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Hier soir, au moment du coucher, je suis tombée sur une bande dessinée, un manga plus précisément, qui m’a rappelée des événements que j’ai connu il y a quelques années.

Fujisan de Akira Sasô est basé sur des récits brefs, emblématiques, forts et remplis de sagesse et de cette force propre à la spiritualité bouddhiste. On y rencontre les préceptes liés au symbole de l’air, la légèreté, la force, le rocher, la grâce, le lotus, la pureté, l’eau. Et en toile de fond le Mont Fuji, Fujisan, lieu et symbole pour les japonais. La force et la sagesse, le géant majestueux et nos quêtes de vie.

 

Découpé en sept scènes, en sept nouvelles, je me suis arrêtée dès la première : La ligne Chûô.

Devant mes yeux se démêlait un fil de vie, une pelote, une bobine qui s’engluait dans une existence. Une histoire courte mais qui pour moi est une vraie beauté, une force de vie, une sagesse et une main à jamais sur une épaule, un fil léger qui nous retient à la vie.

L’histoire, somme toute classique, banale on pourrait dire, d’un conducteur de train qui au cours de sa carrière a le malheur de rencontrer le désespoir, la détresse des gens.

 « ça se voit dans ses yeux… qu’un jour elle va se jeter sous le train ».

Pourtant on le prévient qu’au détour d’une gare et par grand beau temps, il rencontrera une personne qui d’un pas sur le côté, posera ses pieds sur le rail, sautera devant lui, sous ses yeux, se jettera sous sa bécane, son train. On l’a prévenu. C’est dans sa formation. Il le sait qu’il n’aura pas le temps de freiner et qu’il provoquera la mort d’une personne. Il le sait. Alors il se blinde, il est apte, capable de supporter la vue des corps mutilés, à être conducteur de train.

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Mais ce matin, il a rencontré la mort sur la ligne Chûô. Il a pensé qu’elle aurait le visage d’un ange. Un ange qu’il voit tous les jours et qu’il reconnaît à ses yeux remplis de désespoir. Il sait qu’un jour elle le fera. Elle se jettera devant lui. Il l’attend « c’est elle ». Mais là sous son train 13C de la ligne Chûô ce n’est pas elle qui saute. Sous ses yeux, un homme décide de mettre fin à ses jours, de laisser glisser le fil de sa vie, de ne pas sentir la main sur l’épaule.

Pour lui c’est son premier « suicidé », la première fois. Ce qui l’inquiète, c’est que ça que ça lui a plutôt rien fait. « ce qu’on a dans le cœur, ça ne se contrôle pas toujours. ». Il a juste senti qu’il lui coupait les deux jambes « tac, tac » comme un coup de ciseaux.

Malgré l’ « accident de personne », comme on dit, il conduit sa machine et comme tous les matins, il croise cet ange aux yeux emplis de larmes, de tristesse : Rinko.

Elle est couturière, elle coud les vestes, les kimonos. Elle raccommode les genoux et les coudes des vêtements écorchés, fissurés. Elle cicatrise les tissus, rapièce, crée... A son doigt, son dé au pouvoir d'or. Mais sa vie ne tient qu’à un fil depuis que son frère est mort dans un accident de la route. Elle tire sur la corde, le lacet.

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Un matin, elle perd le lien qui la relie à la vie. Le 13C arrive. Tac tac tac tac… Il rentre en gare. A son bord, le conducteur de train… Tac, tac tac tac… Il voit la scène se reproduire, le pied qui arrive sur le rail…

 

Et si la vie ne tenait qu’à un fil. Si la vie était comme ce mont Fuji, une force naturelle qui vous tire vers la sagesse et la beauté des bonheurs, des petits riens ? Si la vie n’était qu’un vaste champ de sérénité que l’on ne sait plus regarder ? Si la vie n’était qu’instant, air et paix. Et d’un simple fil, une main sur l’épaule, un sourire.

Je n’ai pas pu poursuivre ma lecture. Je m’y remets dès aujourd’hui. Mais cette nouvelle a emplie ma nuit de beauté, de sérénité et de bonheur de la vie. Le fil qui nous lie.

(Pour info : il y a quelques années, j’ai vécu cette histoire. Un homme s’est jeté à quelques pas de moi, sous les boggies d’un train et certaines images restent imprimées en mémoire, certaines histoires, certains fils de vie aussi.)