" Le vase où meurt cette verveine " Frédérique MARTIN

 

Quelle étrange impression que la lecture de ce roman épistolaire. Quel étrange ressentiment, malaise. Quelles attitudes adopterions nous face à la difficulté de nos vies, des pertes de repères, de la complexité des relations familiales, des enjeux et des non dits parents/enfants, des cicatrices enfantines qui formatent nos vies d'adultes.

Quelles attitudes aurions nous si nous devions être séparer de l'amour de notre vie pour cause de maladie sans pouvoir se voir, s'entendre. Juste une relation de correspondance pour assurer un lien, un amour si fort, un lien tenu qui au fil des saisons s'émousse, s'emmêle, se démêle, se noue. Qui serions nous alors dans ce portrait familial couleur sépia, couleur verveine ? Quel serait notre rôle ? Des parents qui s'aiment à en oublier de regarder la vie autour d'eux, des enfants qui souffrent de cet amour exclusif, des petits enfants qui s'égratignent déjà aux premiers pas de l'amour. L'amour, l'amour, l'amour... 

La verveine est connu comme une herbe sacrée, une "herbe du sang". Cette définition colle bien au roman. Car oui c'est un roman sur les liens du sang, les liens qui unissent ou défont une famille, un couple, des enfants.

" Être humain consiste essentiellement à ne pas rechercher la perfection, à être parfois prêt à commettre des pêchés par loyauté, et à accepter d'être vaincu et brisé par la vie, ce qui est le prix inévitable de l'amour porté à d'autres individus. " (George ORWELL, 1984).

 

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Joseph et Zika s'aiment depuis la nuit des temps (Barjavel aurait apprécié le clin d'oeil). Il s'aiment à en crever le papier à lettre où s'aligne leurs mots suite à une séparation imposée par la maladie. Joseph, 77 ans, vieil homme aux mains calleuses, aux mots susurrés, aux non dits, homme d'une génération passée qui tente vaille que vaille de s'ouvrir à la vie. Joseph et Zika, Zika et Joseph. Zika, à peine plus jeune, à peine plus âgée. 56 ans de vie commune, 56 ans d'un amour exclusif, d'un amour où deux enfants sont nés. Zika, malade, doit se faire suivre médicalement à Paris. Pour cela elle doit se séparer de son Joseph et partir habiter chez sa fille, Isabelle, la quarantaine pas du tout fleurissante, épanouie. Joseph lui ira habiter chez son fils Gauthier, dans les landes.

800 kilomètres de séparation, 800 kilomètres de frustration. Sous forme de lettres, le roman égraine la vie parisienne, familiale de l'un et l'autre, des uns et des autres. Zika ne supporte pas ce Paris, cette vie  avec sa fille Isabelle. Rancoeur, manque de reconnaissance, les non dits, un amour exclusif pour Joseph, l'ombre pour Isabelle face à cet amour qu'elle ne peut reproduire. La quête d'une perfection qui ne pourra aboutir pour une enfant de 44 ans. La quête d'une perfection des liens du sang pour une mère qui rejettera sa fille. " Peut-être que dans cette période où les rôles s'inversent, ils éprouvent le besoin de retrouver leurs parents tels qu'ils les ont toujours connus ? J'ai pensé qu'ils se rendaient compte de notre soudaine fragilité, de cette dépendance qui s'impose à pas feutrés - une perte après l'autre - et que leurs nouvelles responsabilités les effrayaient autant qu'elles les bouleversaient".

Joseph lui tentera de poursuivre cette chimère qu'est l'amour. Les lettres envoyées à Zika sont d'une tendresse absolue, d'un charme fou. Joseph est un taiseux poète, un qui croit toujours que l'amour peut-être le plus fort, qu'il peut braver tous les ouragans. L'amour c'est un pied de verveine, un pied qu'il arrose tendrement en souvenir de Zika. Ce pied symbolise cette union de coeur, de chair, de sang jusqu'au jour où il flétrie, meurt. Et là le monde qui tourne autour de Joseph dégringole. Son fils Gauthier, 46 ans, se sépare de sa femme. Son petit fils Thomas, son phare, connaît ses premiers émois. Tout se modifie autour de lui.

Au fil de cette séparation qui ne devait durer que quelques semaines, l'amour entre Joseph et Zika se révèlent dans un autre monde. Emportés dans une autre vie, ils n'en ressortent pas indemnes. Tout s'écroule autour d'eux, leurs repères, leurs enfants, leur vie.

 

Ce roman est une claque. Il en est impossible d'en sortir indemne. Il interroge, modifie notre vision sur notre besoin d'amour, sur nos attentes et nos espoirs. Connaissons nous vraiment l'autre avec qui nous partageons notre vie ? Connaissons nous vraiment nos enfants ? Que ferions nous si nous étions à la place d'un des protagonistes de cette histoire ? Je ne sais pas et n'ai pas trouvé la réponse. Tout ce que je sais c'est que "le vase où meurt la verveine " ne m'a pas laissé insensible. Il m'a heurté, il m'a brisé.

 

- " Dans les premières années, les enfants ont un don pour nous pardonner. Sans leur bienveillance, nous ne traverserions pas l'épreuve d'être parents. Ils ignorent nos faiblesses, nous croient sur parole et espèrent en nous, plus que nous-mêmes. Sans lucidité, cette loyauté finit par les asservir, ou bien elle les écrase et dévore toute leur capacité de confiance. Il faudrait dire aux enfants qu'ils ont attentes démesurées, que les hommes sont trop vulnérables pour se hisser à l'égal d'un dieu. Les prévenir pour qu'ils puissent passer à autre chose et laisser derrière eux les indésirables..."

- " Je suppose qu'à un moment on tombe de l'enfance, on s'en écrase comme d'un pommier trop haut quand on se rend compte que vieillir, c'est une manière lente de disparaître. "

- " Ce lancinement terrible de l'amour, quand on se découvre tenu à un autre par des forces invisibles, rompu par son absence, c'est un mélange d'exaltation et d'efroi difficile à supporter. On ignore où nous mènent nos pas, mais on devine confusément qu'on n'en sortira pas indemne. Thomas, comme beaucoup d'autres, cherche à s'en préserver alors même qu'il est déjà trop tard."

- "C'est beau , quand un enfant te choisit "

- " Personne n'a pu m'enseigner l'art d'être mère, c'est vrai, j'ai tout découvert par moi-même. J'en étais plutôt fière comme si j'avais réussi à repriser une déchirure invraisemblable et trouvé le moyen de combler la béance."

- "Les changements sont terrifiants, on leur résiste en priant que le temps s'écoule sans bruit et que les saisons glissent sans nous atteindre. On croit à l'inchangé et au serein, tout plutôt que cette chape de lassitude qui empoigne lorsqu'on doit assister à l'effondrement d'un univers si patiemment édifié."

 

Sans oublier "le vase s'est brisé " stances et poèmes de Sully PRUDHOMME que je vous laisse découvrir au fil des pages de ce roman

 

En lecture commune avec Noukette, les Facéties de Lucie et Leiloona... C'était bien hein !!