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" Sylvie est partie discrètement sur la pointe des pieds, en faisant un entrechat et le bruit que fait le bonheur en partant.

Elle ne voulait pas déranger, elle m'a dérangé au-delà de tout.

Cette année, l'hiver a commencé plus tôt, le 12 novembre. Je crois qu'il va durer très longtemps et être particulièrement rigoureux.

Sylvie m'a quitté, mais pas pour un autre. Elle est tombée délicatement avec les feuilles. On discutait de la couleur du bec d'un oiseau qui traversait la rivière. On était pas d'accord, je lui ai dit tu ne peux pas le voir, tu n'as pas tes lunettes, elle ne voulait pas les mettre par coquetterie, elle m'a répondu, je vois très bien de loin, et elle s'est tue, définitivement. Les pompiers sont arrivés, ils n'ont pas réussi à ranimer le feu, elle s'était éteinte.

Elle n'aimait pas parler d'elle, encore moins qu'on en dise du bien. Je vais en profiter, maintenant qu'elle est partie. "

 

Jean Louis FOURNIER ! Qui pourrait dire "je n'aime pas Jean Louis Fournier". Qui pourrait proclamer qu'il a une écriture qui ne perturbe pas, ne nous remet pas en question sur des sujets aussi grave que l'handicap ("où on va Papa"), le veuvage ("Veuf") ou pour son dernier roman, la foi ("La servante"). Qui pourrait dire que Jean Louis Fournier n'a pas l'art de déranger et de mattraquer des vérités ? Qui ne pourrait dire que derrière une écriture bancale comme un homme sans sa moitié, des lunettes aux verres dépolis par les larmes de la vie, un sourire d'un clown sans son Auguste, se cache un homme au stylo d'or, à la mine acérée, belle et tellement humaine.  

Jean Louis FOURNIER est cet homme : clown blanc sous les traits d'Achille Zavatta. Un Pierrot lunaire dont le rire, l'ironie et le blues de la vie font qu'un livre devient une piste aux étoiles chargée de rires et d'émotions. Un magnifique cadeau, un bouquet de sourires, un feu d'artifice d'amour et de vie.

Lire Veuf, c'est se rappeler la vie avec l'autre, sa moitié de corps et d'âme, sa canne de marche, son yin quand on est yang, son complément quand on est verbe, son soleil dans les nuits de pleine lune. "Veuf", c'est se rappeler 40 ans d'un amour emporté d'un seul coup au détour d'un chemin, au détour d'une conversation, où les mots ne trouvent plus leur écho. Jean Louis FOURNIER nous parle avec pudeur, tendresse et humour de cet état, cette petite mort à l'odeur de vie qu'est la perte de l'autre, celui ou celle avec qui on a passé une grande partie de son existence. 

" On était complémentaires, j'avais mes défauts, elle avait les qualités. C'était la rencontre entre une optimiste et un pessimiste, une altruite et un égoïste."

" Moi le rustique, elle m'a affiné comme un fromage, raffiné comme du sucre. La preuve je suis tout blanc. [...] Elle a été ma cale, elle m'a empêché de tomber, je me suis tenu droit à ses côtés. Elle m'a décapé, elle m'a poli, elle m'a fait briller. En échange, je l'ai fait rire. Pleurer aussi."

 

fournier

Il évoque sous les traits d'une plume malicieuse et chargée d'émotions, les petits riens de la vie et de l'apprentissage du veuvage. La tristesse à l'ironie doucâtre d'une vie devenue bancale sans sa cale, sans les ampoules méga-watt qui projettent une douce lumière sur la piste aux étoiles, qui font des ombres chinoises, un spectacle solaire au quotidien.

Il décrit les ironies du sort qui s'acharnent à lui rapppeler la perte de Sylvie dans son quotidien : les lettres de condoléances, le rappel d'un abonnement téléphonique qui ne tient pas à oublier sa cliente fidèle abonnée mais décédée, les gestes au pluriel qu'il faut conjuguer au singulier, les bulbes de fleurs plantées au printemps et qui ressurgissent longtemps après, les conseils avisés d'amis qui vous offrent un livre "sortir du deuil, surmonter son chagrin et réapprendre à vivre"... Et comme un mantra se répéter "tous les jours et à tout point de vue, je vais mieux, de mieux en mieux."

 

C'est un livre sombre et à la fois si lumineux : la face cachée d'un clown au nez rouge avec un regard désabusé, triste, perdu de ne plus voir son auguste. Pas de larmes, pas de pleurs mais ce regard oui si triste et charmant de ne plus voir son étoile scintiller à ses côtés. Et c'est beau, oui beau tout simplement. Et des fois il faut peu de mots pour dire à quelqu'un qu'on l'aime et que si il a besoin d'une ampoule pour allumer un soir de pleine lune, sa piste aux étoiles, il peut venir à la maison, on trouva une bougie qui scintillera dans sa nuit et remettra des étoiles sur sa piste.

"Je dois être entré dans la phase de cristallisation des souvenirs, dont parle Stendhal. Mes souvenirs continuent à briller comme les étoiles mortes. Le passé me semble parfait, le futur pas très sûr. Je préfère conjuguer l'irréel du présent". 

 

Merci à Lucie et ses facéties de m'avoir rappeler ce merveilleux livre qu'est Veuf de Jean Louis FOURNIER... Mille fois merci.