pietra viva couv«  Avant de reprendre la route de Carrare, il a envie de marcher le long de l’eau. Il traverse l’étendue qui le sépare de la mer en évitant les bateaux, les bêtes et les hommes. Il se déchausse. Ses pieds n’ont pas foulé le sable depuis des années. Les grains extrêmement fins roulent entre ses orteils et, soudain déstabilisé par cette surface irrégulière, il manque de tomber.

Michelangelo avance lentement, savourant la tiédeur qui inonde chacun de ses pas. Il est maintenant sur la frange de sable humide qui borde la mer. La dureté et la couleur du sol varient selon l’intensité des vagues. La partie la plus sèche est friable et se casse sous ses pieds, formant de petites plaques marron dont les bords s’égrènenent. Puis il s’approche de la mer, plus le sable est compact. Bientôt, seuls ses talons laissent une empreinte durable. »

 

Que vous dire d’un roman qui m’a complètement subjuguée. Que vous dire d’un roman emplit d’une telle beauté que je n’ai pas envie de vous raconter son histoire pour vous inciter à le découvrir et vous en imprégner. Que vous dire d’un chef d’œuvre où mes sens ont été mis au diapason avec les éléments naturels, la beauté sensuelle qui nous entoure. Que vous dire d’un roman où mon impatience de découvrir les mots s’est apaisée face à l’onctuosité, la mélodie des phrases. Savourer, lire et relire, relier les fils, tailler dans la veine des blocs de marbre l’essence même, l’essentiel, l’instant et déposer les larmes.

Léonor DE RECONDO a juste écrit un petit bijou où la mélodie des mots se conjugue à l’art de l’écriture. Magnifique et envoutant.

Pas un mot de trop, pas une virgule, pas un point à modifier ou redire. Rien. Juste se laisser envouter par les sonorités, les accords, les élégantes phrases et lettres de cette artiste. Car Art il y a, Art il y est.

J’ai découvert ce roman dans le blog de l’Insatiable Charlotte au mois de septembre. Je l’ai offert autour de moi, et j’ai attendu, attendu pour le savourer. Et quel bouquet, quelle délicatesse, quel bonheur. Des textes où l’émotion se dessine sous la plume, le burin, le marteau d’un grand sculpteur de la renaissance Italienne, Michelangelo Buonarotti, plus connu sous le nom de Michel Ange.

Un Michel Ange foudroyé par la mort d’un prêtre, Andrea, qu’il aimait d’un amour divin, déraisonné.

« Andrea tu es la beauté à l’état pur. La perfection des traits, l’harmonie des muscles et des os. »

« Andrea, tu es la beauté mortelle à l’état pur. J’aimerai que ta peau devienne pierre. Le seul élément que je maitrise. »

Un Michel Ange emplit d’un désespoir, irascible, égoïste, solitaire, écorché vif et qui crie un mal être, une amertume face à cet abandon, à cette mort incompréhensible. Un Michel Ange emplit d’une détresse enfantine et imbue de sa supériorité de sculpteur reconnu par les Papes. Un Michel Ange qui ne comprend pas cette disparition et décide de fuir Rome pour Carrare, pays de Cocagne des plus beaux marbres. Fuir ce corps à jamais perdu dans les ténèbres, fuir les questions et toute cette vie foisonnante et luxuriante qui s’opère autour de lui. Revenir à l’essentiel, toucher la matière, la pierre qui lui permettra de concevoir le prochain tombeau commandé par le Pape Jule II.

 

pietra texte

Et ce départ vers les sources même de la création, va permettre à Michelangelo de revenir à la beauté des choses, les odeurs, les couleurs, la vie, les sensations premières qui se glissent sur le corps, s’infiltrent sous les pores, se découvrent par petites touches de singularité, se goutent, se délectent et laissent entrevoir un Artiste dans toute son humanité. La roche, la veine du marbre comme matière vive : la Pietra Viva ! Et l’enfance et l’idiotie comme beauté essentielle et primaire à tout apprivoisement de soi, comme beauté quotidienne, innée.

Revenir au base, alléger le sac qui pèse, ôter les cailloux qui ne sont pas matière première, se découvrir, se dévoiler, ôter son masque de génie, devenir humble, laisser place aux émotions, se sculpter sa vie, emprunter des sentiers où la poussière devient or, les sons deviennent musique, l’eau renaissance. Vivre tout simplement, s’ouvrir et revenir dans la lumière naturelle.

« Michangelo part. Sa chevauchée sur les chemins sinueux commence. Les paysages s’engouffrent dans son esprit, laissant des empreintes fugaces. Il retient certaines d’entre elles, en oublie d’autres. Elles sont le terreau d’impressions et de couleurs qu’il utilisera plus tard. Il ne peut deviner lesquelles mourront ou ressusciteront dans sa création. Quoi qu’il en soit, le sculpteur garde les yeux ouverts, asséchés par le vent et les collines, par la traversée des petites villages de briques et de marbre, érigés  l’ombre des châtaigniers. »

Un roman magnifique où la magie des phrases fait que l’on déguste les mots. Une écriture musicale, une sculpture d’une élégance rare, un raffinement, une délicatesse, une veine poétique et harmonieuse où le silence et l’ouverture aux autres sont l’abandon de soi. Ultime quête. Des mots posés sur une portée : musique baroque sous les traits fins de Michel Ange. Sensuel et un bonheur infini à lire, à se projeter. Envoûtant.

«  Michelangelo coupe à travers les près et perçoit la musique changeante de la nature. Les grillons répondent aux abeilles qui, elles-mêmes, secouent les fleurs clochettes dont le chant, à peine audible, colore leur polyphonie céleste. »

Et moi qui suis issue du monde de l’histoire de l’Art, j’ai touché la grâce infinie des mots grâce à la plume de Léonor DE RECONDO.  Se libérer de ces ombres, de ces ancêtres et avancer vers la création, vers la vie, vers la source même de la lumière.

« Le sculpteur, perdu dans ses pensées, ne s'aperçoit ni de le pluie, qui maintenant tombe en trombe, ni de la présence de Cavallino à ses côtés.
Que fais-tu sous la pluie ? J'ai rarement vu des chiens aimer se faire arroser;
- Cavallino, je ne t'ai pas entendu arriver !
- Eh oui, mes sabots sont de plus en plus silencieux. Veux tu que je te dise pourquoi ?
- Bien volontiers.
- Il y a peu de temps, j'ai compris que tout ce qui ne touchait pas la terre était déjà dans le ciel et, depuis mes sabots ont acquis la légéreté des plumes. Pose ta main dans l'herbe."
La paume de Michelangelo vient caresser l'herbe mouillée.
Tu vois, le dessous de ta main touche le sol, mais le dessus est dans les airs. Maintenant que je sais cela, je regarde mes amis très différemment. Hier, je suis allé voir ma belle jument blanche dans le pré. Je lui di dit que ces cils fouettaient les nuages, que bientôt ses oreilles frôleraient la lune. Et pour la première fois, j'ai vu de l'amour dans ses yeux. C'était comme si j'avais découvert un secret et qu'il fallait que je traverse cette épreuve pour qu'elle m'accorde enfin sa tendresse. 

-          Cavallino, même les chiens comme moi sont enveloppés par le ciel ?

-          Bien entendu ! Je viens de l’expliquer. Le ciel commence là où le sol s’arrête. »

Et remercier la maison d’édition Sabine WESPEISER d’avoir édité un joyau avec la grâce et la beauté de sa couverture sobre, élégante et sensuelle où le papier crisse sous les doigts, le grain participe à la lecture. La perfection absolue.

 

 

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