« A trente-trois ans, je pose mes valises et m'interroge : cela fait des années que tu cours sur les routes après un sens ; existe-t-il ? Parviendras-tu encore à échapper à ton époque ou céderas-tu au désenchantement ? Partir encore. Mes longues marches dans le désert ont guéri des blessures mais le mot "ailleurs" est devenu une obsession. Comme si je ne pouvais jamais revenir. A chaque retour, il me faut de nouveaux rêves pour tenir. Le voyage est devenu un esclavage. Alors, j'ai compris qu'il devait servir une autre dimension : intérieure. Le véritable vagabond ne serait pas celui qui prend la route, mais celui qui part chercher son âme. »

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Il y a des recueils qui correspondent à une période précise de notre vie. Nous aurions pu les découvrir avant, ils n'auraient pas eu la même portée, la même "violence" en nous. Nous pourrions les lire plus tard, attendre sagement que d'autres livres, romans effleurent nos mains, ces recueils arriveraient trop tard.

Il nous faut les lire maintenant.

Ils sont comme un appel, comme un phare dans la nuit, une lumière intérieure, une fenêtre qui s'ouvre.

Ils sont notre âme, ils sont nous.

Ils sont vers quoi nous tendons, un but ultime de vie, une sagesse, une zenitude.

 

Il y a 14 ans, j'ai fait une partie de ce voyage. Armé de mon sac, j'ai arpenté le désert, fait face au silence, mis mes pas dans ce sable de couleur ocre-rouge-or. " La solitude des grandes marches" (p.15). Et j'en suis revenue profondément  changée " tout départ aspire à une métamorphose" (p.17). Quelque chose en moi est resté sur ces dunes, dans ce silence où seul le vent vient vous remplir les oreilles de bruits et de sable "ce silence de sable me colle tellement à la peau que je suis devenue à moitié sourde" (p.20), où le soleil vous oblige à ouvrir votre âme, où le thé à la menthe vous déshydrate. Et ce profond sentiment de sérénité, de plénitude, d'être soi. " tout est vie, le silence et l'absence " (p.17)

Et puis le retour au monde d'origine, la vie et ses turpitudes nous rattrape. Au détour d'un virage, nous tombons. Bas, très bas " la chute de l'ange " (p.16).

Mais là est la vie. Nous apprenons de nos souffrances "j'ignorais encore que la souffrance est une initiation " (p.23).

Nous réapprenons à marcher, à mettre un pied devant l'autre. On nous prête des béquilles, on nous guide. Nous repartons au gré du vent, caboche fissurée, mais nous marchons de nouveau, sac au dos, chaussures aux pieds.

Et un jour au détour d'un voyage, nous rentrons en contact avec une force qui nous tire vers le haut, une "force divine". Nous qui ne sommes pas croyants, cette force nous tombe là.

D'un seul coup.

Nous ne la savions pas, nous ne nous y attendions pas.

Nous nous laissons guider " le dépaysement abolit les croyances qui nous limitent [...] Pour grandir chacun a son propre chemin ". La rupture, l'épreuve du feu, la fuite, la liberté et enfin ce voyage immobile intérieur. Celui qui devint notre terre mère.

 

" Manifeste vagabond " c'est cela. C'est ce voyage , cette course poursuite qu'entreprend Blanche de RICHEMONT à la suite du suicide de son jeune frère. C'est cette quête dans les grands déserts africains. " Manifeste vagabond " c'est la rencontre avec soi. C'est Henri David THOREAU, Jack KEROUAC, Sylvain TESSON, Théodore MONOD... C'est l'épreuve du feu dans ces grands espaces désertiques, l'apprentissage de la patience, de l'attente, de l'ennui qui deviennent force. " ces instants en suspens où l'on tourne en rond , où l'impatience nous mine, où la vie semble s'être arrêtée pour nous, figée. J'ai appris à faire le dos rond, car je sais désormais que , toujours, la caravane part." (p.28)

C'est aussi la douleur des retours, des retrouvailles, de l'impossible partage. L'envie irrémédiable de repartir vers de nouveaux horizons, vers d'autres chemins.

Et c'est c'est la découverte des terres indiennes, l'enseignement des bouddhistes "marche, rêve, joue, médite" et la rencontre du sage, du guide spirituel, celui qui montre un possible chemin. "qu'il rie ou se mette en colère, il y était installé dans la joie. Son regard entrait dans l'âme pour ne jamais en sortir. Il recueillait nos erreurs, nos peurs puis souriait" (p.101). C'est ce voyage immobile. Celui qui libère car ouvre la voie à une autre vie. "Malgré les vertiges désormais j'ai des bases"  (p. 105). La Terre mère "cette cicatrice devient une force..." (p.123)

 

Et enfin ... ce matin à la fin de ma lecture de ce magnifique recueil, une lettre comme un prolongement : "Oser c'est se perdre momentanément, ne pas oser, c'est se perdre soi même", "le monde a besoin d'un supplément d'âme..."