Le blog du petit carré jaune

05 décembre 2016

" Le 27 avril 1986 : de Prypiat à La Seyne sur Mer" adaption radiophonique de Sophie Lemp

 

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« Lucie 

J’avais quinze ans et le monde à mes pieds. Je n’aimais ni moi ni les autres, ce qui me laissait une liberté souveraine. J’allais au lycée en mobylette. Le midi je rentrais chez mes parents, jamais pu supporter la cantine, trop de gens qui mangent. C’était l’année où j’apprenais mon cours d’économie à patins à roulettes sitôt la table débarrassée, tournant à toute allure jusqu’à l’étourdissement autour de l’immense salon-salle à manger familial. Je ne comprenais rien à l’économie. Je n’avais trouvé que les patins pour retenir jusqu’à l’heure suivante les mots et les graphiques qui ne signifiaient rien. »
 

« 86, année blanche ». Un coup de cœur. Un roman qui vous prend là, dans ce moment saisissant d’une lecture vous ramenant trois décennies en arrière et vous poursuit longtemps après avoir terminé la dernière page. Un roman, une écriture et ce basculement, ces questions que l‘on se pose dès les premières pages : « Que faisions-nous ce jour de printemps 1986 ? », ce jour où le monde a basculé dans les fumées de Prypiat, dans le nuage radioactif de Tchernobyl ?  

Trente ans après, Lucile Bordes et Sophie Lemp nous rappellent cette catastrophe nucléaire qui à tout jamais s’est inscrit dans notre mémoire collective et individuelle.  

Par sa plume, son écriture, Lucile Bordes nous retrace le destin de trois femmes, trois personnes à la vie aussi différentes que leur caractère, leur envie de liberté, d’amour ou d’avenir. Un roman qui m’avait chaviré par cette écriture où l’infime, le quotidien, l’exaltation de la vie rejoignaient cette date de fin du monde, ce moment où tout a basculé dans la torpeur, les mensonges, la fin d’un monde qui roulait vers une modernité. Un roman grandiose par l’intime et l’universel, par ces hommes, ces femmes qui le temps d’une catastrophe nucléaire, ont réinventé un monde, leur monde, ont bousculé nos peurs, notre innocence, les pouvoirs politiques, redéfini les frontières entre un monde réel et une irréalité inconcevable, mensongère.  

Sophie Lemp a eu envie d’adapter avec émotion « 86 année blanche » de Lucile Bordes dans cette journée du  « 27 avril 1986, de Prypiat à La Seyne-sur-Mer » sur les ondes de France Culture. Et c’est avec un plaisir infime, cette touche qui caractérise si bien Sophie Lemp, cette façon qu’elle a de saisir l’infime elle aussi, l’intime d’en faire quelque chose qui nous touche, nous émeut et fait que cette histoire de femmes nous appartient, nous rapproche de ce moment où tout a basculé.
De Sophie, je connaissais Le fil, ce merveilleux roman qui m’avait bouleversé, émue par ces gestes, cette écriture et ces petits riens devenant nous, sont nous. Ce canevas qui se tisse, nos racines, ces rides qui jalonnent nos vies, nous fabriquent, ces joies, l’enfance. Puis je l’ai suivi dans ses adaptations radiophoniques avec notamment « Dans les allées du Jardin des plantes » où ces portraits évoqués étaient fil à relier, bouts de laine qui nous ressemblent et nous tiennent chaud, dans les adaptations sublimes sur Billy Holiday, la grande Billy et d’Yves Simon. Somptueux.  

Cette adaptation de « 86 année blanche » est bousculante tout en étant d’une douceur, d’une vérité cruelle absolue poignante et si vivante.
On retrouve toute la grâce affutée de l’écriture de Lucile Bordes, ces portraits de femmes si belles, si amoureuses de la vie, apeurées par ce qui allait se passer. On ressent avec émotion, la fragilité de ce moment, la tendresse qui nous noue le ventre, la quiétude et l’inquiétude qui jaillie derrière un mot, un son, une intonation.
Ces trois femmes qui se présentent à tour de rôle, ne sont que nos propres portraits et retranscrivent nos attitudes, nos peurs, nos petites errances personnelles, nos questions sur ce qui se cachaient derrière ce que l’on ne nous disait pas.
C’est fort, tendre et à la fois si poignant, si vrai, qu’entendre ces mots récités donnent l’envie fulgurante de rouvrir ce roman et de retrouver l’écriture de Lucile Bordes sous la grâce de l’adaptation de Sophie Lemp. 

Il y a des rencontres qui sont magnifiques à lire, à écouter et à s’imprégner. « 86 année blanche » et « Le 27 avril 1986 : de Prypiat à La Seyne-sur Seine » en font partie. Merci Mesdames. Merci. (A retrouver toute cette semaine sur les ondes de France Culture dans l’emission de blandine Masson « Fictions / La vie moderne »)

 

« Que devient la transparence la nuit ? » 

  

Le 27 avril 1986 : de Prypiat à la Seyne-sur Seine
Sophie Lemp

adaptation radiophonique de 86 année blanche

Lucile Bordes


04 décembre 2016

"Dessins" Sylvia Plath

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«  Dimanche matin
7 octobre 1956 

Mon Teddy bien aimé… 

Un matin d’un gris lumineux… doux présent d’une heure de liberté supplémentaire la nuit dernière – si seulement c’était tous les jours comme ça. Toutes les nouvelles petites filles, dont Janneen, Dina, Jess et Marie, sont parties pour l’église ce matin après le petit déjeuner, armées de bibles et se hâtant pour ne pas rater le service comme s’il s’agissait d’un bus. Je leur ai souri avec bienveillance au-dessus de ma troisième tasse de café athée puis j’ai dégusté mon œuf existentialiste ; elles sont vraiment très gentilles mais, mon Dieu, si jeunes, si jeunes. Dans vingt jours j’aurai achevé ma vingt-quatrième année et j’entamerai ma vingt-cinquième – c’est un peu vache, mais c’est la vérité : un quart de siècle enfui à vau-l’eau. Puisse le Seigneur m’accorder trois quart de siècle supplémentaires, tous bénis de ta présence, qu’il fasse jour ou qu’il fasse nuit, que vienne l’ouragan ou l’holocauste. » 

« Hier, sitôt après le déjeuner, j’ai pris mon carnet à croquis et j’ai marché, marché jusqu’à Grantchester Meadows où je me suis assise dans l’herbe haute et verte au milieu des bouses et là j’ai dessiné deux vaches, mes premières vaches.» 

« Je me sens, avec mes passions singulières et mes fureurs, devenir une gargouille que chacun va montrer du doigt. Une chose incertaine, je préfère ma solitude ; j’évite les gens comme le poison ; je veux tout simplement pas d’eux… » 

« Le dessin m’apporte un tel apaisement, plus que la prière, plus que la marche, plus que tout. Je peux m’absorber toute entière dans le trait que je trace, et m’y perdre. […] C’est comme si, en me concentrant sur « l’essence du motif » […] de la feuille, la plante ou l’animal, je pouvais appréhender le monde autrement, d’un œil neuf ; et en livrer ma propre interprétation. » 

« Ecris-moi vite pour me dire quand je peux venir à Londres – passer deux jours ?? – avec tout l’amour et l’admiration de ta SYLIVIA. »

 

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Sans bruit tourner les pages, lire les mots, la correspondance entre Sylvia Plath et celui qui fut son grand amour, sa mère et découvrir au fil de la lecture qu’au-delà de celle que je connaissais, il y avait celle qui dessinait à la plume et l’encre de chine.
Retrouver dans ces dessins, le tempérament, la sauvagerie, l’intelligence, l’esquisse beauté de celle qui écrivait.
Me dire qu’au-delà des traits faussement puissants, larges, mal assurés pour certains, appuyés, il y avait chez Sylvia Plath, l’émotion et la sensibilité qui transperçaient la feuille et rendaient fort tout ce qu’elle touchait.

Me taire et lire ses mots et ses dessins à l’encre noire et aux traits emprunts de nostalgie et de vérité.

 

Sylvia Plath
Dessins

La table ronde

 

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01 décembre 2016

"Charlotte et moi " Olivier Clert

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Des fois il vous arrive de trouver une bande dessinée, un roman ou tout autre d’ailleurs, qui fait que quelque chose vous attire, vous frappe l’œil, le cœur, les petites gribouilles dans le ventre. Vous vous laissez guider par ce sentiment, cette espèce de tentation et vous vous saisissez de la « chose ».  

« Charlotte et moi ». Quel énigmatique titre et couverture où on voit de dos, deux personnages marcher dans un paysage bucolique au soleil et nuages couchants. Rien de très bavard, cela serait même presque minimaliste s’il n’y avait ces deux personnages qui avancent vers un destin armés de sac à dos, de leur seul corps et volonté. Deux personnages aussi dissemblables que l’un à côté de l’autre, marchant en cadence mais pas forcement du même pas. Deux personnages opposés par leur taille et leur corpulence, leur âge. Et ce décor…
Un sacré mystère pour une couverture qui donne envie de poursuivre ce voyage, de s’aventurer vers ce chemin où rien n’indique un balisage.
Et dès la première planche on se laisse griser, prendre par la main. On devine que rien ne sera facile, que la peur sera le partenaire, que l’inconnu sera à affronter et que l’avenir ne s’annonce pas dans les roses bonbons ni dans l’allégresse d’un matin d’été.

Je pourrais vous raconter l’histoire de « Charlotte et moi », vous dire qu’il est de belles histoires d’amitié ou des mains se croisent, prennent appui l’une sur l’autre pour avancer sur un même chemin, faire d’une impasse, d’un cul de sac, un grand axe, une autoroute et se retrouver plonger dans l’inconnu mais ensemble.
Deux grands solitaires, deux grands cœurs qui n’ont jamais été autant présents, l’un à côté de l’autre que dans ces pas franchis, dans les obstacles à affronter. Et puis il y a ces seconds personnages qui donnent une touche de plus dans l’aventure, ce road-movie. C’est chaud comme une couverture sous laquelle on s’abrite, tendre comme un grand bol d’air frais qui vous saisit et vous donne l’énergie d’avancer.

Tout en douceur et tendresse, en clins d’œil et ricochets, on avance page à page, case à case à la rencontre de ces deux solitaires qui décident par la force des choses, de s’apprivoiser, se faire confiance et avancer ensemble.
Touchant, le dessin possède ce côté frais et rond, doux, coloré. Il fait preuve d’une scénographique cherchant à nous surprendre, nous envelopper et nous amener à poursuivre notre lecture. On lit comme un travelling, une suite de case où le regard est fixe mais continue sa lecture en passant d’une case à l’autre.
Quand aux dialogues, ils sont justes, silencieux, sincères. Il n’y a pas besoin de beaucoup de mots pour savoir que ces deux là se sont trouvés, qu’ils ont fait de leur solitude une paravent d’amitié, des mains qui se posent sur l’épaule amie, se trouvent et se glissent l’une dans l’autre. On devine que malgré les épreuves de la vie, les craintes, les coups de fatigue ou de désillusions, la vie a fait rapprocher deux êtres qui se craignaient autant que la vie pouvait les apeurer et les autres les laisser sur le bas côté. 

« Charlotte et moi » est juste cette petite douceur qui vous rappelle que malgré les lourdeurs, les solitudes qui pèsent, il y a toujours quelqu’un qui marche à vos côtés et vous aide à trouver un chemin, vous amène à vous dépasser et à faire confiance à l’inconnu. Une belle leçon d’humilité et un beau sourire, coup de cœur à partager.

  

Charlotte et moi
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Olivier Clert

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28 novembre 2016

" Une chambre à écrire " expérience littéraire imaginée et mise en oeuvre par Sophie Robin

 

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Tout à commencer par un article sur un site que j’ai lu un peu par hasard. Un hasard qui comme on le sait n’existe peut-être pas finalement.
A peine avais-je entamé ma lecture que je fus captivée par le projet, l’expérience urbaine,  cette déambulation pas banale, cartographiée et imposée de Bordeaux. Moi qui n’aimais pas cette ville pour des raisons remontant à un autre temps, un temps personnel, un temps d’introspection où mes pas m’avaient amené à me perdre dans cette cité bordelaise encore noircie par les fumées, la saleté.
Et puis il y avait Virginia, la Grande Virginia Woolf qui, un peu avant les années 1930, avait décidé de parcourir une ville américaine, de rechercher des auteures et une littérature féminine liée. Elle en écrivit un réquisitoire, un ouvrage, un pamphlet sur l’incapacité donnée aux femmes de pouvoir exercer dignement ce métier d’écrivaine, d’accéder aux connaissances, à l’éducation et de mener une vie éloignée des conditions dévolues à leur sexe. 

« Les difficultés matérielles auxquelles les femmes se heurtaient étaient terribles ; mais bien pires étaient pour elles les difficultés immatérielles. L'indifférence du monde que Keats et Flaubert et d'autres hommes de génie ont trouvée dure à supporter était, lorsqu'il s'agissait de femmes, non pas de l'indifférence, mais de l'hostilité. Le monde ne leur disait pas ce qu'il disait aux hommes : écrivez si vous le voulez, je m'en moque... Le monde leur disait avec un éclat de rire : Ecrire ? Pourquoi écririez-vous ? » 

Comment pouvais je passer à côté lorsqu’en plus cette expérience se prolongeait par des écrits de quatre auteures, plus ou moins connues, mais que j’aimais voire admirais pour certaines ?

Il était certain que je ne pouvais qu’approuver ce « dispositif particulier » reliant la création littéraire, la découverte d’une ville et l’écriture dans « un lieu à soi », « une chambre à écrire ». Et j’attendais avec une joie et une patience indéfinie que l’ouvrage sorte, se glisse dans mes mains et que je le découvre, au hasard d’une soirée, où les mots me toucheraient dans leur grâce et leur beauté absolue, dans la vérité de l’instant et de l’accompagnement nocturne. 
 

« Une chambre à écrire ». Comme Virginia en avait rêvé, voulu. Non pas une chambre à soi car dans cette expérience littéraire, il était demandé à Michèle Lesbre, Juliette Mézenc, Dominique Sigaud et Sophie Poirier d’occuper cette pièce à tour de rôle durant une semaine, de se balader dans les rues de Bordeaux suivant une cartographie semblable, établie par celle qui menait cet atelier, Sophie Robin et d’aller à la rencontre de lectrices et lecteurs pour témoigner de leur séjour et écrit. 

La question de base était « que produit aujourd’hui le fait de donner à des auteures, une somme d’argent et la liberté économique de consacrer un temps à l’écriture, ainsi qu’une ville à arpenter pour contempler, méditer et en faire littérature ? ». Oui, qu’elle était la liberté littéraire que ces femmes aux visages et écrits différents pouvaient produire, écrire, ressentir, présenter ? Quelle étaient leurs mots, leurs émotions, leurs doutes ou ravissements à cette expérience, ce chemin de création littéraire sur un univers semblable. 

Et ma lecture commença. Ainsi dans cette chambre qui surplombe la Garonne, dans ce quartier à la limite des zones touristiques et bourgeoises, Michèle Lesbre m'amena la première à découvrir une partie de Bordeaux qui autrefois, et tout comme moi je l’avais constatée, était sombre, fatiguée. Mais « une ville est un corps vivant » à « arpenter à la paresseuse ».  
Dès les premiers mots de Michèle Lesbre, je sus que ce que je lisais était un livre, un ouvrage qui résonnerait longtemps à mes oreilles, à mes mains qui s’emparent de tant à autre d’un carnet, à mes yeux qui photographient, regardent, imagent les petits riens et les grands instants. Je sus que je ne quitterais pas ce livre, qu’il deviendrait ouvrage de déambulation, carnet de mots,  recueil à post-it. J’étais loin d’imaginer cependant que des quatre auteures, chacune m’embarquerait dans cette balade où même si un plan était défini, elles apporteraient leurs écrits à l’édifice.

Lire Michèle Lesbre fut le début de l’éblouissement. Avec elle je déambulais dans ces rues que je regardais d’un autre œil. J’allais à la rencontre de la cité, du jardin botanique. Je sortais du territoire et tel un bateau, je voguais d’attache à sans attache, me laissant porter par la pluie et le vent girondin.
J’exaltai à chaque page, trouvant les phrases de l’une ou de l’autre auteure particulièrement belles, vraies, profondes ou poétiques.
J’aspirais moi aussi à m’assoir sur ce banc ou croiser sur mon chemin Flora Tristan.
Je ressentais la rencontre avec le jardinier amoureux des mares et des fuites à cicatriser mon corps comme on cicatrise une plante.
Je partais à la rencontre d’autres que moi, de ce tu, de ceux qui pour une raison ou une autre portent ce nom de réfugiés. Ceux qui résistent en somme, cherchent refuge.
Comme Dominique Sigaud je ne voulais pas cependant être trop guidée. J’avais, telle Virginia, besoin de ce vent de liberté, de partir en éclaireuse sur des chemins non indiqués par la carte imposée.
Mais les règles de cette expérience me ramenaient vers les mots et me fascinaient par leur beauté, leur sublime mise en abime et la richesse littéraire inouïe de cette expérience féminine.  

Tout en lisant, je marchais dans leur libre interprétation à cette déambulation, chaque mot,  phrase résonnant plus fort à mes envies. Dans cette ville carrée, encerclée par cette Garonne aux couleurs et humeurs changeantes mais jamais aussi belle que ma Loire, je tombais amoureuse d’une cité, d’une zone, que j’avais détesté. Et comme Sophie Poirier je me suis posée cette question à la fin de ma lecture (que j’aurais pu continuer au-delà tellement j’étais, et je suis, conquise) :

« Dans une ville, des femmes qui marchent, qui lisent et qui écrivent, ça se remarque à peine aujourd’hui ;
Pourtant, c’est important.
Et j’ai pensé : jusqu’où iront-elles ? » 

Oui jusqu’où iront-elles ? Jusqu’où irons-nous ? 

Je dédie ce livre à toutes ces femmes qui écrivent, ces auteures, écrivaines, poétesses, cueilleuses et lieuses de mots, à celles qui déambulent la vie à la main, le cœur au bord des pages.
Je dédie ce livre à toutes celles qui lisent leurs mots, le nez dans leur encre, la soif aux commissures des lèvres, les yeux surfant d’une marge à une autre.
Je dédie cette expérience à tous ceux qui pensent qu’écrire, lire n’est qu’un simple passe-temps, une lubie passion qui ne mérite pas de dévaliser bibliothèque, librairie, université.  

Et je te dédie ce livre à toi qui dans ton carnet, tes carnets, tu découvres au quotidien la force qu’il y a, la nécessité absolue que tu ressens, la volonté farouche de continuer même si les vents contraires soufflent, je te dédie « une chambre à écrire » et sache qu’au fond de toi, tu la possèdes cette pièce, tu y es déjà et cela quelque soit son endroit, son lieu. Elle est en toi.

  

Une chambre à écrire
Expérience littéraire imaginée et mise en oeuvre par Sophie Robin
Avec
Michèle Lesbre,
Juliette Mézenc,

Dominique Sigaud,

Sophie Poirier

Paru aux
Editions L’Ire des marges

 

27 novembre 2016

"Le loup en slip " Lupano, Itoïz, Cauuet

 

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Je ne sais pas vous, mais ce mois de novembre, il est bigrement long et morose. Depuis le jour de ce premier mois jusqu’à ce week-end, on enchaine entre les pages nécrologiques aux titres racoleurs et celles aux enjeux politiques et relents nauséabonds, outranciers, voire plus même.
Et quand les conditions météorologiques s’en mêlent, les ultra sensibles comme moi descendent en rappel à 15 mètres de profondeurs pour trouver son petit coin de grenier, grotte sympa et y faire pousser ses idées, ses envies, ses petites lumières, les regarder s’égrener et devenir, enfin essayer, de beaux arbustes ou simples fleurs, voir des bouquets de rires. 

Car il est vrai qu’à force de crier au loup, de rameuter sans cesse les troupes autour de l’animal qui guette au coin du bois sa proie et est prêt à croquer les bons villageois que nous sommes, nous ne cernons plus trop le bien et le mal.

 

C’est qu’il fait peur l’animal lorsque qu’ « au dessous de la forêt […] un cri qui glace, un regard fou », le loup noir des ténèbres glapit, assis sur son arrière train scotché à la pierre glaciale, la queue dressée tel un arc prêt à tirer sa flèche. Les yeux comme deux triangles, le poil hérissé en crête sur son dos, surplombant le feuillage abritant les petits êtres de bois, le loup fait PEUR !! (un peu à la manière du célèbre journaliste annonçant l’arrivée des petits hommes verts). Ouh qu’il fout la frousse !!
Alors pour combattre l’animal aux yeux perçants et aux dents acérées, les habitants de la forêt se regroupent. Des alertes « enlèvements » sont affichées sur les troncs pour aviser et mettre en garde la population. Des alarmes, des pièges anti-loups, des clôtures barbelées sont proposés afin de sécuriser son chez-soi grâce à des appareils ultra-performants et dernier cri qui, suivant le son choisi, transmettent au propriétaire un bruit de cloche ou de réveil strident prêt à faire fuir le moindre voleur rabatteur de petits-enfants. Les gazettes n’hésitent pas à faire de leurs unes, des articles anxiogènes ou reculs et analyses ne sont pas souverains. Dans les clubs de sports et de coachings, tout est fait pour apprendre à parer aux agressions du loup : cours de karaté, parade juridique, lectures autour de l’animal et même l’écureuil du coin qui promet à coup de saucissons, de chips, de cakes et de noisettes de vaincre cet être noir et sanguinaire.

 

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Quant aux cerfs politiques et autres analystes psycho-socio-théologiques, ils s’en donnent à cornes- joie, professant des vérités absolument terrifiantes : « alors le loup n’est ce pas ? Ses crocs comme des pioches, son regard fou. Son pelage hirsute. Bouuuuh ! LA PEUR ! Bien entendu la peur, comment faire autrement n’est-ce pas ? » (Quelle belle métaphore contemporaine…, rien que pour ces deux pages, le loup nous fout les pétoches).
Bref le loup, cet animal assoiffé de sang et de chairs fraiches que les brigades anti-loup surveillent, prêtes à intervenir à la moindre embuscade terrorisante. 

Alors quand le loup descend de sa colline et pointe son bout du nez dans la clairière, les horribles crocs prêts à dévorer le plus petit blaireau, le moindre sanglier ou oiselet, c’est l’effervescence, genoux mous, tout mous. Les portes claquent, les terriers se terrent, les arbustes deviennent des refuges et les brigades tremblent. Planquez-vous le loup arrive… Oui mais en slip !!!!

 

Vous l’aurez compris, Lupano, Itoïz et Cauuet ont encore frappé. Nos vieux briscards nous ont encore une fois entortillés dans leurs pages ou l’humeur joyeuse et massacreuse sévit pour notre plus grand bonheur.

Rien ne nous est épargné : nos humeurs peureuses, nos pièges anti-machins, anti-humains, nos hommes politiques et leurs travers, la protection et autres brigades militaires. Ils sont machiavéliques et un brin taquin, rebrousse poils comme nous les aimons. Un vrai plaisir à décortiquer ces quelques pages où ils jouent avec nos peurs, nos émois, nos frayeurs de l’autre, de l’inconnu, de celui qui ne nous ressemble pas et sème l’effroi dans nos pays policés (ou « polissés »).
On retrouve la verve « des vieux fourneaux » à qui un joli clin d’œil est adressé en fin d’ouvrage mais aussi à notre Bigouden préférée qui se révoltait contre les pollueurs et autres profiteurs de notre planète dans « Un océan d’amour ». Ils n’hésitent pas à se transcender pour mieux nous amener à découvrir qui est le loup, cette drôle de bête qui se balade en slip dans les forêts. (Un slip kangourou faut dire… quelle idée géniale). Il y a de la faconde, de la fougue, de l’œil pétillant et des sacrées mises en abimes à nos sociétés.
Les « dialogues » de Wilfrid Lupano sont drolissimes à souhait, plein d’actes révolutionnaires et de conseils judicieux pour être terrorisés. Tout est décortiqué, fin, vrai et rempli de candeurs (comme les vieux fourneaux). C’est à la portée des enfants qui rient de voir le loup ainsi se promener en slip et à nous, pauvres adultes, qui sourions de nos effrois à découvrir qui est cet inconnu qui nous terrorise tant.
Quant aux illustrations signées Mayana Itoïz…. en un mot : j’adore. Elle joue admirablement bien sur les couleurs sombres et inquiétantes en début d’ouvrages, celles qui apportent l’inquiétude, l’effroi. Elles rebondissent sur le scénario de Lupano sans l’alourdir mais au contraire en décomplexant nos revers, mettant le doigt là où il faut, montrant nos irraisonnables raisons.  En utilisant les animaux de nos forêts, Itoïz joue, tel La Fontaine, de nos comportements pour nous mener vers la rencontre de celui qui a l’arrière train assis sur une pierre.  

Enfin vous comprendrez que cet album destiné à la jeunesse de nos têtes blondes, finira dans nos rayons bandes dessinées, et grâce à nos trois lascars, nos humeurs moroses et frileuses se sont mises à rayonner et rire de nos mélancolies, effrois et autres tristesses de ce mois de novembre. (En allant sur le site de Dargaud, on apprend que « Le loup en slip » est le tome 1 d’une série… Eh ben on n’a pas fini de se tenir les côtes et de se marrer les amis). 

« Le loup en slip »… Président du monde et de l’univers intergalactique avec comme ministres des rires et anti morosité nos vieux fourneaux et M’ame Bigouden et son petit marin! (Sur une musique de la guerre des étoiles). Ce loup en slip… il est vraiment, il est vraiment, il est vraiment phénoménal !!!

 

Le loup en slip, tome 1
Lupano, Itoïz et Cauuet

Dargaud

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