Le blog du petit carré jaune

18 juin 2018

Henri Meunier Aurore Petit " 1 temps"

 

005357675« Qui a inventé le temps ? Ce n’est pas toi, ce n’est pas moi ? Qui a inventé le temps de l’homme ou du papillon ? »

 

Le temps d’ouvrir un livre et de plonger dans cet instant où ce même temps suspend son vol, où le caillou chute dans l’eau, la main encore ouverte au-dessus de l’onde et de ses ronds. Qui de l’homme ou du temps a inventé la mesure des battements des secondes, des minutes, des heures ou d’une vie ? Un souffle, un paysage ou rien n’est né, ou rien n’est. Un temps et quelques siècles plus tard… Qui a inventé le temps ? Qu’y avait-il avant le début du temps et qu’y aura-t-il après ? 

Un petit garçon assit sur son ponton de bois. Le caillou encore dans la main qui semble prêt à s’élancer, plonger dans l’eau. La chute d’une pierre pas plus large que la paume. La chute d’une pierre qui énonce le temps qui va et qui vient, de la lente transformation du monde, des lendemains qui se construisent et changent le temps en des temps non plus présents mais à venir.
La chute d’une pierre qui n’est rien dans le geste mais transforme cette seconde en une durée, dans des heures qui s’égrènent et modifient ce paysage où coule au pied de la page, un ruisseau étang, quelques poissons, des roseaux sauvages, des nénuphars et la campagne environnante, des libellules, quelques oiseaux qui s’ébattent dans la haie sauvage. Au loin un tracteur, des montagnes et dans le ciel, un avion. Le soleil se lève.

On a encore le temps. Le temps de tourner la page, de lire les mots de comprendre que le caillou jeté, existe depuis la nuit des temps, bien plus longtemps que le temps de comprendre que l’étang se modifie selon les saisons, que  le soleil, au loin, entame sa course contre la montre, contre les heures, les minutes, les secondes. Contre une journée, une semaine, des années, le jour d’avant, le jour d’après. A la vitesse de l’escargot, l’avion file à la vitesse de la lumière et le soleil poursuit sa route vers son coucher. 

« Combien de temps mettra le caillou pour tomber dans l’eau ? Du début à la fin de sa chute, pas une seconde ne passe. Juste un souffle sur l’étang. Et plouf ! » 

Le caillou tombe, chute. Une seconde avant qu’il ne rencontre l’eau. Le temps s’étire et les saisons passent, passe la vie, passent les chants des oiseaux, le hameau-village-ville qui se modifie. Passe le temps. Immuable sur son ponton, l’enfant lâche son caillou. Il y a un temps pour tout. 

« Plouf »

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Un petit livre philosophique, poétique, sensible sur la notion du temps qui va et vient, qui file et qui pourtant bat à la même vitesse que celle que lui dicte sa nature. Prendre son temps, avoir le temps, souffler son temps dans la seconde, la minute, l’instant donné. Oublier les heures, les années, les durées et regarder le caillou tomber dans son temps à lui, dans le temps qu’il prendra pour toucher l’onde.
Les illustrations graphiques d’Aurore Petit, colorées, visuelles, gaies donnent la dimension à l’évolution du temps. En prenant cette notion, on découvre le reflet des mots d’Henri Meunier et on s’amuse à regarder, à chercher la notion de ce temps, de se qui va et vient, de ce qui se modifie, apparait, disparait, né, meurt… Le va et vient d’une seconde, d’une minute, d’une heure, d’un siècle… d’une vie. 

Une belle découverte due à la jolie Moka qui m’a mis ce petit livre dans les mains, l’instant d’un temps où le vol de la libellule a suspendu son vol, ou le chat a miaulé devant le vol d’un oiseau, où le soleil s’est couché un soir de mai.

  

1 temps
Henri Meunier et Aurore Petit
Rouergue

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15 juin 2018

Christian Chavassieux "lettre ouverte à l'autre que j'étais"

 

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« Tu ne reconnais pas en moi l’adulte que tu es devenu, pas plus que je ne reconnais en toi l’enfant que j’étais. Nous somme tellement différents, c’est à ne pas croire, deux individus qui n’auraient pas la même  histoire. Et pourtant il fallait bien qu’on converge un moment pour fusionner en moi, qui te parle. »

 

Les correspondances ou lettres à… ont toujours eu sur moi ce goût particulier de miroir, de ce petit quelque chose qui touche irrémédiablement le cœur, la mise à nu, le derme et l’épiderme, l’infime particule de notre enveloppe et intérieur. Toujours cette émotion de se sentir un peu comme chez soi, de recueillir les mots et les laisser, tel une feuille de thé, s’infuser délicatement, doucement, tendrement.  

Et ce recueil, cette « Lettre à l’autre que j’étais » de Christian Chavassieux n’échappe pas à la règle. Peut être même qu’il touche encore plus la moelle osseuse, la colonne vertébrale. Ce qui fait de moi, de nous. Ce qui a été moi, nous. Ce qui m’/nous a bâti, construit, dérobé, enduit. Comme un masque que l’auteur m’/ nous a tendu, nous a tendu, dans ce que j’ai lu et qui m'a fait prendre une feuille et écrire une lettre à l’autre que j’étais, à celle que je ne suis plus mais qui m’a donnée tant et tant, tant de murs à gravir, de pas à sauter, de marelles à dessiner, de pentes à dévaler au pas de course, tant de racines aux pieds, de sourires, d’obstacles et peurs, de craintes, de forces et de fougues, d’images, d'amour à partager. L’autre que j’étais.  

« tous ces défauts contre lesquels celui qui sera moi a pris la résolution, un jour, de lutter. Un demi siècle [ou presque] de combat qui commence à porter ses fruits. »

Car qui n’a pas un jour eu envie de s’écrire, de revenir sur celui/celle qu’on était, de reconnaitre en lui/elle, les défauts qui nous bouleversent, les qualités sur lesquelles on s’appuie, sur ce qu’on est devenu grâce ou à cause de lui/elle, cette personne que nous sommes à présent. Qui n’a pas eu ce besoin de se réconcilier, de retrouver le chemin du pardon, de l’acceptation. Une lettre digne de ce moi, égo de notre âme, égo de notre personnalité, qui nous a tant donné.
Et il est fort ce texte, fort et doux. Fort par les mots qui frappent doucement notre cœur, s’infiltrent sous notre peau. L’émotion est palpable, résiliente, bienveillante. Elle filtre sous les cicatrices cousues. Elle tient chaud et effleure notre lac insondable, notre âme qui ne se découvre qu’en partie. Le texte est beau car il nous relie à notre longue histoire, à ces petites pierres que l’on dresse pour construire notre mur, nos bâtisses, notre colonne vertébrale. Il est bon de se retrouver au détour des mots, de se souvenir de ce que nous étions, ne sommes plus, sommes devenus, avec ou sans celui qu’on était, avec ou sans ses défauts et qualités.

« Certains ont voulu nous faire croire que l’enfance donne la forme du tout ultérieur, mais l’adulte apprend beaucoup, je l’affirme. Tu n’as pas tout fait non plus, tu n’es pas responsable de tout ce que je suis. Loin s’en faut. »

De ce recueil, j’ai eu envie de tout noter, recevoir, de comprendre, accepter. J’ai eu envie de m’infiltrer dans chaque parcelle de lettres déposées, de silences enfin révélés, de sourires dessinés. J’ai eu envie de regarder cette photo que l’on cache au fond de soi, de peur de retrouver les failles du passé, de faire ressurgir les fantômes. Et comme un voile que l’on déchire, comme des peaux mortes qu’on accepte de se séparer, à la lueur de la lumière d’un soir, à la grandeur de l’aube qui se dévoile, j’ai demandé pardon à l’autre que j’étais. 

Pour ces quelques mots, ces feuilles jaunies, cette couverture gris perlé… merci Christian Chavassieux et merci à votre éditeur qui un dimanche de marché de la poésie à St Sulpice, m’a mis dans les mains votre ouvrage en me disant le mot que j’attendais : sensibilité. 

« Un jour, cet autre lira cette lettre. Je ne sais ce qu’il en pensera (encore un futur impensable). Sache, toi, l’autre que j’étais, que l’intérêt de la vie réside peut-être dans cette cécité. Notre incapacité à observé les infimes mouvements qui aboutiront à l’être que nous serons plus tard. Et sa beauté, en partie, je crois qu’elle est dans la découverte soudaine qu’un jour, nous sommes devenus un autre. »

  

Lettre ouverte à l’autre que j’étais
Christian Chavasieux
Le Réalgar

13 juin 2018

Fabcaro "Moins qu'hier (plus que demain)"

 

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«  A partir de combien de minutes passe-t-on de « silence complice » à « on n’a rien à foutre ensemble » ».


Aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain…. Quoique… Peut-être que finalement « moins qu’hier (plus que demain) » serait plus judicieux dans la bouche dessin d’un Fabcaro qui a décidé de prendre à contrepied les poncifs du couple, les petites touches d’un quotidien ou d’une première rencontre.

Quand le fameux Fabcaro s’empare de ce réaliste criant de vérité, il en faut peu pour que nos zygomatiques, nos petits travers reviennent illico-presto à la surface et nous fasse doucement puis franchement rigoler. Après Zaï Zaï, Zaï Zaï et son roman illustrée photo made speed macédoine bonjour, il fallait de l’amour grandeur nature et un poil caustique pour nous faire croire qu’il pouvait durer toujours, que ça continuerait encore et encore, que cela serait que le début d’accord, d’accord. Ça grince, ça dépote, ça dézingue et ça nous fout le moral non pas dans les chaussettes (qui entre nous sont plutôt dans les claquettes tongs) mais tout droit au 7ème ciel.
Bref avec lui, on est prêt pour atteindre la jouissance absolue de l’amour dans le couple, de tous ces petits trucs que l’on observe sans rien dire et qui font que l’aimé devient celui qu’on aimait hier et qu’on aimera plus que demain. 

« - Je te quitte, Philippe, j’en peux plus !
- Hein ??? Mais pourquoi ??
- Tu t’en fous de tout, tu es totalement absent , tu es là comme une ombre… Tu ne t’es jamais impliqué dans l’éducation des enfants. J’en ai marre. Je peux plus tenir.
- Hein ? Mais c’est faux tout ça ! Et c’est vraiment déguelasse de dire que ne suis jamais impliqué dans l’éducation de Sandrine et Valérie !
- Marc et Hugo !
- Ne joue pas sur les mots ! »

 

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Ouais Fabcaro c’est le genre de dessinateur qui te dessine le vide en te démontrant que ses dessins sont le plein. Le genre de gars qui d’un coup de crayon transgressent les tabous de la bande dessinée et des codes du couple. Pas du tout conventionnel et subversif à souhait, décalé à mort, transgressif à s’en plier les omoplates et se péter une côte en passant.  On s’en prend plein les neurones et on en redemande encore.
Car quoi de mieux que de décortiquer, sur une journée, la vie d’un ou de couples, de ce réveil à 06h58 à ce coucher à 23h01, de dépecer à l’aide de grosses vannes, les poncifs et les caricatures folles et pourtant si réalistes de nos duos imparfaits. C’est juste se retrouver à nu sous le couvert d’un dessin minimaliste, dans la traque du quotidien de notre relation.

Rien n’est laissé au hasard, de la rencontre, à la gloire et l’espérance amoureuse, en passant par l’infidélité conjugale, la séparation, le divorce, la partie de drague facile. En l’espace d’une page, de huit vignettes type gaufrier, il nous retourne et nous prend à retrousse chemise, pieds. Et sous le couvert d’une soirée romantique sur un canapé bien rembourré, on se prend à regarder la moitié avec laquelle on vit, l’ami avec lequel on peut rire, de nos défauts grandeurs grand Fabcaro.

« - Mon tendre amour… Tu te souviens de notre première rencontre ?
- Comme si c’était écrit hier !
- c’était dans cette discothèque.  Je voulais sortir avec ta copine Vanessa, elle était super bien. Mais comme elle a pas voulu et que j’étais complétement torché,  je me suis rabattu sur toi… Et comme tu es tombée enceinte après notre premier rapport, on est restés ensemble. Je me suis dit « boarf, celle là ou une autre…
- Hein ??? Mais … tu m’avais jamais dit tout ça !!
- Je suis pudique, tu sais… » 

 

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Rhhhhhaaaaa. 

Alors si votre aimé vous pose des questions, vous regarde les yeux énamourés, le cœur battant la chamade, vous déclame des vers de Cyrano de Bergerac, si il ou elle d’ailleurs, vous propose une après-midi dans un musée d’arts et de peintures de la renaissance, si elle vous lance une longue tirade sur votre physique, les joies et bonheurs de l’amour platonique, romantique, la main dans la main, les yeux dans les yeux… inquiétez-vous immédiatement et lisez, relisez ce « Moins qu’hier (plus que demain) signé Fabcaro lui-même ! Nouveau french-lover de la bande dessinée passionnelle.

A lire chez dame Noukette (la Angelina de la blogo, la Victoria Beckman des bonnes vannes littéraires)

 

Moins qu’hier (plus que demain)
Fabcaro
Glénaaard !

10 juin 2018

Christian Bobin "Le plâtrier siffleur"

 

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« Je pense que le monde est aujourd’hui plus carnassier. […] Je vois par moments comme une disparition de l’humain dans les visages. Je vois sur les chairs, sur les traits quelque chose qui passe, qui a moins de lumière. Je pense qu’on a fait du mal à la vie. […] la nature, la vérité, la beauté, la douceur, la lenteur qui ont été mises à mal ont juste reculé et deviennent un peu plus difficiles à saisir, à vivre. Trop de mal a été fait, mais ce n’est pas irréversible. […] On reviendra aux choses vivantes et vraies. Mais pour ça, il faudra que le point de lassitude extrême soit atteint. Il faudra qu’on ne puisse pas faire autrement. L’homme n’est pas plus mauvais aujourd’hui qu’hier, il est seulement plus perdu. »
 

Qu’est ce que la poésie si ce n’est qu’une infime particule de ce que l’on ressent en soi, de ce que le temps nous laisse à habiter le monde  de façon humaine et poétique ? Qu’est ce que la poésie si ce n’est ces quelques secondes qui nous donnent l’ultime instant de se sentir vivant, habiter et contempler sans attendre ou projeter, regarder et ressentir, dans l’indifférence du bruit qui nous entoure, dans la richesse des trois fois riens, des balbutiements d’un enfant, des caprices d’une météo qui va et vient, dans ce qui fait face à nous et dans lequel on perçoit toute l’intelligence du monde, son humanité, sa sensualité, sa fragilité.  

« Le monde est rempli de visions qui attendent des yeux. Les présences sont là, mais ce qui manque ce sont nos yeux. »  

Qu’est ce la poésie entre les mains d’un plâtrier sifflant une mélodie ou d’une femme qui borde son enfant le soir à la tombée de la nuit, lui insufflant les étoiles et chassant les fantômes du noir, dans les gestes d’un quotidien que nul ne peut atteindre, détériorer ? Qu’est ce que la poésie dans cette solitude qui nous pousse à regarder une caresse du vent dans un champ, un pré ? Qu’est ce que la poésie sans les mots de celui qui ne sait si il est poète ou simple contemplatif du monde qui l’entoure ? 

« Je regarde, je n’entends rien, la fenêtre est fermée et quand bien même serait-elle ouverte, aucune rumeur ne me parviendrait. ».  

Dans ses questions, ses doutes, ses peurs, Christian Bobin  nous amène à réfléchir à ce qu’est la poésie de nos jours, de notre quotidien, ce que sont devenus les poètes dans un univers où la technologie, la vitesse, l’oubli, la consommation effrénée ne cessent de nous insuffler un souffle tempétueux. Il nous mène sur son chemin, celui nécessaire à notre temps, notre humeur, celui nécessaire à notre contemplation, notre regard, notre propre poésie. Il recueille chaque mot comme on recueille chaque brise, chaque trace, chaque caresse qui nous inspire. Langage du corps, langage de notre vie. Car qu’est-ce habiter le monde si humainement nous le désapprouvons ? Comment trouver sa place dans un monde qui bat trop vite, consommant frénétiquement, oubliant les regards et les caresses, l’attention de la mère sur son enfant, le geste du plâtrier siffleur. 

« Il est possible que, par attention aux choses menues, très simples, très pauvres, je trouve peut-être ma place dans le monde. » 

La poésie sert à cela, à mettre la main sur la pointe du sensible, de l’éphémère instant réel, dans ce moment de grâce où le répit s’installe, la peur du bruyant s’éloigne. « Habiter poétiquement, ce serait peut-être d’abord regarder en paix, sans intention de prendre, sans chercher même une consolation, sans rien chercher. » comme un voile qu’on découvrirait de moitié pour ne pas se brûler à la vision d’un monde effréné, loin de l’extrême fragilité de la vie, de ce que chacun de nous possède en ses gestes, ses silences, ses regards, ses attentions, sa présence.
Il n’y a rien de spectaculaire à la poésie ou dans les mots de Christian Bobin, rien de radicalement ou proprement poétique. Il y a juste la vie qui s’écoule et que l’on apprend à regarder, à traduire en nous, à simplifier. Il y a juste le but de construire notre architecture, notre arbre de vie, notre âme, inépuisable terreau de ce qui nous habite.
 

« Je crois que, au fond, c’est ça la poésie, c’est juste un art de la vie. […] parce que dire ou habiter poétiquement le monde ou habiter humainement le monde au fond, c’est la même chose. » 

« La poésie entre dans le monde comme dans une maison amie, elle révèle l’objet, elle l’amène à se révéler, elle ne le force pas. »

 

Le plâtrier siffleur
Christian Bobin
Poésis

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07 juin 2018

Stéphanie Chaillou "Le bruit du monde"

 

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« Marilène se souvient de la force qu’elle a mise à exister. La force qu’elle a déployée pour simplement accomplir cette chose-là, à l’époque, exister. Une force sombre et animale. Une force obscure qui pouvait tout balayer. Parce qu’il y avait quelque part en elle, elle ne savait pas où, une envie brute d’exister. C’était le mot. Exister. Un désir fou de s’affirmer. D’être là avec les autres. De ne pas être effacée. De participer. D’être là. De vraiment compter. » 

Il y a des livres qui vous explosent au visage comme explose une bombe à retardement, à fragmentation, une grenade. Sans y prendre garde, on lit juste le titre sur la couverture en ignorant totalement de quoi il est question. Un achat impulsif. Une sorte de pendule coucou qui nous invite à ouvrir un mystérieux coffre fort, un rétro pédalage dans un tambour lessiveuse. ça secoue, ça pulse et ça nettoie à sec. Un livre comme une claque, comme cette grenade que vous pensiez bien tenir entre vos mains et qui vous explose sans y prendre garde, sans savoir que vous tomberiez de haut, de tout votre corps et cœur dans ce dédale psychologique d’un moi qui ne demande qu’à se libérer, d’une pauvreté enfin dévoilée, enfin déclarée. 

Ne me demandez pas de vous résumer l’histoire… il m’en serait impossible. Cela ressort plutôt d’une analyse philosophique qui vous prend aux tripes, vous chamboule, vous donne un miroir devant nos yeux et vous fait réfléchir à la « pauvreté » qui agonise à nos portes, qui ne peut effacer cette honte, ce profond terrain qui « marécage » en nous/vous, ce vivier boueux qui vous écrase, vous trempe dans un monde où l’on espère passer inaperçu, se rendre lisse et égale aux autres.
Un mépris philosophique et sociétal. La face cachée de la richesse qui masque l’ignorance et le mépris, l’intelligence que l’on camoufle.
Un p*** de bouquin en quelque sorte, comme un brûlot des pauvretés, notre histoire, celle qu’on entérine pour s’accommoder et faire comme ci. Un bruit parasitaire comme un handicap qu’il faut apprendre à colmater, cacher, induire en erreur, se rendre invisible et un jour laisser exploser… La bombe à fragmentation, l’ouverture du coffre fort pendule à coucou. Boum ! 

« Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, est née le 18 juillet 1964 dans une famille pauvre. Ce n‘est pas noté sur sa carte d’identité. la carte d’identité de Marie-Hélène Coulanges s’en tient exclusivement aux informations administratives. Sur sa carte d’identité, Marilène n’est pas pauvre. Elle est seulement née le 18 juillet 1964 à Pouzauges. Elle peut tout devenir. » 

Sauf que ne rien peut se réparer, décortiquer, abattre une forêt d’arbres enracinés en nous, en l’espace d’un morceau de vie, d’une infime clarté qui nous oblige à nous déshabiller, à faire face à notre pauvreté, à cette pauvreté angoissante, lourde comme un costume que l’on endosse chaque jour. Un costume qui nous rend d invisible à nous même et aux yeux des autres. Un costume comme une armure qui se fend au fur et à mesure de ce besoin fondamental d’exister à nos yeux et à ceux des autres, d’être enfin à égal et surtout libre de ces racines, ce passé qui nous embourbe, nous enlise, nous fait tenir cette grenade qui un jour ne demande qu’à exploser. 

« Elle dit qu’elle n’avait jamais pu maîtriser ces mouvements de honte qui l’envahissaient parfois. Comme si elle avait eu une tache au milieu du front. Qu’elle se promenait dans le monde avec une tache honteuse au milieu du front. Une tache qui n’était pas toujours présente, mais qui, inopinément, sans qu’elle sache pourquoi, revenait soudain. Comme pour la rappeler à l’ordre. Qu’elle n’oublie pas. Qu’elle demeure qui elle était. »
« Que les choses se passaient ainsi quand on était pauvre. Qu’on avait déjà honte avant même de commencer à respirer. Qu’aussi la révolte était loin. Aussi loin que l’image absente de la personne que l’on n’était pas. » 

Un roman qui chamboule nos habitudes, nos cases bien ordonnées, nos vilains mensonges, nos pauvretés camouflées, ce quotidien avec qui on tente de s’accommoder. Un livre qui donne une claque comme une énergie, un réveil coucou nécessaire, un coffre qu’on ouvre et d’où on laisse échapper nos misères, nos pauvretés affectives, intellectuelles, de pacotilles ou réelles. Un roman comme une révolte que l’on s’autorise à croire, à faire, à lutter contre ces cases dans lesquelles on nous a parqué, uniformisé, dans lesquelles on ne se reconnait pas, on ne se reconnait plus, on lutte, on s’extirpe comme on s’extirpe du bourbier routinier d’une vie calquée dans laquelle on nous a assigné.  

Une écriture qui prend là où ça fait mal, appuie et nous laisse exsangue et à la fois nous fait penser que le bruit du monde est notre bruit à nous, celui que l’on désire donner. Saisissant et salutaire. 

 

« Assise à une terrasse de café, un soir de juin 1993, Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, ose se dire qu’elle aussi peut vivre. Qu’elle aussi peut avoir des envies. Des envies bêtes, petites, éphémères. Des envies futiles de jeune femme vivante. De jeune femme fraîche, pas totalement ravagée. De jeune femme vivante, avec un corps et des émotions. Pas de morte à demi vivante.
Assise à une terrasse de café, un soir de juin 1993, Marie-Hélène Coulanges, dite Marilène, renoue enfin avec l’idée des possibles. Cela lui enlève un poids dans la poitrine. »
 

 

Le bruit du monde
Stéphanie Chaillou
Notabilia