Claudine Galea couv

" Ne pas préparer le voyage, ne pas lire, ne pas vouloir connaître, ne pas avoir d'imagination, ne pas savoir la langue. Quand on sait, on perd tout, on ne peut plus. Ne pas emporter de livres, ne pas prendre de notes. Laisser l'esprit dériver. Laisser venir les rêves.
Je vais sur le pont Doumer, le dragon d'acier. Au milieu du pont, le bruit s'arrête. Seuls les vélos et les piétons ont ici accès. Tout en bas, le fleuve asséché, les bandes de sable et d'eau.
Le temps s'agrandit, le temps devient un espace. Oublier est plus difficile, ne pas penser là-bas. Ne pas emporter de photos, ne pas écrire, ne pas téléphoner.
La premier semaine est désespérante, envie de repartir, colère, honte, larmes, solitude. Sentiment de privation, absurdité de souffrir sans savoir de quoi. Mal du pays ne veut rien dire. Je sens que je ne suis pas là.
Ne pas comparer, éviter les compatriotes, les restaurants français, les restaurants italiens, ne pas acheter de cadeaux, de souvenirs, de cartes postales, ne pas anticiper, ne pas preparer le retour, ne pas penser retour.
Le désir absorbe la possibilité, l'etrangle.
Ça passe, la pression sur le thorax diminue, un matin je me lève et je suis heureuse. Le bonheur est exactement là, dans la brusque jouissance d'entrer dans une journée nouvelle. Tout en bas, le fleuve asséché, les bandes de sable et d’eau.
Le temps s’agrandit, le temps devient un espace.

 

Pas facile de vous parler de ce petit livre tellement il est venu me chercher dans mes recoins et mon âme. Pas facile de vous parler de ce petit livre qui est pour moi un petit chef d’œuvre de l’art de voyager de manière dépouillé, de laisser bagages et soi sur le lieu de départ, d’accepter de se faire face et de partir lentement vers le plus beau et plus dur voyage : nous.

Claudine GALEA a réussi à faire de ce périple un vrai bijou, celui que l’on garde en mémoire toute une vie tellement il nous  emmène loin, à notre propre rencontre, à nous dépouiller, à être en pointillé sur un chemin, à larguer nos amarres de nos vies tellement conventionnelles, tellement centrées sur "notre moi".

 « en 1995, lorsque j’imaginai d’aller à Hanoï, je n’étais, au départ, associée à aucun projet. Je partais pour partir. Une envie brutale de quitter la France, la banlieue de Paris où je venais de m’installer. Je me sentais à l’étroit. Dedans ça coinçait. J’avais un urgent besoin de sortir, d’aller hors.  Je ne savais rien d’Hanoï, j’en n’en attendais rien. Delhi ou Tombouctou, je serai partie également. »

Claudine Galea Berbères

« Pourquoi part-on ? Quel est l’objet du voyage ? » Pourquoi cherche-t–on à nous abandonner à cette langueur du départ, à ce besoin impératif de laisser nos valises (aux sens propre comme figuré) et de nous munir d’un sac à dos léger n’ayant qu’un strict minimum pour vivre ?  Quel est le prétexte et doit-on en avoir absolument un ? « Que reçoit-on, que donne-t-on quand on est « étrangère chez soi » » ? Doit-on voyager de par le monde pour se trouver, se prouver, se projeter, devenir ? Vérité ou illusion du voyage, réalité ou fantasme de l’ailleurs, de l’étranger : « Dans la durée, le pays s’imposa. A l’étranger, je fis place ». «  Voyager est difficile, délicat. Pas autrement que vivre. On voudrait, de toute façon, voyager autrement. »

Car « la règle du changement » c’est tout cela. Ce n’est pas un guide du voyage ou un énième récit façon cabane et je me suis retirée de tout civilisation ou moi seul au milieu du monde et me découvrant une autre identité. Non Claudine GALEA a écrit quelque chose de beaucoup plus intime, poétique, ouvert sur nos émotions et nos colères, nos joies et nos sentiments, nos volontés et peurs…

« Il n’existe pas de voyage absurde, inutile. Il n’existe pas de pays oublié. Partir pour laisser taire, enterrer, oublier, oui, souvent. Mal partie ! Mais, d’ailleurs revenue, autrement repartie, toujours, ne serait-ce qu’à peine, même avec peine. »

 

Claudine Galea Bleu

Découpé en trois parties, ce recueil (car oui pour moi c’est un recueil, un art de l’intime), Claudine GALEA nous amène à la réflexion pure du voyage, du changement, de l’introspection qu’il amène, de cette langueur et découverte de soi et de l’autre, des autres, de cette ouverture, vision, de notre prise de conscience de notre propre monde et de nos dépendances, désirs, fantasmes, besoins…  " Les voyages se suivent et se ressemblent. Un certain temps. Parfois un temps certains. Impossible de ne pas le remarquer. Impossible de ne pas se suivre à la trace, soi, seul élément permanent de la diversité des voyages. A l'étranger, je filais à l'étrangère."

Si la première et troisième sont ancrées (encrées) dans cet abandon, cette forme de saudade, cette volonté de s’ouvrir, la seconde nous amène à partir à la découverte du Vietnam. Une découverte tout en finesse, en poésie ou l’art de la plume de Claudine GALEA prend toute sa dimension. Les mots se télescopent, comme un impératif à être écrits, inscrits sur la page. Pas de ponctuation, pas de souffle, de temps morts mais une suite de phrases, de mots tous plus beaux les uns que les autres. Couleurs, mouvements, senteurs, émotions en résonnance aux photographies en noir et blanc incorporées.

Troublant, troublées par cette fragilité, cette sensibilité que l’on ressent et qui en disent beaucoup plus que tous les recueils, impressions, sensations. "Se perdre dans le conte des années parce que les allers-retours racomptent quelque chose..."

A retrouver chez Lire et Merveilles, l’âme voyageuse de ce livre.

Editer chez L'Amourier, collection Thoth (retrouver deux extraits)

A lire avec Chronique de L'Occident nomade de Aude SEIGNE