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« J’avais fui.

J’étais partie, en miettes, à Marseille.

Au psychiatre, là-bas, j’avais dit ce que je n’étais parvenue à dire à personne, ici – ni à mes amis, ni même à Louis : l’envie de rien, le vide m’aspirant entière, paralysant mon corps, et surtout ces souvenirs qui, depuis la naissance de mon fils, revenaient par vagues.

Ma grand-mère, ma mère, leur histoire. D’une main, je tendais au médecin trois photographies couleur sépia, maigres témoignages du passé. De l’autre, je cognais sur son bureau. Mes mots étaient secs, crachés dans un sanglot. »

 

Certaines histoires vous prennent là, directement et sans crier gare, là, vous savez l’endroit que nous appelons les tripes. Elles vous embarquent dans de drôles de cheminements intérieurs, dans un exercice de haute voltige avec triple salto arrière.

 

Anita accouche d’un petit garçon, un petit Orson, que tout le monde chéri. Les joies de la naissance. Enfin l’enfant ! Louis, le papa, est aux anges. Mais la mère, mais Anita ! Pourquoi n’éprouve-t-elle pas cette joie ? Pourquoi tant d’angoisses, de peurs, de nuits sans sommeil, de craintes, d’envie de se débarrasser de ce petit être ? Pourquoi ces réminiscences, ces fils du passé qui refont surface, reviennent hanter ses nuits et ses jours, font d’elle une mère que nous qualifions d’indigne, de Médée des temps modernes.

1503915_296908637125094_1874008293_nPour survivre, Anita quitte Louis et Orson. Elle fuit à Marseille. Dans ses bagages, trois photos couleur sépia et une phrase comme un couteau planté dans son corps « nous sommes une famille ordinaire, une famille sans histoire ». Marseille, ville terreau, ville de ses fantômes, ville où revenir veut dire comprendre pourquoi sa mère, Rosie, femme d’un égo surdimensionné, omniprésente, sa grand-mère Odette, femme au passé  trouble et alcoolisé, n’ont pas réussi à construire ce lien, cette pierre à l’édifice familial et à donner à Anita une place dans la muraille.

« Ma grand-mère avait été enterrée sous les grands pins parasols du cimetière des Vaudrans, à Marseille. Je n’étais pas retournée sur sa tombe depuis les funérailles. Trois ans auparavant. Ma mère se prélassait en thalassothérapie, dans le sud de la France, au moment précis où j’accouchais, moi, sa fille unique, de mon premier enfant. Pourtant, Odette et Rosie n’ont jamais été aussi proches de moi que dans ces jours sans fin où le nourrisson dévorait mes seins gonflés et irrités par sa salive. »

 

« Nous étions une histoire » est l’histoire d’être une femme, d’assister à la naissance de l’enfant et de devenir mère à son tour. Car, comme dit Simone de Beauvoir, « on ne nait pas femme, on le devient ». On le devient en comprenant que les fantômes du passé sont des ennemis qu’il faut apprendre, non pas à combattre, mais à accepter, à trouver sa place dans la tribu, être soi et non pas la personne qui vous a mise au monde et a conçu pour vous un destin.

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Olivia ELKAIM bouscule les relations, les croyances, les idées préconçues. Elle nous met face à nos valeurs et au fait qu’une naissance n’est pas forcément un événement joyeux, beau. 

Donner la vie bouscule les cicatrices, les repères, les fondements et fait ressurgir le passé.

Comment avons-nous vécu notre naissance, quels sont les souvenirs qui nous hantent, ceux qui se sont effacés, que nous avons gardés dans une boite au fond d’une armoire ? Quels liens nous lient, nous relient à nos parents, grands-parents, à notre mère, nos grands-mères ? Et sommes nous obligés de reproduire ce schéma, le chemin tracé par des histoires jamais avouées, ces silences installés depuis tant d’années ?  

Une plume tendre, violente, sensible, qui nous prend oui aux tripes, des chagrins d’enfants jamais finis, un exil et des fantômes qui nous poursuivent, des bouts de soi qui nous font, nous défont, nous rassemblent et deviennent nous. Olivia ELKAIM a fait fort, très fort… Touchant, touchée.

 

« Mais pourquoi ? Pourquoi tu veux toujours remuer la merde ? "
Puis rien. Je me suis enfoncée dans le silence comme pendant l'enfance, quand elle exigeait que je ne raconte rien de notre vie à l'école. "Nous sommes une famille sans histoire, madame la directrice" »