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« Il y avait un monsieur au bout de la main, dit la fillette, très gênée, tête basse. Dessine-moi le monsieur, encourage une voix. La fillette s’applique. Elle choisit consciencieusement un crayon parmi les crayons. Je ne sais pas, dit la fillette. Tu ne sais pas quoi, demande la voix ? Quelle couleur est la couleur juste ? »

Certains jeux sont terrifiants. Certains jeux ne laissent aucune chance à la vie et pourtant…quelque part on y voit des couleurs, des vies, des mines de crayons… brisées.
Une auteure m’a avouée, il n’y a pas si longtemps, qu’en Suisse, les femmes criaient silencieusement. Tellement silencieusement que les cris en étaient assourdissants et les corps en étaient marqués, fissurés, pétris. « C’est la terre qui absorbe tout. En gruyère, le bruit des cloches des vaches couvre les cris des femmes. Alors, elles écrivent pour qu’on les entende, sûrement ».

Je commence à y croire sérieusement. 

Ce livre est déjà par sa forme, une exploration à lui seul : une couverture magnifique (happée par ce visage caché, ce jeux de mains et cette silhouette floutée), format horizontal, 150 pages recto, pas de verso, sous forme de haïkus sans y être. Une écriture imagée et très poétique, fine, pleine de pudeur mais terrible, terrible, criante, ciselée au couteau, gelée, glaciale. Des histoires, des tranches de vie qui se lisent, se découvrent individuellement, qui paraissent uniques et pourtant forment ce quelque chose qu’est la cruauté de la vie, des fragments de vie. Terrible et noire.
On découvre, au fur et à mesure de la lecture, des pages où la cruauté des gestes nous fait basculer, chanceler. 

Dominique de Rivaz nous parle d’un square, jardin public où l’enfance, la femme, les femmes, l'homme, les hommes, l’agression sexuelle, les sexes qui chancellent, l’alcoolisme, l’inceste, l’amour qui s’exhibe, la mort, la maladie, les cruautés quotidiennes de la vie qu’elles soient réelles ou rêvées, se côtoient, se télescopent.
Pas de souffle ni de respiration permis, on est happé.
Happé par sa musique, par sa façon d’écrire. On lit et relit ces phrases, ces mots qui défilent là devant nos yeux. Comme des images ou un film que l’on ne peut s’empêcher de regarder même si elles/il font/fait mal.

La vie au couteau
La vie au ciseau
La vie au scalpel
Emotions
Ames fissurées, cabossées.
C’est terrible. Terrible mais si beau, si tendre, si pudique, si poétique.

Des histoires sans y croire mais des histoires si vraies, si belles à lire, à plonger dans un silence assourdissant. Les corps crient, crissent, se pétrifient, vivent. Certains jeux sont des morceaux de verre qui crissent sous nos pas nus. Uppercut et ciselé à l’opinel. Silence et cris qui ne sortiront jamais de nos bouches. Muselés, pétrifiés, interdits.

« Une clinique donne sur l'angle du parc. La jeune femme, adossée à ses oreillers, blonde, radieuse, est installée devant un demi-homard rouge. On ne lui a pas dit que c'est son corps à elle qui se meurt rongé par des pinces. »

 

Jeux Dominique de RivazZoé Editions