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« Je me traînai en silence, tâchai de l’attendre en rampant entre les jambes des curieux. J’y parvins enfin, la saisis par la poignée en la caressant. Sitôt debout, je filai tant bien que mal jusqu’à la porte de la maison en serrant ce trésor dans mon poing. Je touchai au but et la posai sous le linteau de la porte entrouverte. Personne ne se rendait compte que c’était moi qui avait gagné. Gagné quoi ? Seulement l’illusion d’entrevoir, comme une réalité lointaine, l’ambition de quitter ce malheureux pays. »

 

L’histoire d’une mère et de sa fille, l’histoire d’une fuite, d'une peur, de sa peur (celle ancrée au plus profond de soi), l'histoire de l'exil, d’une vie de quinze ans, revisitée en une nuit, l'histoire d'un Cuba pas si exotique que cela, celui de "L'Ecole aux champs" et des travaux forcés, celui des privations, celui de la misère.

Et surtout l’histoire d’une valise transmise de générations en générations et de phrases que l’on entend à la naissance, dans son enfance et qui vous suit toute une vie, à vos corps et âme défendants. « Fais attention, fais attention à toi, tu es tout ce que j’ai au monde ! ». L'histoire d'un combat de rue pour garder cette valise et gagner son droit à la liberté.

Cuba, Aéroport International de La Havane. Anisia s’apprête à embarquer pour le prochain vol à destination de Paris. Passage de la douane sous le regard dubitatif d’un jeune soldat. On ne sort pas de l'ile sans un motif valable. Hommes et femmes sont les forces de ce pays. Anisia franchit le passage et grimpe dans l’avion. Un trajet d’une nuit où quinze années de sa vie vont défiler sous ses yeux. Quinze années à se rappeler les relations entre sa mère et elle, entre elle et sa fille, entre elle et son pays.

Quinze années à entrevoir une fuite, à saisir une  valise en carton à la poignée en plastique qui enferme toute son histoire, son pays. Une valise bon marché qui la conduit vers sa fille qu’elle a dû « abandonner » au profit d’un couple juif qui cherchait lui aussi à fuir Cuba. Quinze années longues comme peut être une courte nuit, une nuit de transition.

Ce roman, je l’ai donc lu d’une traite. Il m’a interpellée à plus d’une page et j’ai puisé dedans comme on boit à la bouteille. Une écriture rythmée, vive, concise. Des silences et des parenthèses d’où émergent une force et une beauté mais surtout l’envie furieuse de tourner les pages et de ne pas le reposer. Fort très fort…

Car au-delà du récit d’Anisia, Zoé Valdès aborde toute l’histoire d’un peuple, son quotidien, les horreurs et les peurs, le courage et les fraternités, la solidarité et la tendresse. D’un univers brutal où tout manque, elle en tire un univers fait de mains tendues, d’entraides et d’amour de son prochain. Une belle leçon de vie. « La nuit à rebours » est un livre qui me fait dire que les frontières que nous traversons, ne sont pas que politiques. Elles sont souvent humaines et souvent nous… Nous dans notre cœur et notre âme. Nous dans nos peines et nos joies. Nous dans nos mains tendues vers nos voisins. Nostalgie et révolte.

 

« Insulaires, nous vivons volontiers en tournant le dos aux frontières, qui, de fait, sont liquides et se fondent dans la mer sans autre forme de procès. Nos frontières n existent pas de façon réelle et palpable, officielle sur le tracé des cartes, tel que les continentaux les perçoivent, ou les connurent dans le passé en temps de guerre » 

« Echappe-toi, va-t'-en »