Caryl Ferey les nuits de San Franscico

 

« Sa petite robe à pois blancs dansait sur le trottoir, des taches phosphorescentes entre chien et loup comme des signaux de détresse, Sam ne voulait pas y croire, c’était un rêve qui s’échappait de son esprit, la jeunesse qu’il avait bue, rebue, jusqu’à la foutre en l’air, elle et tout ce qui pouvait lui ressembler. Mais voilà qu’un sentiment étrange l’étreignait, la grâce, la grâce d’une passante dans la rue, presque douloureuse, la grâce qui éclaboussait et lui jouait un sale tour, lui mâchait le cœur pour en extraire son dernier jus comme s’il était encore capable d’amour – ivrogne ! Peau – rouge !

Sam était là, bancal sur sa chaise, électrisé par l’instant, et son cœur malmené soudain se révulsa : la femme avait une jambe coupée. »

 

San Francisco, ville de l’Eldorado, ville où les rêves sont permis et les horizons infinis. San Francisco… Le paradis de l’Ouest Américain, l’Eden des possibles.  San Francisco, la ville qui attire des milliers de touristes. San Francisco, la ville de lumière. Le jour !

San Francisco la dépravée : ses jardins où tout est possible, ses bars où l’alcool coule à flot dans les poitrines des femmes enivrées,  ses trottoirs où s’écroulent les ivrognes et camés. San Francisco loin de son célébrissime Golden Gate et de ses Cabs. San Francisco, théâtre des délaissés et des paumés. San Francisco la nuit !

 

La cité près de la baie s’est laissée éventrer par les homeless, les derniers hippies, les déchets humains, les esclaves du sexe, les malades, les fumeurs de joints, les allumés et autres cinglés. San Francisco à la devanture touristique, traîne les dépravés la nuit, ceux qui ont l’alcool comme compagnon, la seringue comme amie, la défonce comme chemin de vie. 

 

C’est dans cette ville que l’on retrouve Sam, indien de la tribu Oglada, un sioux. Descendant des Lakota,  il se perd dans les plaines de Little Big Horn, mythique lieu de bataille entre son peuple et le Général Custer. Il se cherche dans les volutes infinies du chaman et noie son désespoir, dans l’alcool. Hanté par ses démons, il se perd dans ses propres prisons. Il s’enfuit de la réserve, laissant femme et enfant, et entre à San Francisco. Une quête loin de ces ancêtres. Il devient un travailleur de l’ombre, celui qui fait les sales boulots dans la construction de bâtiments, celui qui marche sur des poutres suspendues au dessus du vide, celui qui risque sa vie mais dont on s’en moque, un peau rouge n’ayant que peu de valeurs après tout. Mais la crise financière passe par là et les premiers touchés sont ces laissés pour compte. Sam termine son chemin sur les trottoirs de San Francisco, imbibé d’alcool.

Au détour d’une nuit il entrevoit la silhouette d’une femme. Comme un sursaut avant la dernière bataille, Sam la suit. Cette femme aussi paumée, désœuvrée, éclopée, accidentée que l’est Sam. Cette femme à la jambe coupée.

Cette femme au chemin de vie remplit du rêve américain. Une femme qui a quitté Fresno, sa ville natale. Jane qui a fuit ce nulle part, cette vie de moins que rien qui l’attendait si elle restait. Cette femme qui à la force de sa volonté, de son courage, s’est construite une destinée sous les projecteurs et les flashs. Une femme qui un jour a rencontré la faucheuse qui comme son nom l’indique, l’a fauchée, estropiée au détour d’une route. Sa vie sous la coupe des amphét’ et autres drogues dures. En perdition sur les trottoirs de San Francisco loin des lumières des podiums.

Une nuit des possibles, une nuit d’errance, une nuit où deux êtres aussi paumés l’un que l’autre vont se rencontrer… Cette nuit noire et sans vie. Cette nuit où la vie se perd dans les dédales des rues et des jardins de San Francisco. Une nuit où l’amour surgit au détour d’un regard, d’une parole, d’un verre, d’un joint. Une nuit noire à San Francisco.

 

Caryl FEREY a encore frappé fort, très fort. De son écriture adroite, concise, directe, sans fioriture, il a encore trouvé le moyen de nous emmener dans les dédales d’une nuit américaine. Une lame, noire trempée dans le sang, dans la nuit noire de San Francisco.

Avec lui, on crève les pages, on se shoote à ses mots, on se drogue à sa narration. Pas de rappel, on suffoque. Droit au but.

On lit d’une traite, d’un souffle. On s’envoie en l’air, on s’injecte à forte dose cette histoire. Camée aux amphétamines, à la force de sa plume. Imbibée à son encre.

Du grand Caryl FEREY encore une fois. Noir, sombre et à dose mortelle.