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" Dans le salon, la bibliothèque était si pleine qu'on n'aurait pas pu y ajouter un livre. Il n'y avait presque pas de meubles, sauf une télévision et un grand bureau, au bord duquel était fixé un taille crayon à manivelle. Dessus s'entassaient des livres et des atlas. Sur une vieille carte de France Michelin, traversée d'une ligne rouge tracée au feutre s'étalaient plusieurs blocs-notes et carnets couverts de listes et de schémas compliqués, où étaient encadrés les mots passeur et barque. Sur la couverture d'un gros cahier, on pouvait lire des titres raturés, Le Premier, Le Dernier Voyage de, Le Refuge de, Retour au port d'attache. Sur l'ordinateur défilaient les images de planètes. Un verre plein de crayons bien aiguisés était posé près de l'écran."

 

Il y a certains livres vous ne savez pas pourquoi mais quand vous les découvrez vous vous dîtes " oh je vais certainement passer un moment agréable avec lui"... Vous humez ces pages, caressez la couverture, regardez les pierres du visuel, touchez les mots de vos yeux puis voilà... Un bon et agréable moment vous vous dîtes. Alors vous commencez tout doucement à le lire...

"Elle venait d'emménager dans une petite chambre sous les toits, rue Vavin, tout près de l'Institut d'archéoloqie de la rue Michelet. L'Oncle de son père la lui prêtait, il habitait au rez de chaussée, mais depuis qu'elle était là elle ne l'avait pas vu, il était parti en voyage..."

Ah oui bon d'accord... Gentillet, sympa... Et tout d'un coup sans trop savoir comment ni où, un mot vous attrape par la manche et vous embarque dans l'histoire. Et là comme un courant puissant, vous ne cherchez plus à lutter. Vous vous laissez dériver au gré des pages, dans vos souvenirs familiaux.

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Voilà ce qui m'est arrivé avec " Les voyages de Daniel Ascher" de Déborah BERTHERAT.

Ce roman de prime à bord sympathique, m'a amenée des années en arrières. Sans trop savoir comment, je me suis retrouvée parachutée au sein d'une aventure digne des Clubs des Cinq, des Six Compagnons ou de Tintins chez les Jivaros. J'ai entamé ce livre comme on saute de pleins pieds dans les aventures abracadabrantesques de Bob Morane.

On parcourt le monde à bord d'un petit atlas ou d'une vieille carte punaisée sur un vieux mur à la tapisserie jaunie et défraîchie. On suit du doigt une route imaginaire, une frontière de pays qui n'existent plus. On imagine des fleuves infectés d'animaux plus sauvages les uns que les autres. On s'aventure dans des rues aux senteurs passées : rue d'Odessa, aux puces de St Ouen, les cités archéologiques, lieu de fouilles (très belle image soit dit en passant).

Le monde tenait dans la poche et il était recouvert de dessins, de mots, de lignes imaginaires, de périples révés. Nous refaisions une Terre sans guerre, peuplée de fouilles et de découvertes incroyables.

Un monde d'enfance aux odeurs de caramel, des souvenirs d'une carte mappemonde punaisée qui menaçait de s'écrouler au dessus de votre tête lorsque vous vous couchiez dans un vieux lit aux ressorts bousillés (mon dos s'en souvient encore), d'un accent russo-polonais où les "r" roulés à l'énoncé des  jeden, dwa, trzy, cztery, parce que le polonais a juste la bonne longueur...", d'airs chantonnés au cours de banquet et de souvenirs égrainé par les grands-parents, oncles et tantes. 

 

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Il m'est difficile de vous narrer cette histoire sans avoir l'envie de tout vous raconter tellement les mots lus au début forment les pièces d'un puzzle familial. Des lectures de jeunesse, aux études d'Hélène, l'héroine du roman, aux aventures périlleuses, fragile symbole, d'un oncle/tante globe trotter, passeur clandestin de frontières réelles, d'odeurs de rues, de gares, de trains, de greniers et de soirées à la bougies et aux senteurs de cire/cannelle. Des trésors déterrés, fragiles petits cailloux de son squelette, de son histoire.

"Les voyages de Daniel Ascher" de Déborah LEVY-BERTHERAT c'est cela : une armoire de mots où les souvenirs foisonnent, une bibliothèque de livres d'aventures remplie  de marque noire, d'albums aux photos jaunies, d'exode et de fuite, d'écriture cyrillique, de cailloux amassés, de petits riens qui nous venaient d'eux et que nous mettons bout à bout, que nous avons compilés au fond d'un tiroir, une histoire juste et de Justes. Une histoire que l'on ne raconte pas mais que l'on découvre au fil du temps, de ses propres frontières.

Déborah LEVY-BERTHERAT a le don de nous prendre par la main de manière douce et de nous faire souvenir de notre passé. Celui que nos aïeux nous ont raconté aux veillées, celui qui nous a aidés à nous endormir dans nos chambres d'enfant au papier peint à fleurs et aux murs recouverts de cartes et bibliothèques remplies de livres aux couvertures rouges, roses ou vertes. Un livre-roman qui nous ouvre nos albums et carnets de voyage, vieux papiers légués par nos anciens, bijoux et montres à gousset, réveils Jap et collection de timbres délaissée. Et comme toute madeleine, c'est bon, tiède et merveilleux de se rappeler ces petits riens qui nous venaient d'eux.

 

"L'avion est passé au-dessus des nuages, l'océan a disparu. C'était peut-être ça, devenir adulte, émerger des nuages, quitter la pénombre bénie de l'enfance, entrer dans la clarté aveuglante d'une vérité qu'on n'avait pas demandé à connaître. Et elle qui n'avait jamais eu peur de l'altitude, elle a senti, pour la première fois, les trente mille pieds de vide au dessus d'elle".