" Une dernière fois la nuit " Sébastien BERLENDIS

 

 

 1001621_212484752234150_1545850307_n        " C'est une dernière fois l'été au dix, chemin de la Résistance sur le plateau d'Assy. L'ancien sanatorium de Martel de Janville est en voie de destruction. Une fois les décombres enfouis et le sol aplani, il sera remplacé par un hôtel de luxe".

         " C'est une dernière fois l'été en ce matin de brumes et de pluie, de sapins sombres et de chemins boueux. Le thermomètre avoisine les onze degrés et mon corps peine à respirer..."

        "Une dernière fois la nuit" est l'histoire d'un homme dont le "corps est un corps qui tousse. Qui s'essouffle et s'asphysie" depuis l'âge de quatre ans. Cette toux prend possession de sa vie, de ses jeunes années où son corps voyage de maisons médicalisées en hôpitaux , de centres thermaux en maisons de repos. Un voyage dans l'Italie du Nord, ses lacs et sa Lombardie, comme des marques, des empreintes, des plaies ouvertes sur ce corps frêle, fragile, tenu.

Cet homme de 30 ans se raconte. Il raconte sa dernière nuit au 10, chemin de la Résistance. Cette adresse martelée au fil du recueil comme un repère, un lieu où il se meurt, un lieu où il laisse une partie de lui, ses livres, ses carnets, ses " piles de lettres aux bords moisis, à l'encre bleu pâle", ses photographies qui ont jalonné sa vie. Le 10, chemin de la résistance comme sa résistance à lui. "Recroquevillé sous les draps de lit, à l'abri des brumes et du froid de juillet, ma mémoire s'éffiloche".

Il se rappelle cette maison de Bracca, sa chambre d'enfant, sa soeur, le courage de sa mère, les silences de son père, l'humidité, les tâches de moisissures qui se rependaient sur les murs. L'eau suinte et s'immiscie dans son corps. Les nuits d'asthme, la toux qui brûlent les bronches, asphyxient les poumons, bourdonnent dans les tempes et l'incompréhension médicale. Pas de mot, juste le froid, le gel, l'humidité, l'hiver et le charbon, image qui le relie à son père, le fil toxique.

Puis les premières vapeurs des bains, les termes de San Pelligrino. 7 ans : l'âge de l'oubli, des rêveries, des premières inhalations et exercices respiratoires. L'eau toujours..., un ruissellement dans le corps. Ce besoin de plongeons, d'apnée, d'eau, d'étendue limpide. "Nager, toujours nager, développer la cage thoracique, croire que les effluves d'iode apaisent la toux.". Partir de Bracca, vivre à Trieste chez son oncle, celui qui explique que "partir ce n'est pas mourir un peu". Oublier le vent, les bois de pins, les escaliers des ruelles, les voix murmurées... Grandir devenir un autre, un adolescent, un homme.

Et toujours ce maudit souffle, ces crises qui affaiblissent le corps à la moindre nervosité, la moindre angoisse. Comme un funambule dans la nuit. La toux s'empare du corps, le plie en deux, "pétrifient l'élasticité des alvéoles", le sang coule. "On ne s'habitue pas à l'asthme, on en le prévient pas".

Puis Trieste, 16 ans, Simona "les lèvres se mêlent", les "corps s'accordent dans le bleu violet du lac de Côme". Et cette folle envie de vivre, d'être plus fort que la maladie, "le souffle est doux, sans hâte", les corps se désirent, se cherchent, s'explorent, se trouvent, s'aiment passionnément, à la folie " Timide et aspiré, j’ai un goût de sang dans la gorge. N’aie pas peur, n’aie pas peur "Mais Simona n'est plus... Simona est parti de cette " mort qui ne foudroie pas, une mort qui arrive par paliers ".

Et cet homme, 14 ans après, Chemin de la Résistance, garde dans sa mémoire, dans sa peau, dans ses chairs, cette trace, ce souvenir d'un amour juvénile. Mais le corps s'essouffle, s'effrite, se perd, se noie, se meurt, "la mort qui accélère". 

  

Manque d'oxygène, j'étouffe. Je me perds dans les lignes, dans les mots... Besoin d'air... Besoin de respirer, de m'oxygéner, de reprendre pied... Tac-tac-tac-tac... Je pose ce recueil, je vais boire un verre d'eau , me fait couler un thé..., mal de tête lancinant, tympans martelés. Puis non ! La vague m'emporte. Je reprend "Une dernière fois la nuit". De nouveau, cette poésié si troublante me vrille le corps, l'âme. Sensualité des mots. Je ne respire plus. Je ne manque plus d'air. Je lis d'une traite jusqu'à la fin, le dernier mot. Chancelante, funambule sur le fil de la vie. Je me perds, mélancolie... Je respire, reviens à la vie.

Il y a des livres qui se lisent rapidement. Rapidement car il y a  urgence à les lire, à les découvrir comme d'un souffle. "Une dernière fois la nuit" de Sébastien BERLENDIS est cette urgence. Une fois ouvert, le souffle tenu, j'ai plongé dans le mot juste. Comme une flamme j'ai vacillé, je n'ai tenu qu'à un fil de vie. Puissant, beau, rare, envoutante alchimie des mots, du corps et de l'âme.

 

Merci Jérôme d'une berge à l'autre de m'avoir mis "une dernière fois la nuit" entre les mains... Tu as raison de dire " Une écriture d’une telle pureté est rare, elle se déguste, mot après mot. C’est magnifique et triste à pleurer, c’est juste de la littérature.". Oui, c'est juste de la littérature mais quelle littérature.

 

Un des plus beaux passages de ce livre :

Mordre le bas du ventre, les fesses et l’intérieur des cuisses. Entre deux crises. Ne pas craindre la montée des pulsations du cœur. ... Simona lèche ma bouche, respire plus vite, frotte son pubis contre mon ventre. Dans le creux de la nuque, un grain de beauté noir et net. Les mains découvrent le corps dans ses retraits. Timide et aspiré, j’ai un goût de sang dans la gorge. N’aie pas peur, n’aie pas peur."

  

Pour les plus curieux : Le blog de l'auteur Sebastien Berlendis et l'avis de Noukette qui a eu du mal elle aussi a reprendre son souffle, un coup de coeur.