9782714456830

« Bientôt nous serons prêtes
Avec nos ailes qui poussent en dedans
A couvrir de ferveur

Tous les fruits du hasard.
Tisha sent sa mémoire se déplier. Elle a une brève vision de ses mains en train de lisser des cassures. Une soie défroissée, pense-t-elle. Ce qui a été ne s'effacera pas, pourtant elle devine qu'elle ne reviendra pas ici sans repenser à cette union inattendue. Elle n'est ni seule, ni accompagnée, juste liée à des inconnus aussi vulnérables qu’elle, mais soudés entre eux précisément pour cette raison. Une phrase la traverse – Maintenant tu sais où est ta force. »

Pas facile de vous parler d’un livre qui brûle les mains, les yeux, les tympans, le cœur. Découvrir un roman que l’on n’attendait pas aussi fort, aussi terrible.
Pas facile de vous parler d’un livre après le magnifique roman de Frédérique Martin « ce vase où meurt cette verveine ». Pas facile tellement l’auteur m’a embarquée alors que j’avais commencé à me plonger dans « Sauf quand on les aime » de manière mitigée.

Et là, d’un seul coup, au détour d’une page, au détour d’un mot : BOUM ! Tapée en plein cœur, silence, crier en moi, crier sur cette société qui laisse tant de gens en souffrance, tant d’êtres écorchés sur le bas côté, tant de gueules cassées qui se recroquevillent sur leurs maux pour avancer encore et encore, qui apprennent à plier face aux coups ou au contraire à montrer les poings, à se battre pour résister et paraître en vie.

 

«  - tu n’es qu’une pute, espèce de macaque, une salope descendue de l’arbre. Et moi, je suis le messager de Dieu. File moi ton 06, file-le moi ! »

Un train. Dans ce train une jeune femme d’une vingtaine d’année, Tisha. Tisha qui a le malheur de rencontrer  sur sa voie, un voyageur qui l’agresse verbalement. Un homme ivre de bières, de drogues et d’une violence sourde, terrible. Un homme qui fait peur à l’ensemble des voyageurs qui compose cette voiture, ce train. Un homme qui jette les mots comme on lapide un être. Un homme qui voit en Tisha toute la négritude qu’il hait. Et personne qui n’intervient pour arrêter ces mots, ces actes, cette violence. Personne !
Quand une femme s’oppose à cette litanie d’injures. Cette femme blonde prend la jeune fille sous son aile, la réconforte, apaise sa peur, son angoisse. Mais Tisha sait que cet interlude ne sera que de courte durée. La vie est faite de ça : des interludes de calme, de tempêtes dans un verre d’eau qui deviennent des océans.
Tisha le sait. « Elle en a sa claque, putain ! Toujours la boucler, subir les injures, les propositions dégueulasses à peine voilées, les compliments tordus, les regards agrippés à ses fesses et à ses seins, les menaces. Le plus dur, c’est de laisser les mains se balader en souhaitant que cela suffira pour éviter le pire… »

Dans ce train, il y a aussi Claire qui assiste à cette scène, tétanisée par toute cette violence. Claire qui se liquéfie sur place et qui n’a qu’une seule question en tête «  que va-t-il se passer à leur arrivée ? ». Claire à qui la vie fait peur. Claire qui se malmène pour vivre et ne pas se laisser submergée par sa fragilité. Claire et son violoncelle. Claire et son âme d’artiste. Claire et ses craintes. Mais Claire et sa générosité, son besoin d’aimer les autres et d’être aimée. Claire et sa beauté gracile.
La jeune fille suit Tisha à la descente du train et la prend à son tour sous aile, lui propose de l’héberger avec ses amis colocataires le temps nécessaire pour que celle-ci trouve de quoi loger à Toulouse, cette ville pas toujours si rose comme on la présente. 

Et à partir de cette rencontre, la vie va prendre un tournant. D’une rencontre va naitre une histoire de solidarité, d’amitié, d’amour, de tendresse. Une histoire où les corps vont apprendre à rentrer en contact avec d’autres corps, où des êtres fragiles vont se trouver, s’entendre, s’écouter, s’aimer, s’entraider. Une histoire où la société qui malmène les jeunes va devenir un chemin qui va les mener de Toulouse à Tunis, des rives de la Garonne, aux émeutes d’après les révolutions arabes.
Un chemin où les êtres quelques soient leurs parcours, leurs âges, leur conditions, va devenir une voie possible, un espoir de lendemains difficiles mais unis. Jusqu’au moment où le train les rattrape au détour d’une rue. Jusqu’au moment où la fragile trajectoire de la vie se heurte à une nuit noire et à la violence. Jusqu’au moment où…

 

Ce roman est une bataille, un champ où pour survivre, cinq personnes aussi différentes qu’elles sont inséparables, vont se lier, apprendre à exister les unes avec les autres, s’entraider, se chercher, s’aimer, vivre ensemble, se tenir les coudes, les pouces, les corps, s’écouter, s’entendre, s’engueuler, se heurter les uns aux autres, se prendre dans les bras, se regarder profondément dans les yeux. Ce livre n’est pas un long fleuve tranquille. Il est la vie bouillonnante, inégale, douloureuse mais follement belle, follement désirable. 

Frédérique MARTIN a une plume délicate qui d’une virgule, d’un mot sait vous enchainer à une phrase. Comme dans "le vase où meurt cette verveine", elle nous livre un roman où les êtres sont écorchés, brulés, mais admirablement beaux sous leurs cicatrices.
Il y a en elle une soif de liberté, de solidarité, d’amour envers ces personnes, une humanité envers les êtres qu’ils soient jeunes ou vieux,  blancs ou noirs, talentueux ou pas. Il y a chez elle, une plume, un regard sur la vie, sur ses difficultés et sur ce besoin absolu de s’aimer, de vivre encore et encore et cela qu’elle que soit les épreuves et les chagrins. Si j’ai eu quelques résistances au début devant ces flots de mots violents, ils se sont finalement très vite évanouis devant la tendresse de Frédérique MARTIN. La tendresse de la vie. 

Merci Frédérique de m’avoir transmis votre roman pour cette rentrée littéraire. Merci sincèrement et pour cette qualité d’écriture, d’ouvrage, ces introductions aux divers chapitres et cette magnifique chanson de Stéphane Eicher « Tu ne me dois rien ». Elle résume à elle seule tout votre roman. Merci.

Stephan Eicher - Tu ne me dois rien (clip officiel)