mauvais genre couvCertaines bandes dessinées sont des œuvres historiques, humanistes, des œuvres d’Arts, tout simplement. C’est le cas de « Mauvais genre ». Chloé CRUCHAUDET a réussi ce tour de magie et fait d’un essai sur une histoire vraie, un magnifique objet, une magnifique interprétation de La Garçonne et l’Assassin de Danièle Voldman et Fabrice Virgili.  

Tout commence dans un tribunal où est jugé le cas de Louise Landy et Paul Grappe. Que s’est-il passé, pourquoi le et/ou la coupable sont ils jugés. Pour quelles raisons ? Quels sont leurs crimes ? On entre de pleins pieds dans une historie d’amour où les polkas des années guinguettes vont valser aux premiers coups de canons de la sacro Sainte Première Guerre mondiale.

Louise aime Paul qui aime Louise. Il sent la soupe, elle a les cheveux rigolos. Au son de l’accordéon et des paroles « c’est un mâle » de Frehel, ils canotent sur le lac du Bois de Boulogne. Ils rêvent d’un avenir, d’une maison avec jardin d’hiver.

mauvais genre defilé

Mais la Mère Patrie sonne l’appel. Les boches sont aux frontières. La guerre éclate et sépare les amoureux. L’amour bleu devient le soldat bleuet, le soldat qui se terre dans l’enfer des tranchées. Peur au ventre, pétage de plomb, « merde au cul », boue aux pieds, chair à canon : l’horreur. Paul assiste impuissant à la mort du trouffion Marcel décapité par un obus sur le champ de bataille. C'en est fini des guinguettes et des pichets de blancs, des filles et des balades dans le bois ou sur le lac. Marcel est mort sous les yeux de Paul et par sa faute.

Paul se tranche l’index droit, celui qui appui sur la gâchette de son fusil de soldat. C’en est fini de la guerre ! Il ne retournera plus dans cet enfer sans nom. Il ne retournera plus s’enterrer vivant. Il n’assistera plus à la mort de ses amis. Il devient déserteur et part retrouver sa bien-aimée à Paris.

Dans un hôtel miteux, le couple s’aime. Mais Paul ne peut sortir sans la peur de se faire prendre, fusiller comme déserteur, comme infidèle à la Patrie. Sain et sauf mais condamné à rester caché, terré dans une chambre, condamné à revivre l’horreur des tranchées, gueule cassée, traqué par des cauchemars qui le hantent.

mauvais genre travesti 1

Pour mettre fin à sa clandestinité, Paul emprunte les vêtements de Louise et sort dans les rues d’un Paris illuminé aux gaz d’éclairage. Paul revit. Il décide de changer d’identité. Désormais il s’appellera … Suzanne.

Louise et Suzanne, Suzanne et Louise. Louise et Paul, Paul et Louise.

Et le Bois de Boulogne…  Le Bois de Boulogne et ses pratiques sexuelles…

Il faudra attendre les derniers pages pour connaître la fin tragique de ce couple détruit par la guerre, par le Paris des Années folles.

 

Magistrale leçon d’histoire et d’humanité, magistrale bande dessinée qui nous prend aux tripes et au cœur, qui nous enterre dans l’horreur des tranchées, dans l’horreur d’une guerre sans nom, d’une sale guerre (mais existe-t-il de guerre propre ?), qui nous transforme, nous travesti, nous fait revivre, nous bouscule, nous sépare.

mauvais genre meroMagistrale bande dessinée qui nous rappelle le rôle des femmes sous la guerre, à leur condition de travail, à leur liberté, à l’égalité qu’elles aspiraient face aux hommes.

Magistrale bande dessinée qui nous rappelle que les gueules cassées ne sont pas que celles que l’on croit, celles visibles. Que les shell-bocks résonnent longtemps dans les crânes, qu’ils sont tempêtes et fracas et font des hommes des femmes, des femmes des hommes.

Inversement des rôles. Confusion des genres.

Magistrale bande dessinée qui nous montre qu’un changement d’identité peut changer notre destinée, notre vie, de faire d’un être apeuré, quelqu’un de lumineux, quelqu’un qui va apprendre à vivre autrement, à découvrir ce qu’est une femme, un inverti, un travesti.

 

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Magnifiques coups de crayons/encres de chine/fusains de Chloé CRUVAUCHET qui utilise une palette dans les tons gris/noirs, verdâtres pour les scènes de guerre, violets/bleus nuit et d’une touche de rouge.

Rouge vie, rouge passion, rouge sang, rouge guerre, rouge terreur, rouge amour, l’impression de vie, de mouvement.

Les planches sur les tranchées, sur la guerre définissent, en très peu de pages, la suite de l’existence bouleversante de Paul et Louise : l’enfer, la liberté, la sexualité débridée. Et des  traits qui retranscrivent de façon impressionnante la gestuelle et les attitudes de Paul.

Magistrale leçon de dessin qui brosse les contours des cases. Ce ne sont pas des cases d’ailleurs, mais des bulles, comme des espaces non délimitées où courent la vie, l’horreur, la mort.

Erotisme et confusion des genres. Paul s’habille en femme, Louise porte une coupe à la garçonne. Sensualité des corps et sombre vie. Coups de pinceaux et coups de feu. Magistrale et magnétique.

 

« C’est l’heur’ du rendez-vous des purotins et des filous, et des escarp’ et des marlous qu’ont pas d’besogne, au bois de Boulogne… » - Aristide Bruant.

 « Et l’amour sépare ceux qui s’aiment tout doucement s’en faire de bruit » - Jacques Prévert.

 

Retrouvez le blog de Chloé Cruvauchet : http://cruchaudet.blogspot.fr/