" Profanes " Jeanne BENAMEUR

 

 " Il y a sous la peau des mémoires inquiètes. Les caresses ne les chassent pas, ne les effacent pas. Les mémoires inquiètes sont toujours présentes. Mais elles palpitent."

Encore une fois je vais devoir vous narrer un roman qui m'a tout simplement bouleversé, un roman "pépites", un roman qui a réchauffe mon coeur de petit carré jaune, un roman bienveillant, un roman à voix (une résonance intérieure), un roman sacré. Car "Profanes" c'est tout cela à la fois : le sacre de la belle littérature, de la "belle lettre" et un roman bienveillant, profondément humain. C'est un livre rare, un livre que l'on a profondément envie de garder en soi, un livre "réconfort".

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A quatre-vingt-dix ans, quatre-vingt-dix hivers, Octave Lassalle, ancien chirurgien, ne répare plus les coeurs depuis le drame de son existence, le drame de sa vie, la perte de sa fille Claire. Il vit seul dans une grande maison avec toujours le désir de vivre, de poursuivre un chemin, une lumière, en dehors de tout sacre, de toute religion. Il se tourne vers le partage, les liens humains, les échanges " C'est l'arrêt du désir qui fait le nid à tout ce qui crève. Plus d'élan, plus de vie. Et moi je veux vivre. Pas en attendant. Pleinement."

Ainsi pour préparer ses dernières années, Octave réunit quatre personnes, trois femmes et un homme. Quatre destins accompagnés de blessures, de cicatrices, d'histoires accumulées tout au long de leur vie, quatre âmes, une équipe." Je veux des couleurs franches. C'est le printemps. C'est mon anniversaire. Je suis né au mois de mai, le mois des fleurs, le mois où on sent bien que les jours prennent la lumière plus longtemps. On peut rêver à l'été". Pour l'aider dans son quotidien, ces quatre apôtres, choisis avec soin, se succèdent dans la grande maison et le jardin du vieil homme. "Réunir, ce n'est pas juste faire asseoir des gens dans la même pièce, un jour. C'est plus subtil. Il faut qu'entre eux se tisse quelque chose de fort"... "Ce n'est pas autour de moi qu'ils étaient réunis, c'était contre la mort. Et ça c'est fort."

Ces cinq personnes vont apprendre à se connaître, à s'apprivoiser, "à frotter leur corps en espérant plus de peur que de mal" (merci à Alex Beaupain qui m'a accompagné musicalement pendant cette lecture), à ressusciter. Car " Profanes" est un roman sur l'art de revivre, de renaître, d'entrevoir une lumière. C'est un hymne à la résilience, aux blessures secrètes, aux doutes, à nos fragiles cicatrices, celles que nous tentons tant bien que mal de camoufler, celles qui fait aussi que nous avançons, nous renaissons.

 " Profanes " est un livre respectueux, humain, humaniste. C'est un livre qui se découvre doucement au fur et à mesure des pages, qui questionne, qui interroge, qui s'écoute (notre petite voix intérieure), qui se regarde, qui regarde autour de soi, qui apaisent, qui aime. C'est une roman lumineux, une bougie dans la nuit noire, une douceur au bout du chemin. Jeanne BENAMEUR bâtit un temple sacré autour de ce vieil homme et conçoit un chant d'amour, un chant de tendresse, de bonté, de beauté. Elle désacralise la religion en maniant la plume du partage, de la croyance en l'être humain en l'ode à la vie. C'est un roman sur l'instant, sur les petits riens de nos existences, sur nos gouffres, nos ravins, nos chemins. Tout cela s'entrechoque, se cogne et c'est beau. 

 

Ce roman a envahi mon carnet de phrases phares, il s'est hérissé de post-it... 

- " Ce jour là, il s'était perdu au milieu d'un bois, dense, touffu, loin de tout. Il avait marché comme les enfants dans les contes. Égaré. Et puis soudain, dans l'immense trouée du ciel clair, devant lui, un lac. Une merveille. L'eau du lac était d'un bleu très doux, calme, étale comme la manteau d'une reine posé sur terre. dans sa poitrine aussi alors, un espace paisible, protégé par le bleu du lac, le ciel clair. Un miracle. Cette sensation si douce de plénitude, à ce moment précis; il avait su qu'elle lui appartenait pour toute la vie. Des moments comme celui-là, magiques, ça vous arrache à tout, ça vous pose au centre de la beauté, comme un arbre. Ça permet de rester au monde."

- " Tout en dessinant elle ne cesse de dire "merci". Elle ignore à quoi à qui elle dit merci mais la nécessité de dire le mot est là. Elle le répète tout bas. Le mot chasse tout ce qui n'est pas lui. Sa peau ne fait plus frontière avec le monde."

- "Il y a des mots qu'on ne peut prononcer qu'une seule fois, comme le trait sur la feuille. Elle le sait. Alors elle écoute."

-  "Si elle veut garder l'amour vaste, il faut que ce soit dans cette liberté. Tant pis pour la peur, tant pis pour l incertitude. Il faut traverser ses zones-là aussi, en aveugle. Ça suffit d avoir besoin d être rassurer. Rassurée, elle sait où ça mène. Elle l'a vécu et vécu. L amour n est pas là pour rassurer. Une bonne fois il faudrait se faire entrer ça dans la tête. L amour ne rassure rien, n empêche rien. Aimer ne donne aucune protection. Aucune. Il faut éprouver la confiance. C'est le plus difficile "...

- "C'est cela la confiance avec lui. C'est tout ces moments passés à s'occuper des autres qui ont donné à son regard cette acuité, cette bienveillance infinie, comme si tout était excusable d'avance chez les humains. Pas de jugement. L'attention seule. C'est si rare"

et tellement d'autres...

 

"Profanes" est aussi chez les Facéties de Lucie, Le Monde de Mirontaine, Un autre endroit pour lire ...