"Les Petites Mères " Sandrine ROUDEIX

 

 "Il faut avoir été beaucoup aimé lorsqu'on était enfant pour tomber follement amoureuse plus tard sans se faire mal. Pour oser le grand saut des sentiments. Pour que ça rembourre et amortisse la chute. Pour que ça empêche la transformation aussi. "

"Les Petites Mères " de Sandrine ROUDEIX est un roman délicat, émouvant, tendre. Délicat comme une rose épineuse qui se fane, confite comme un repas du sud ouest magistral, tendre comme une caresse à jamais donnée, vivant comme un histoire familiale inachevée, aimant sans que l'on sache le dire. C'est un roman qui se découvre au fil des mots, au fil des phrases et au fil des pages. C'est un roman qui nous interroge sur nos schémas, nos antécédents, nos besoins d'amour, notre quête. 

Ce roman n'a pas été simple à lire pour moi. Il a été comme un boomerang, une vraie interrogation sur ma vie actuelle, sur mon passé, sur ce que je transmets à l'autre, aux autres, à mes proches, à moi aussi. Il a percuté mon quotidien de plein fouet, une route parallèle. Il est devenu moi  Et pourtant ...

 

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Conception, Fernande, Babeth s'apprête à recevoir Rose leur arrière petite fille, petite fille, fille (dans l'ordre). Elles ne l'ont pas revu depuis plus de 3 ans, Rose étant partie s'installer à Paris. C'est pour elles, l'occasion de se réunir autour d'un repas comme seules les femmes du Sud Ouest d'origine hispanique savent le faire et d'évoquer leur attentes, leurs ressentis et leur handicap face à l'amour. Car le retour de Rose réveille le passé, les peurs, les terreurs de l'abandon, de l'incapacité à aimer, de l'homme, des hommes, des malentendus et de non dits, des frustations et des manques.  Cette transmission de mères en filles les terrorisent. Elles aimeraient tant que Rose puisse enfin aimer sans barrières, aimer simplement, aimer pleinement cet homme qu'elle va leur présenter. 

Car dans la vie de ces trois femmes, le mâle n'a jamais eu sa place. Il s'est soit enfuit au moment de la grossesse, soit n'a pas été le bon mari, amant. Des hommes absents de leur vie, des hommes fuyants. Ces femmes fortes, se sont endurcies et se sont habillées d'une carapace faite de blouses, de bas, de fichus, de chemisiers à jabot, de gros tabliers d'une autre époque. Elles se sont mises en parenthèse de l'amour, l'amour des hommes mais aussi l'amour envers l'enfant. Elles sont devenues rustres, sèches, ont perdus les gestes d'affection.

Le seul lien qui les unissent résident dans la nourriture. Un repas devient un banquet où le lien maternel rejailli sous forme de plats amoureusement préparés : des chouquettes, des jambons, des magrets de canards, des épices. L'amour à pas feutrés, l'amour que l'on ne dit pas, ne montre pas. 

 

Ce roman est puissamment beau. Il faut laisser reposer la dernière page pour en comprendre sa force, sa trajectoire.  "Les Petites mères" nous interrogent, nous femmes, sur la transmission de nos valeurs, sur notre façon d'aimer et d'accepter de se faire aimer, sur l'image que l'on reçoit et que l'on donne, sur notre histoire familiale. Il est des héritages lourds à porter, des schémas de vie, des besoins irréversibles de liberté, de passions. 

Sandrine ROUDEIX a su parsemé son histoire  de saveurs, de phrases délicates, aimantes, rassurantes. Il a su trouver les bons ingrédients qui font que le repas est un délice, une communion. C'est un roman Technicolor, jauni par les coups de la vie. Il est beau comme un album dont nous tournons et tournons sans arrêt les pages pour comprendre et savoir d'où nous venons et vers quoi nous tendons. On devine chez elle, une personne lumineuse, délicate, observatrice des instants. Elle façonne l'image et la retranscrit merveilleusement bien (la photo de couverture est d'elle). Et la facétieuse Lucie m'avait plus que vantée le roman... Moi je vante plus que jamais cette auteure-photographe.

 

 

" C'est cela une famille. Des gens qui suivent leur chemin, mais qui restent liés agrafés soudés les uns aux autres et n'oublient pas la terre commune sur laquelle ils ont poussé. "

 "J'aimais le moment où on ressortait toutes les deux de la boulangerie avec la demi-baguette tiède, le sachet de chouquettes et celui plus petit des bonbons. J'y enfonçais aussitôt ma main, glissais une soucoupe entre mes lèvres, la laissais fondre sans un mot, puis attendais. Et au bout de quelques minutes, ça explosait. Ça collait. Ça cloquait, Ça piquait. Ça étouffait et de je te disais que j'avais des clous d'amour sous la langue. Oui, c'était mon expression. A chaque fois, tu me regardais, les yeux arrondis comme les soucoupes, puis tu me souriais en m'attrapant la main pour traverser au feu rouge.Je crois que tu ne comprenais pas bien ce que je voulais dire. Peut-être n'avais-tu juste pas envie d'approfondir la question des sentiments qui collent et qui cloquent et qui piquent et qui étouffent ? Mais tu me couvais de ton regard comme si j'étais le plus belle chose que tu aies jamais vue. Et dans le rue, lorsqu'on rentrait vers la grande maison sombre, avec ma bouche pleine d'amour dégoupillé, je me sentais invincible."

 

 

 A retrouver aussi chez Un autre endroit pour Lire, un très beau billet tout en douceur.