Le blog du petit carré jaune

25 septembre 2016

" De vives voix " Gaëlle Josse

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« Pourquoi écrire ? Pour éveiller, pour découvrir ma voix. Entreprise d’extraction, d’excavation, de forage, par tous les temps, par tous les vents, jusqu’à atteindre et libérer le gisement enclos dans les gangues du souvenir, de la pensée, de la sensation, le remonter à la surface et lui donner forme. Jusqu’à reproduire la note entendue en songe. Trouver l’accord entre mon écriture et moi, entre ma voix et moi. Me voilà sage-femme et parturiente de ma propre voix. Partition, parturition. La page blanche, la page vierge, comme l’air qui accueille le chant à venir. Air, aire d’accueil. Essais, tentatives, brouillons, ratures. Arpèges, vocalises. Un jour, la note juste. » 

Chut, silence, dans le creux de mes mains se pose ce recueil, essais, récit, une perception personnelle de ce qu’est la voix humaine. Accorder à sa lecture aux notes de Brahms, aux polyphonies des voix qui se mélangent, revisiter notre audition, notre oralité, aller chercher au fond de nous ce que déclenche la voix entendue, lue.  

Pas d’accord, de narration, d’un roman mais des pensées comme on pense lorsque surgissent au fond de nous un mot engendré par un son, une résonnance, une émotion. Devenir acteur de ce que cette voix-son trouble en nous. Semer des cailloux qui nous amène à retrouver le chemin conduisant vers la paix, la discorde, la déraison de cette voix entendue, provoquée. Une voix comme une réminiscence à ce que l’on a été, vécu, connu, aimé ou détesté. Une voix comme une ombre ou une lumière, un cri, une douleur, un murmure, un rire, une interrogation, un jeu, une facétie, une intonation. Mille voix comme mille voies qui s’ouvrent devant nous. 
C’est à cette évocation à laquelle nous convie Gaëlle Josse et son dernier ouvrage « De vives voix » : nous poser un instant face à l’immensité de ce que la voix recèle, est, accorde. Ni philosophie, ni manuel de psychologie, ni essais ou récit, juste des pensées, des mots déposés sur ce que la voix évoque, projette. 

Mais qu’est qu’une voix ? Un ensemble de variations émis par des nodules, des cordes vocales qui vibrent suivant notre état, provoquent moult possibilités allant du cri animal à la construction de phrases sirupeuses et savantes, mêlant la pensée innée à celle que l’on dit acquise et déroulant ses modulations, ses caractéristiques, ses secrets, surprises, joies, soupirs, extases, se densifiant, s’étourdissant, s’étouffant avec l’âge, le groupe, le sexe, l’unité, la cohésion, l’univers ou le rejet.

 

Mille voix « de vives voix » qui nous submergent, nous rappellent de ce qu’est une voix, nous font prêter attention à celle que l’on entend, capte, déguise, croise.
Une voix comme un rappel à notre existence, aux bruits qui nous entourent, à ce que l’on aime ou fuit. Une voix comme une lecture sonore de ce que l’on découvre sous nos yeux nous faisant aimer les mots lus, entendus. Redécouvrir les voix enfantines, celles perdues, souvenirs de nos défunts, les voix « masques » pour mieux rester en retrait ou paraître, les voix calculatrices, ténors, sonores, riantes, lugubres, les voix incompréhensibles car étrangères mais qui nous provoquent des frissons de beauté.
Mille voix « de vives voix » comme mille façons de les entendre, les comprendre, les écrire, se rappeler, donner une identité, faire rejaillir les visages associés.  

« De vives voix »comme devenir aphone devant tant de beauté, ne plus savoir quoi en dire ou si une chose : Gaëlle Josse a bien fait d’écrire ces mots, ces paragraphes, ses pensées. Elle nous  amène à revisiter ce qu’on oublie d’écouter : la mélodie, la puissance et la beauté de la voix, des silences lorsque l’émotion arrive et digère sa beauté.  

Et rester sur ce souffle, être aphone, écouter sa voix intérieure, son premier cri, cet instant de passage qui nous pousse à mieux comprendre ses voix qui cheminent en nous, nous guident et nous amène à poser notre voix, écrire. « Enfin ».

« De vives voix » comme une géographie imaginaire qui étend son réseau et nous fait prendre conscience de ce qu’est la notre.

 

« Que cherchons-nous dans la voix de l’Autre, sinon un ressouvenir de la voix première, une réminiscence de la voix unique, irremplaçable, celle qui nous a accueillis, mis au monde, projetés dans le monde ? L’autre bout du cordon. Le lien à jamais rompu. La sphère intacte, parfaite, un instant retrouvée, recréée. Nous avançons à sa recherche, dans l’attente de cette récognition. Dans sa palpitation, dans sa vibration, dans sa capacité à nous recevoir, à nous accepter dan notre vérité, dans nos imperfections, c’est cette voix que nous reconnaissons, c’est dans cette voix-là que nous renaissons. »

 

De vives voix
Gaëlle Josse

Le temps qu’il fait


24 septembre 2016

"Joséphine Baker " Catel et Bocquet

 

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« On dit qu'au delà des mers
Là-bas sous le ciel clair
Il existe une cité
Au séjour enchanté
Et sous les grands arbres noirs
Chaque soir
Vers elle s'en va tout mon espoir.
J'ai deux amours
Mon pays et Paris
Par eux toujours
Mon cœur est ravi
Ma savane est belle
Mais à quoi bon le nier
Ce qui m'ensorcelle
C'est Paris, Paris tout entier
Le voir un jour
C'est mon rêve joli
J'ai deux amours
Mon pays et Paris »

 

Joséphine Baker. Qui n’a pas entendu ce nom une fois dans sa vie, qui n’a pas fredonné ce « J’ai deux amours », «  la Petite Tonkinoise »… Qui n’a pas rêvé d’un Paris d’avant et d’après guerre Music Hall ? Qui n’a pas eu envie de descendre les escaliers des Folies Bergères ou se rappeler le charleston de cette grande dame aux jambes longues élastiques à la ceinture-bananes ?

 

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Née Freda Joséphine Mac Donald (du nom de sa mère) et surnommée dès son plus âge Tumpie (à cause de sa ressemblance avec Humpty Dumpty) en 1906, Joséphine Baker a connu dès ses premiers pas, ses premiers rires, la scène et le besoin de danser dans les rues ou sur le sol battu de Saint Louis dans le Missouri. Une enfance entre ségrégation et esclavage aboli, entre rixes et révoltes, entre rires et pleurs, Cendrillon et le Roi de Salomon, entre une Grande Mère qui lui apprendra qu’il existe plusieurs couleurs de peau, d’âme et une mère qui lui inculquera une éducation, un enseignement afin de lui donner les rudiments nécessaires pour sortir de cette existence de misère. De cela, Freda gardera au fond d’elle, cette cause qui lui chevillera au corps et à l’esprit toute sa vie : la cause des noirs, l’amour des enfants, de l’enfance, l’humanité et la grandeur de cœur et de volonté, d’humanité.
Celle qui n’était que Freda, qui dansait en louchant devant les cages aux singes au zoo de St louis, chantait, remplissant les plus grandes salles, les plus prestigieux cabarets de France, d’Europe, du monde demeurera toute sa vie une battante pour accéder par la grande porte aux scènes américaines où le puritanisme restera de mise jusque dans les années soixante.
Freda qui n’était rien, trois rien, enfant de la boue, enfant à la couleur ébène, celle qui ne pouvait s’empêcher de chanter, gesticuler sur les trottoirs, deviendra la première icône noire internationale, celle qui fera pousser des ailes à Nina Simone, Aretha Franklin, celle qui permettra à ces dernières d’accéder elle aussi, aux scènes internationales et de défendre la cause noire.
Tumpie qui deviendra Joséphine, La Grand Joséphine, La Baker, la vedette du Music hall, la Star des années folles, celle qui aura côtoyé les plus grands noms, personnalités de ces mêmes années, les musiciens, acteurs à la gloire montante, les grands noms des lettrés, peintres et artistes de renom, les ministres, présidents, militaires, « simples » gens qui deviendront plus tard des rois ou reines d’un pays, territoires.

Joséphine Baker qui aura combattu auprès des forces armées libres lors de la seconde guerre mondiale, transporté des informations capitales, secrètes dans ses valises, aura été décorée de médailles et croix de Lorraine, celle qui fera le tour du monde afin de rassembler et adopter une tribu arc-en-ciel, enfants de pays et de confessions différentes élevés dans l’amour des uns et des autres dans son domaine du Périgord, le Chateau des Milandres.
Joséphine qui donnera tout par amour à ces hommes qui l’auront aimé un jour, une nuit ou une vie ;  à son pays natal, les Etats Unis et celui de son cœur la France, Paris. Un Paris qui l’adulera, l’aimera, l’ovationnera et la délaissera à l’aube des années 70 lorsque le Music hall passera de mode, lorsque couverte de dettes, elle sera obligée de fuir son ilot de paradis vert de Dordogne et s’installer, grâce à Grâce Kelly devenue reine de Monaco, sur le piton rocheux et de mettre ses enfants en internat alors qu’elle rêvait d’une tribu.
Joséphine qui mourra sans jamais pouvoir être véritablement reconnue dans son pays d’origine, d’être toujours considérée comme la négresse, celle à la robe-ceinture de bananes dansant nue sur les scènes des cabarets en louchant et gesticulant tels les singes qui sévissent dans les zoos. Cette négresse qui ne pourra jamais rentrer par la grande porte au même titre que la grande Marlène ou d’autres divas à la blanche couleur.  

 

Joséphine qui restera malgré tout dans les cœurs, les esprits, la grande, l’immense Joséphine, une Dame de caractère, une Dame de cœur, celle qui a marqué, marque et marquera à tout jamais une époque, l’histoire, la grande épopée d’un vingtième siècle entre guerre et paix, entre sang et amour.  

Joséphine et ses deux amours son « Pays et Paris ».

 

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Une superbe, sublime bande dessinée signée Catel et Bocquet. Après le facétieux Kiki de Montparnasse, la gloire aux années folles et à l’émancipation des femmes, le féministe Olympe de Gouges qui retraçait l’extraordinaire épopée de celle qui élabora les droits de la femme et de la citoyenne, il fallait bien que ces deux gaillards nous présentent la plus grande des plus grandes, celle qui demeura l’icône d’un Paris, d’une époque, la première qui se battra pour la cause raciale, les noirs, qui défendra sa couleur et accueillera en son sein, sa tribu arc-en-ciel. Celle qui d’une nuit à St Louis où elle aura connu la violence deviendra celle qui enchantera les plus grandes salles sans jamais oublier sa patrie de cœur et son pays d’origine, et toutes celles et ceux qui auront jalonné son parcours. 

Une sublime biographie, un coup de crayon fin, géométrique et à la fois toute en volupté, folie, une épaisseur donnée volontairement afin d’épicer, de renforcer son caractère, sa cause, des traits de génie qui nous font plonger dans ce Paris des années folles et d’après guerre, de libération. Un scénario où rien n’est laissé à coté, à des hypothèses ou légendes, des interrogations sur Joséphine, ses élans du cœur, de caractère, ses  amours et amants, sur sa générosité, ses pertes et fracas.  

Une sublime bande dessinée qui comme les deux autres est entrée illico-presto dans ma bibliothèque des indispensables. Un sublime récit d’une grande Dame du Music Hall, d’une Grande Dame du cœur et de l’Histoire avec un grand H.

 

 « Est-une danseuse, une comédienne ? Ni l’une, ni l’autre, et tout ensemble. Elle rit surtout, d’un rire qui n’appartient qu’à elle seule, d’un rire sain, exubérant, qui force la gaieté de la plus grave des salles. »

 

Joséphine Baker
Catel et Bocquet

Casterman

Collection Ecritures

Joséphine Baker "J'ai deux amours" (live officiel) | Archive INA

 

21 septembre 2016

"Je suis mort un soir d'été " Silvia Härri

 

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« J’approche la chaise de ton lit, je te murmure que tu as bonne mine, même si ce n’est pas vrai. Tu m’écoutes l’air sérieux, je ne sais toujours pas ce que tu saisis des mots que j’égrène, s’ils ont la mélodie d’une cantilène, la stridence d’une corde brisée, s’ils ont un ordre, s’ils possèdent encore quelques résidus de sens, s’ils bruissent comme un feuillage de printemps ou frappent avec violence aux carreaux de ton esprit, si tu peux sentir à travers eux ma colère ou ma gêne, s’ils se heurtent au vide dans ta tête, s’ils se dessinent des oiseaux, des fleurs, des monstres. »
[…]
« Certains silences sont des abus de pouvoir. »

 

Difficile d’écrire sur une auteure que j’aime beaucoup pour sa poésie, la puissance de ses mots, sa douceur, sensibilité, l’émotion qui me saisit lorsque je la lis. C’est extrêmement beau, délicat, maitrisé dans l’écriture, puissant et cette facilité qu’elle a à venir me chercher dans mon intimité, à m’émouvoir. C’est beau oui. Fragilement et intimement beau.
De Silvia Härri, j’ai succombé à son récit « Nouaison ». Une prose remplie de tendresse, de ce qui est nous, de cet enfant que l’on désire tant et qui vient nous happer en plein ventre chamboulant tant de chose en nous. Une poésie merveilleuse tout en silence et en puissance.
Puis ce fut un recueil poétique « Mention fragile ».  Délitement de notre peau et observation des petits riens qui nous basculent, déménagent, nous font craquer des allumettes dans la nuit, prendre des coups de cœur et accrocher la lumière. Intimement beau. Tendrement délicat.
Et puis son premier roman. « Je suis mort un soir d’été ». Ce premier roman, que j’attendais tant, redoutais, tellement l’écriture de Silvia Härri est d’une beauté ensorcelante. 

« Je suis mort un soir d’été ». Comme une petite mort oui, de l’ordre de celle qui vient nous achever à petit feu, nous empêche d’avancer la tête haute, le corps moite par une chaleur étouffante. Une petite mort qui nous cueille dès l’enfance, l’âge où nous courrons encore derrière le ballon rouge, l’âge auquel nous croyons aux rêves, aux contes que nous inventons le soir à notre petite sœur, l’âge des rires en cascades, des joies et des promesses à venir.
L’âge où un soir d’été, il nous sera désormais impossible de grandir normalement, l’âge où nous perdons notre mur-porteur, canne-tuteur, celle qui aide à pousser droit et éteint un par un les illusions, les marches et les rêves féeriques de l’enfance.
«Je suis mort un soir d’été ». Un homme, architecte de renom, qui n’arrive pas à renoncer à celle qu’il a dû abandonner, à l’âge de six ans et demi, dans un lieu ressemblant à un asile psychiatrique d’une ère révolue, un mouroir. Une sœur, corolle de pétales blanches, pistil de vie, qui du jour au lendemain, n’a plus réussi à rattraper le ballon qu’il lui lançait, à courir avec lui dans les allées du jardin. Margherita qui a parsemé sans le savoir sa vie, d’un vide, de fuites, de silences, de cicatrices, de peurs. Un homme qui tente de rester ce grand frère malgré les séparations, les éloignements, la distance, les renoncements, le silence intoxiquant, les mensonges. Un homme qui a perdu celle qui faisait de lui un grand frère, un soir d’été.
« Je suis mort un soir d’été ». Sublime cri dans le silence, sublimes mots déposés, sublime amour pour une sœur qui n’a plus couru derrière le ballon rouge, a fait de sa vie, un vide béant, une pieuvre aux tentacules étouffantes,  un regard absent, des mains déposées sur des genoux sans espoirs de caresser, se tendre vers lui. Un soir d’été, comme cette chaleur collant à la peau et qui nous assomme, nous poisse, nous empêche d’avancer, de relever la tête et de sourire aux étoiles qui naissent dans la nuit.

« Je suis mort un soir d’été ». Un impossible lien, une quête, un silence noué. Cet impossibilité à parler d’elle, d’expliquer la vérité, l'handicap, la folie, les fuites et les mensonges entourant cette sœur à jamais enfermée entre des murs de silences et de hontes. L’absence éternelle, celle qui éboule, manque,  empêche de grandir droit, de courir après les ballons rouges. 

« Il ne nous manque rien. J’ai gommé ce qui griffe, tourmente et fait mal. J’endosse ma nouvelle vie comme on fait peau neuve après la mue, comme une maison se dresse, plus solide, plus fière encore, quand elle a su résister à la violence d’un tremblement de terre, à ses secousses meurtrières. Je suis un homme sans passé et sans souvenirs, vivant en apnée sur le fil éternel présent. »
 

Un sublime roman tout en poésie, en solitude, en lumière et silence. Ce silence qui détruit et qui pourtant fortifie, unit les liens, les ressert, emmène à voyager par-dessus les murs et frontières. Avec délicatesse, Silvia Härri dépose les mots comme des cailloux semés pour ne jamais se perdre dans les allées des forêts sombres, ténébreuses de la folie et des secrets. Chacun est un souvenir, une trace de ces instants lumineux partagés. Chaque pierre est un diamant écrit poétiquement.
Une écriture tout en dentelle, pudique et qui malgré les heures sombres laissent passer la lumière, filtrer la douceur, sublimer la délicatesse. Une écriture par touches de couleurs irisant les sentiers, éclairant les espaces sombres, la nuit. 
 

« La nature explose de couleurs, de sève et d’odeurs. J’avance sur un chemin pierreux, une langue de terre serpentant entre deux collines striées de vignobles, de cyprès et d’oliviers argentés qui semblent onduler sur leurs dos. Un lézard abruti de trop de lumière me regarde faire sans abandonner sa position. Comme lui, le soleil me chatouille la nuque et engourdit mon dos, il fait déjà doux, la brise est sucrée. » 

C’est beau, délicat et on ne peut être indifférent à ce silence, celui qui vrille les entrailles et laisse filtrer la lumière à travers les cicatrices du cœur. C’est oui délicatement, fragilement beau.  

« Je suis mort un soir d’été » où s’il s’agissait peut-être  de renaître ?
 

« J’ai l’amour pudique, les mots aussi. Je la contemple longtemps, la caresse du bout des doigts et ferme les yeux en la posant sur ma poitrine.
C’est ma façon à moi d’écarter les cauchemars. »

« Sa main est écorce dont la sève est cette force qu’elle transmet, roche rugueuse aux cent aspérités qui sert de prise à l’alpiniste, ancre de marin, la seule à laquelle je puisse m’accrocher comme à une absolue certitude, la seule où amarrer mes doutes. Tout ça, je ne le dis pas. Je ne voudrais pas avoir l’air faible ou ridicule. »

Et ce dernier paragraphe que je ne peux vous livrer et qui d’une beauté lumineuse, délicate, sensible. De la dentelle, une peinture, de la poésie, mur-porteur.

 

Je suis mort un soir d’été
Silvia Hârri
Bernard Campiche Editeur

 

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20 septembre 2016

" Eclipses japonaises " Eric Faye

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« … Chaque année, des personnes portant les prénoms, Masako, Naoko, Mariko, Noriko, Fumiko et je ne sais quoi encore disparaissent sans laisser la moindre trace. Et puis que voulez-vous faire de simples présomptions ? L’indice est ténu. Vous le savez bien, ce pays nous donne du fil à retordre, et ce n’est pas près de s’arrêter. La CIA est persuadée que le régime n’en a plus que pour quelques mois, quelques années au plus. Je me garderai bien d’être aussi affirmatif. Ce pays a su dans le passé faire le dos rond et vivre longtemps en vase clos. Comme nous, n’est-ce pas ? »

 

Des années 60 au début des années 80, des dizaines et dizaines de personnes de tous milieux et niveaux sociaux, disparaissent au large des côtes japonaises et coréennes. Tels les fameux « évaporés », ces êtres qui, du jour au lendemain s’effacent de la circulation, des jeunes hommes et femmes se volatilisent, se dissolvent  dans les brumes d’un empire du soleil levant perdu aux confins d’une junte nord-coréenne.

Ainsi dès 1966, un GI en mission dans la zone démilitarisée entre La Corée du Nord et du Sud, s’évapore lors d’une patrouille. A la fin des années 70, une collégienne qui revenait de son cours de badminton, une jeune femme et sa mère qui voulaient manger une glace, un archéologue qui terminait tout juste sa thèse et s’apprêtait à la poster, sont kidnappés par des hommes et jetés au fond d’une cale d’un bateau en partance vers le large, vers la Corée du Nord.
Ils ne reverront, que pour certains, leurs terres natales que vingt ou trente ans plus tard lorsqu’un, journaliste mettra à jour une relation entre l’explosion en plein vol d’un avion de la Korean Air  et un prénom qui revient en boucle, un prénom finissant par « ko ». Qui est cette femme qui revient sans cesse dans la bouche de cette terroriste arrêtée ? Quelle est son action ? D’où vient-elle ? Quel est son pouvoir ? Et pourquoi n’arrive-ton pas à retrouver sa trace ?

« C’est une pièce de théâtre cruelle et tragique. Le monde qui commence au-delà des clôtures de ce pays n’a rien à voir avec ce que nous vivons. »

Ce roman n’est peut-être pas le meilleur d’Eric Faye qui, a écrit le site beau et puissant Nagasaki, pourtant il a l’art de savoir nous emmener vers une histoire que je n’aurais jamais cru si secrète.
Tel un roman d’espionnage, on entre de plain-pied dans une guerre souterraine entre la Corée du Nord, patrie du communisme obscure d’un empereur dictateur et du Japon, empire d’un Occident Orient source du mal. Entre les deux, des dizaines et dizaines d’hommes et de femmes de tous âges et conditions deviendront les enjeux d’une bataille économique, politique, sociétale dans un conflit impénétrable telles les frontières obscures de régimes totalitaires.

Un très beau roman qui commence comme un polar, décline des personnages fictionnels auxquels on s’attache, cherche à comprendre leurs rôles, le pourquoi et qui se termine dans la terreur d’un roman d’espionnage maitrisé et incroyable.
Lorsque l’homme n’est que monnaie d’échange de maigre qualité et où les puissances dictatoriales utilisent à but politicienne et d’endormissement des masses populaires, des êtres, les emprisonnent dans des demeures d’or et leurs inculquent à coups de peurs et de terreurs, les idées d’un pays à la grandeur d’âme obscure.
Froid, calculateur, effroyable et pourtant si juste. Une très grande page d’histoire sur un épisode méconnu et caché d’un Japon Occidentalisé et d’une Corée du Nord jouant sur la guerre des nerfs avec les pays Occidentaux, une manipulation d’hommes et de femmes à but politico-économico-dictatorial.

 

« Un Etat a ses raisons, qui n’ont rien à voir avec celles du tout-venant »
« Il ne faudrait jamais se demander pourquoi. Ici, d’ailleurs, c’est un mot que l’on n’entend jamais. »

 

Eclipses japonaises
Eric Faye
Seuil

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16 septembre 2016

"Fils du feu " Guy Boley

 

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«  A quoi bon s’inventer des dieux de pacotille quand on en a sous la main et que l’on parvient, à coups brefs et précis, à leur donner la forme que l’on veut. Pas besoin de légende, ils se créaient la leur, façonnant dans l’acier les mots pour la chanter. » 

Quel drôle de livre que voilà. Je ne saurais exprimer ce que j’ai éprouvé à sa lecture. Une force, une poésie certes mais bien plus encore et cela malgré un début un peu laborieux, en attente. Telle Hestia (Vesta chez les romains), j’ai exploré les feux, mis mon armure pour combattre la mélancolie, tenter de trouver la parade guerrière pour ne pas sombrer dans la folie. J’ai combattu les morts avec une tendresse infinie, joué avec les flammes rebelles des sirènes qui m’incitaient à d’autres rives. Une odyssée franche-comtoise, une mise en couleurs de la vie avec ses morts et ceux qui restent dans la douleur et le souvenir.
Une drôle de lecture oui. Mi-figue mi-raisin, sans aucune tristesse mais au contraire avec beaucoup d’empathie, de tendresse et douceur, voire d'humour, pour ces personnages. Un père absent-perdu dans sa forge puis sur les routes, une mère qui recrée la présence de son fils mort dans les actes quotidien de la vie, un frère qu’il ne reverra jamais mais qui sera toujours présent à ses côtés, une sœur si loin et si proche à la fois, un premier « amour » marqué au «fer rouge ».

Tel le feu qui nous pousse à nous rapprocher du foyer, à faire face aux brûlures, à cautériser les amputations, les absents, les chairs mortes, « fils du feu » de Guy Boley est un roman où il faut prendre le temps de détailler chaque touche de couleurs déposée, chaque braise et foyer allumés.
 

Dans une écriture digne d’un siècle oublié, Guy Boley nous ramène vers des paysages de brume, de matins où quelques rayons transpercent le ciel d’un paysage à la limite du Jura et des Vosges. Seules les étendues, la force des sillons creusés dans la terre nous rappellent que les hommes ont tracé leur vie à la force des bras, des croyances. L’âge du fer et du feu. L’âge où pour subvenir au quotidien familial, il ne fallait pas grand-chose : le courage, la volonté, l’amour, la vie et la force de cogner avec les outils, sur l’enclume pour faire plier le fer rouge, faire de cette barre de mine, une chose utile ou une œuvre d’art qui marquerait les siècles à venir.
Forgeron tout un métier. Un amour pour le feu, pour les flammes, les braises qui volent dans la forge, rendent les muscles luisant par la sueur et la chaleur, font des hommes, des hercules, des titans, des « Ulysse-dragons flamboyants » 

« L’odeur de la limaille, du fer chauffé à rouge, du fer chauffé à blanc, l’odeur des corps en sueur qui parfois s’effaçaient derrière la fumée blanche, l’odeur des grains d’acier en gerbes braisillantes, l’odeur même des marteaux, masses, pinces, massettes, et l’odeur de l’enclume qui les recueillait tous. » 

A cinq ans déjà, l’enfant qui vit au pied de la forge est admiratif de ces hommes, de son père, de celui qui est avec lui dans l’atelier à taper sur l’enclume, à faire de cet enfer titanesque un lieu de paradis. Dante, le diable sont ses icônes et l’Hadès est ce filet d’eau qui sépare la maison de la forge.
Il y a la solitude du brasier qui devient le lieu de résurrection. Ici on tape, on frappe, on casse le fer au milieu des flammes, de la braise. Les corps ruissellent et mille feux éclairent ces paysages blanchis par la neige.
Autour de l’enfant, une galerie de femmes : la mère, lavandière comme on disait encore, une grand-mère, chasseuse de grenouilles, Marguerite-des-oiseaux inconsolable dans son chagrin, la Fernande et son tablier rapiécé.
Une vie de village des années 50, pas encore entré dans cette folie des trente glorieuses, pas encore atteinte par ce besoin de consommation et de possession à outrance. Un village de province perdu entre monts et montagnes, entre vallées et plaines.
Et puis il y a l’école, les toilettes au fond de la cour, short de bambin baissé sur les chevilles et odeurs pestilentielles comme compagne, le catéchisme et ses leçons de vie retransmises sur un grand drap blanc déployé au fond de la salle. Le curé du village moitié-saint, moitié-démon.

Cette histoire pourrait se dérouler là, dans la nostalgie d’un temps passé. Sauf que du jour au lendemain, le petit frère meurt. Maladie, pneumonie, méningite, drame familial ? On ne sait pas. Il part rejoindre l’au delà. Ce qui était un paradis devient non pas l’enfer mais cet entre deux, une salle d’attente aux croyances. Et c’est là que le roman devient vivant, beau, scintillant et coloré. C’est là que la vie apparait dans ces mille facettes de braises.

 

Tel un tableau, Guy Boley écrit la vie comme on cherche à mettre la lumière dans les ombres d’une forge. Il pose sa poésie, ses pointes de rouge braise, il scintille les mots pour les  rendre lumineux, forts, d’une beauté céleste, mythologique. Il nous berce avec amour, tendresse, humour cette histoire qui aurait pu être d’une tristesse et nostalgie incroyable. Il nous la conte, en fait une légende rurale, celle que l’on a envie de réécouter le soir lorsque la cheminée brûle et que la buche flambe. On y croise le feu, l’odeur de la rivière, les pinces à linge et les draps encore lourds qui sèchent sur le fil, l’assiette de purée-maison qui nous attend encore chaude, les histoires racontées le soir avant de se coucher sur les lits gigognes.
Il se saisit de l’écriture comme il peint un tableau. Par touche. Dans les silences de la forge et la beauté fulgurante du feu. Dans l’indicible amour pour un frère disparu trop tôt et qui grandira malgré tout et toute sa vie, auprès de lui. C’est là oui que nait la beauté de ce livre. Dans les silences, la lumière, le rayonnement et la force poétique de l’écriture de Guy Boley.

 

A retrouver chez Eimelle, Les livres de Joëlle, Les jardins d’Hélène, Les lectures du mouton, Albertine Proust, Collection de livres et Babelio partenaire de l’opération 68 premières fois 

Un billet écrit dans le cadre de l’opération menée par l’Insatiable Charlotte et des 68 premières fois, éditions 2016.

                                                                                                                                                                     

Fils du feu
Guy Boley
Grasset
68 premières fois

 

68 PREMIERES FOIS EDITION 2016