de la montagne, la résilience de la vie, la majestuosité et la force des paysages, de l’intrigue qui se noue, nous noue le ventre, de cette vie qui s’échappe, se gravit, se ressent et cette narration qui nous interpelle, nous prend en otage et nous rappelle les moments précieux, les promesses, les plaisirs simples à ne jamais oublier.

Ouvre les yeux. Ouvre les yeux et regarde, ressens, sens, aime. Ouvre les yeux et rappelle-toi de tous ces moments, ces instants, ces sensations, ces émotions ressentis, partagés.

Ils se sont aimés, d’un amour comme on le connait, comme on le rencontre et qu’on le vit. Ils se sont aimés le temps d’une vie, le temps de parcourir des sentiers, des chemins, de gravir des montagnes et des sommets. Ils se sont aimés jusqu’à temps que cette foutue routine, ce je ne sais quoi je ne sais comment, s’installe.
Ils ont pourtant été heureux, ils avaient tout pour être heureux, tout pour être portés par une vie commune qui embraserait une éternité. Tout. Un avenir sans surprise inscrit dans le marbre, l’Italie et sa lumière unique, la richesse de ceux qui ont le bonheur de l’avoir, l’aisance matérielle, la vie facile, l’affection et la beauté. Toutes ces petites bulles et pastilles de jouissance absolue. Tout ce qui fait qu’un voyage commence par un premier pas et qu’il est suivi par d’autres tout aussi beaux.  
Mais voilà le parcours, un jour, se termine. L’eau du long fleuve tranquille se tarie dans l’atmosphère tranquille de la vie. Et malgré les escapades dans les villes européennes, malgré les rendez-vous dans les montagnes dolomites, l’amour s’érode comme s’érodent les sommets et s’embourgeoisent les villes. L’enfant né ne sera pas ce lien qui permettra de ressouder l’amour terminé.
The end. 

Cela pourrait être une histoire classique, lambda d’un amour fini comme il en existe des centaines. Mais cette histoire nous ramène vers quelque chose de plus beau, de plus fort que d’anciens amants se retrouvant l’espace de quelques jours, d’une marche, d’une ascension dans Les Dolomites.
Il y a cette intimité silencieuse qui s’installe, ces gestes qui reviennent, ces souvenirs qui embrasent l’espace d’un instant les regrets. Il y a la pudeur des moments partagés, des paroles non dites, la délicatesse des gestes et des regards. Il y a la douleur, la souffrance, les rires et cette lumière si particulière, les nuances des incompréhensions qui s’installent sans que l’on s'en rende compte, les regrets de ceux que l’on a perdu et qu’il sera impossible de revivre, de revenir dessus. Et puis il y a celui qui lie, à tout jamais, malgré tout. Celui qui vit, qui rappelle combien l’amour des parents est essentiel, capital dans la vie d’un enfant. 

Et bon sang oui que ce livre est beau, somptueux. Comme une ascension, on monte dans les sommets d’une lecture qui ne nous lâche pas, nous emporte, nous prend par la main, le cœur et nous ouvre les yeux sur la vie, les instants qu’elle recèle, la force des petits riens, de ces mains qui se posent sur les nôtres.  Il y a cette narration faite de flash-back, de souvenirs et d’ascension vers un sommet, ces paysages traversés, ces routes empruntés. Et puis il y a ce rythme. Ce rythme comme des battements de cœur, comme une vie qui s’écoule. Et c’est beau, beau comme une délicatesse, une douceur, une boule qui se forme dans le ventre et ne part plus, un amour enfui mais qui se rappelle, se souvient, ressurgie, et se dit dans l’intimité d’un moment où la nécessité pousse à se retrouver. 

« Tu rajouteras du bois, petit à petit, parce que le feu a besoin d’amour constant : sans heurts, sans accros, sans déséquilibres, sans excès et sans faiblesses, sinon il s’éteint. »

Un roman qui donne envie de s’envoler vers l’Italie, de renouer avec nos amours passés, de se donner rendez-vous, de se souvenir et progresser délicatement, tendrement, lumineusement vers sa vie. C’est beau comme un roman qu’on lit et relit, qu’on glisse doucement sur l’étagère de ceux qu’on ne peut oublier, de ceux qui deviennent des essentiels, comme des cadeaux qu’on se fait dans une vie pour ne jamais oublier que l’amour est vital pour grandir. Eblouissant et lumineux.

« Le soleil allait et venait, la lune se levait et se couchait, parfois il pleuvait, parfois le vent soufflait. Dans le monde entier, les jeunes s’embrassaient avec amour et se quittaient dans la haine ; les bateaux sillonnaient les mers, les trains roulaient et les avions volaient. Il y avait ceux qui étaient pressés  et ceux qui ne l’étaient pas, ceux qui faisaient un choix et ceux qui en faisaient un autre. Certains après l’orage levaient les yeux au ciel  et regardaient les arcs-en-ciel. Il se passait tant de chose dans le monde, il se passait constamment tant de chose. »

 

 

Ouvre les yeux
Matteo Righetto
La dernière goutte