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Voilà l'été est venu gentiment à notre rencontre et j'ai eu envie de laisser la porte et les fenêtres de mon blog ouvertes. J'ai donc proposé à des auteurs, blogueurs, photographes, artistes... de participer à cet ensoleillement.

Alors préparez le transat, les tongs et le boissons fraîches, cet été, c'est free style chez le Petit Carré Jaune !

 

Et pour commencer, Gaëlle JOSSE, marraine de cet été, nous propose : Open city, de Teju Cole - Suite new-yorkaise pour violoncelle seul, magistrale !

 

Oui, je sais. Non, objection non recevable. Votre valise est pleine. Elle explose. Peut-être. Qu'à cela ne tienne. Retirez le gaufrier ou les gants de boxe, et glissez à la place, s'il vous plaît, ce livre de poche (10/18) que l'on trouve actuellement sur les tables de nouveautés, domaine étranger.

Je vous avouerais que j'ai hésité à l'ajouter à mon empilage de lectures à venir. Auteur inconnu (de moi), titre en VO un peu plat, tout au plus évocateur d'une Opening night à la Cassavetes, ou d'un Rome, ville ouverte à la Rosselini. Attirée, pourtant, de façon inexplicable. Et convaincue, intriguée aussi, disons-le, par le post-it dithyrambique de ma libraire, pourtant d'ordinaire mesurée dans ses emballements.

 

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Lecture, donc. Portée, soulevée, happée, entraînée, une fois les premières pages de nécessaire acclimatation passées, par le récit de cette errance urbaine grave et dense, intérieure et intensément réceptive, solitaire et reliée.

Oubliez ce qui constitue d'ordinaire un roman, avec une histoire, des personnages, principaux ou secondaires, une « intrigue », un développement, des péripéties, un dénouement, et tout ce genre de choses. Laissons nous surprendre et faisons un pas de côté, voulez-vous ?

Ici, pas de personnages, ni d'histoire. Ne cherchez pas. Au diable le pitch et autres story boards plus ou moins formatés ! Nous entrons ici dans des eaux profondes, dans ce que la littérature a à nous offrir de meilleur, à mon sens.

 

Bon, mais ça parle de quoi, un peu, quand même ? Si peu de choses : Julius, jeune interne en psychiatrie d'origine nigériane, marche à travers New-York, sans but précis. Au fil des pages, c'est toute une géographie intérieure qui se dévoile, dans un tissage serré avec la ville, au gré de rencontres de passage. Souvenirs insistants d'une enfance africaine, blessure ouverte d'une rupture amoureuse, amitiés évoquées, persistance d'une musique de Mahler, dialogues dans un bar, un bureau de poste ou un musée, visite à un ancien professeur malade, un bref séjour à Bruxelles...Traversée dans le champ de la caméra d'un cireur de chaussures haïtien, passage dans un centre de réfugiés, réminiscences de lectures, évocation de quelques cas cliniques rencontrés à l’hôpital... L’amitié, la fraternité sont parfois là, parfois non.

Regards multiples, décalés, sur une société, juxtaposition de solitudes qui dispensent de tous les discours. Comment, et sur quoi se construit-on ? Qu’est-ce qu’une rencontre ? Quelle place pour l'Autre dans notre histoire ? Qu’est devenu le rêve américain ? Que signifient exil et intégration ?

La trame est celle des jours, faite de ce que nous  vivons et de ce que nous sommes, faite de notre regard sur des lieux, sur les êtres, sur notre passé, nos blessures, nos souvenirs. Car rien d'autre ne nous appartient, en fin de compte.

Ce qui surprend aussi, c'est cette absence totale, paradoxale, de « moi, je » pesant, alors qu'il s'agit du récit le plus personnel, le plus intime qui soit, au profit d'un effacement, d'une dissolution, presque, dans le décor.

Ni narcissisme, ni égocentrisme ni exhibitionnisme mental, -ce dont souffre, trop souvent à mon goût, notre littérature française contemporaine, mais c’est là un autre débat-. Ni ressentis appuyés, ni effets « moi dans la ville », ni perceptions subjectives exacerbées, et rien de distancé pour autant. L’homme marche entre les autres hommes. En frère, ou en étranger. La frontière est parfois ténue.

L'ensemble pourrait sembler décousu, artificiel dans sa fragmentation, or il ne l'est pas. Comment expliquer le miracle, et cette étrange fascination qu'exercent ces pages ? Par leur justesse, de celle qui tient sur le fil de la lame, et rien d'autre.

 

Il y a peu, j'étais invitée à une rencontre en médiathèque avec deux autres auteurs, autour de l'un de nos titres respectifs. L'une d'entre nous s'est mise à parler de la construction de son livre, à exposer longuement son « dispositif formel » et son « dispositif narratif ». J'écoutais avec une certaine perplexité, avec la sensation d'être la simplette de l'assemblée et de vouloir le rester, tant ces notions me sont étrangères. Sur le chemin du retour, je me suis mise à repenser à Open city, à sa désarmante  et apparente simplicité. Là encore, au diable tous les « dispositifs formels » !

Imaginons une « consigne » d'écriture qui tiendrait en quelques mots : vous sortez de chez vous. A pied, en bus ou en métro. Racontez. Et c'est là que se mesure le talent : dans la capacité que l'on possède, ou non, à embarquer le lecteur avec si peu de choses. Des fragments de passé, des bribes de présent. Y parvenir avec ce seul matériau relève, pour moi, d'un talent magistral.

Allers-venues, retours entre pensée, souvenirs, présent, rencontres, observations, dialogues. Vision intérieure et extérieure se mêlent, se brassent, s'épousent, se déprennent et se reprennent, sans rupture. Le paysage intime évolue au rythme de cette longue pérégrination urbaine, s'en éloigne, s'en rapproche.

Un espace, urbain ou autre, ne prend son sens que lorsque nous l'habitons, lorsque nous l'investissons de nos affects et de notre histoire, dans une stratification, une sédimentation unique pour chacun. Nous portons tous en nous notre Open city. Celle de Teju Cole est humaine, passionnément humaine, et lui porte la plus grande admiration, tant comme lectrice que comme auteur.

 

Teju Cole, né en 1975, est né aux USA, a grandi au Nigéria avant de revenir aux USA en 1992. Il est écrivain, photographe, spécialiste de l’histoire de l’art. Open city, son premier roman, a reçu le PEN/Hemingway First Fiction Award. Le New-York Times parle à son sujet de « roman ineffaçable ». http://www.tejucole.com/

 

 

….Et puisque l'on m'offre cette tribune libre, acceptée avec le plus grand plaisir, j'en profite pour suggérer quelques titres, hors nouveautés brûlantes, piochés dans mes lectures récentes, qui ne demandent qu'à trouver une place dans vos valises. Ceci devrait vous éviter une brusque crise d'abibliophobie, ce qui est, comme chacun sait (et moi depuis peu !) la peur de manquer de lecture.

Dans le désordre, le Cavalier suédois de Léo Perutz, grandiose, fascinant, les Lettres de Capri de Mario Soldati, la Course à l'abîme de Dominique Fernandez, la Religion de Tim Willocks (bluffant), Richard W. de Vincent Borel (une écriture somptueuse), Ravel de Jean Echenoz, Home de Toni Morrison (un chef d'œuvre absolu, un vrai choc), les Anneaux de Saturne de W.G Sebald (sublime itinérance qui n'est pas sans rappeler, dans un autre contexte, celle d'Open city, le grand Cœur de C.Ruffin (le pavé qu'on ne lâche pas), le Silence et le vent de Louise Erdrich, la Conversation de Bolzano de Sandor Marai.(ou n'importe quel titre de cet auteur)... Et si vous n'avez pas encore lu l'Écriture et la Vie de Laurence Tardieu, ni Profanes de Jeanne Benameur, il est encore et toujours temps.

 

Grand merci Gaëlle JOSSE d'avoir bien voulu participer à cet été Carré Jaune - à retrouver dans Noces de Neige, Nos vies désaccordées ou son prochain roman Le dernier gardien d'Ellis Island en librairie le 04 septembre 2014. Et un petit conseil... allez faire un tour sur sa page facebook ou son blog http://gaellejosse.kazeo.com/. Gaëlle JOSSE est vraiment cette personne qui a la capacité d'illuminer votre journée par la grâce de sa plume. Une très très grande auteure, une très très grande écrivaine. Merci encore Gaëlle Josse, merci très sincèrement.