" L'odeur des planches " - Samira SEDIRA

 

A chaque fois que je découvre un(e) auteur(e), un 1er roman,  j'ai les mains qui tremblent, le coeur qui bat la chamade et les yeux qui pétillent. J'ai la peur de ne pas aimer, la peur de trop aimer (et dans ces conditions l'attente du 2ème), la peur d'être déçue, la peur de décevoir l'auteur qui a trempé sa plume, son corps et s'est frotté aux mots, à ses mots. Mais surtout j'ai la peur de ne pas pouvoir vous transmettre toute la beauté de ce 1er roman.

Et là, mon coeur de petit carré jaune, je vous le promets, à taper fort, très très fort ! BOUM BOUM BOUM BOUM... Samira SEDIRA a écrit un petit bijou. C'est un cri déchirant, une claque salutaire au monde de la précarité. En apnée, touchée en plein coeur. Comme Clara, j'ai inséré dans ce roman, des post-it à n'en plus finir. Chaque phrase portait son coup, son émotion ; ce roman va continuer à palpiter en moi, à vibrer, à vivre.

 

 

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A 44 ans, Samira SEDIRA est comédienne. Elle ne vit que pour les lumières qui s'allument, le rideau qui se soulève, l'odeur caractéristiques des planches, des effluves du bois des plus grands théâtres publics. Mais voilà, la vie d'artiste, d'intermittent du spectacle, est précaire. Arrivée en fin de droit et faute de pouvoir trouver de nouvelles scènes, d'autres engagements, Samira SEDIRA est contrainte de faire des ménages pour survire.

" C'est un matin de février. La neige tombe. De gros flocons délicats qui fondent au premier contact. Dans la boite aux lettres, il y a ce courrier des ASSEDIC. Fin de droits. C'est écrit en haut à gauche. FIN DE DROIT. Et pas même un projet. En vingt ans, c'est la première fois que ça arrive. J'ai quarante-quatre ans. Le téléphone ne sonne plus. Qu'est ce que je vais bien pouvoir faire à cet âge, et sans diplôme ? Trouver quoi en attendant mieux, si jamais mieux compte revenir ? Et puis qu'est ce que je sais faire au juste, à part ce pour quoi je suis faite, le théâtre ? En réalité pas grand chose, il faut bien se rendre à l'évidence, rien, rien du tout, je ne sais rien faire d'autre que jouer, jouer et seulement ça. Je replie la lettre mécaniquement, comme si mes mains étaient mues par un moteur électrique ".

 

Mais comment accepter l'inacceptable, "Dans une société où n'a de valeur que celui qui existe par le travail, je ne suis plus rien, oualou, du vent, tout vaut mieux que moi, même un coin de table". Et irrémédiablement cette existence la renvoie à l'image de sa mère "je revois son visage et j'ai l'impression que c'est le mien. Ça y est j'y suis. Là où je n'ai jamais voulu être ". Et là tout revient : l'Algérie, la traversée de la Méditerranée, ses 1er pas à Marseille, l'école, la cité, les camarades, le cinéma, la découverte du théâtre, sa mère, son père, sa mère encore et toujours. La jeune femme qui rêvait de "l'odeur des planches" et devenu une femme qui respire l'odeur de javel, du Cillit Bang et toutes ces eaux croupies des toilettes, douches, baignoires, éviers... Elle devient invisible aux yeux de tous, elle qui dansait, clamait, existait dans la lumière des scènes théâtrales.

 

Et c'est d'une force, d'un ton, tout à la fois violent et émouvant, colérique et si doux, difficile et élégant, désoeuvré et léger. J'ai ralenti ma vitesse de lecture : je voulais m'imprégner de ces mots, les entendre dans mon cerveau, les toucher de mon coeur... Je n'avais plus envie d'entendre ces cris désespérés, cette violence précaire, ce désoeuvrement, ce désespoir. J'aurais aimé être là, juste à côté de Samira et lui dire "oui tu es toi, oui tu es belle, oui tu existes ". J'aurai aimé l'acceuillir dans ma maison, l'écouter me parler de cette lumière, cette servante, cette flamme qui brille sur la scène, de "l'odeur des planches".  J'aurai aimé qu'elle n'ai plus "mal à Platonov""De la douleur d'exister, de la détestation de soi-même, vivre avec soi : le pire des supplices"... "J'ai mal à Platonov. Du désenchantement de l'existence. Cette fois, à n'en pas douter, elle m'a touchée en plein coeur".

 

Ce roman est une claque... La claque de l'existence jamais souhaitée, la claque de l'identité de "travailleur précaire" (magnifique image de ces OS arrivés sur le marché du travail français dans les années 70/80), la claque de l'image parentale, la claque de l'immigration algérienne, la claque du corps théâtral, des élites.

C'est aussi une magnifique déclaration d'amour d'une fille devenue femme à sa mère, cet être si fragile, si perdue en France, à un père distant et malgré tout attentionné, à un métier si souvent déconsidéré, à un pays, l'Algérie. C'est aussi un message d'amour à celui qui partage sa vie, à son fils "qui la regarde frotter en dessinant".

 

Samira SEDIRA a une écriture qui prend aux tripes, parle aux coeurs, fait vibrer les tympans et ouvrir les yeux. Ce roman est le rideau rouge qui tombe de la scène, la servante qui reste allumée une fois que tout le monde est parti, l'odeur caractéristique de planches. C'est un roman fragile, sensible, beau. 

 

Pour le plaisir :

"C'est dans ces moments là que le mépris de soi creuse les fondations. Je ne suis rien puisque je suis traitée comme tel. Femme de ménage, le seul métier qui donne droit à l'invisibilté. Ceux qui nous emploient commence par oublier qu'on doit venir, et puis un jour on devent totalement transparente. Une évidence sans corps, sans visage, sans voix. Une présence vide. Dans le meilleur des cas, un prolongement des lieux. Nous ne sommes jamais attendus nulle part, nous allons, nous venons, sans jamais croiser personne et si une dirrhée est oubliée au fond de la cuvette cela n'a pas si grande importance, car ne sommes nous pas là pour en effacer toutes traces, ne sommes nous pas rétribuées en échange "