couv« Ce qui l’obsédait : faire tomber les masques, saisir ce que chacun est de l’autre côté du rideau des apparences. Elle cherchait l’autre. Elle disait de son appareil photo qu’il était son passeport. Celui qui lui permettait de franchir les frontières, d’aller vers ceux qu’elle voulait connaître, connaître intimement : ceux dont elle voulait atteindre la vie intérieure. […]
Elle photographiait et moi, assise sur mon canapé noir, je regarde ses photos, je regarde ces visages et ces corps. Chaque visage, ou presque, fixe frontalement l’objectif. Chaque visage m’aspire à l’intérieur de lui-même. J’ai la sensation quelle me donne des yeux pour voir. Elle me donne d’autres yeux. »

Il y a des romans qui sont sublimes à lire, à découvrir lentement, au rythme de l’écriture, au rythme de l’auteur et de son écriture. Il est des romans qui sont juste ces morceaux de vie, ces cicatrices, ces gouffres, ces ravins, ces découvertes, ces renaissances, ces émotions qui sont à fleurs de peau, à fleurs de mots.

Il y a des auteurs et il y a Laurence TARDIEU.

Laurence TARDIEU et une vie à soi. « Une vie à soi ».
Un roman recueil, une roman de vie, une page d’écriture si sensible, si profonde, si belle, si soi qu’elle en est une magnifique page de bonheur, une véritable reconquête de son être. L’écriture et la vie.

Et à quoi tient la vie ? A quoi tient ce fil, cette image qui nous raccroche à notre souffle, au vent, à la lumière, à la folie, à l’être humain ?  A quoi tient une vie quand nous ne sommes plus soi, quand tout autour de nous se perd dans une chambre d’enfant, un salon jaune,  une allée de marronniers ?  A quoi tient la vie quand nous ne savons pas que  « le bonheur s’est de sentir l’air dans son corps, quand nous ne savons pas ce qu’est la joie d’être vivant, que nous marchons dans une nuit compacte depuis de si longues semaines ? » A quoi tient la vie quand nous avons peur ?

A quoi tient la vie ?

A une rencontre.  A ce regard qui un jour nous pénètre, pénètre l’autre. « A la lumière et à la solitude de ce jour d’automne, au souvenir du musée du Jeu de Paume avec mes parents. A rien. J’en ai rétrospectivement le vertige. Car il y a des rencontres qui sauvent. Elles vous saisissent au corps, elles vous soulèvent du sol auquel vous êtes englué, elles vous font passer de la nuit à la lumière ».

diane-arbus-untitled-6-1971-smUn choc.
Une photographie.
Une artiste, Diane Arbus.
La nuit traversée depuis de si longues semaines.
La nuit la plus totale qui fait que nous nous perdons dans le dédale de nos propres couloirs, dans le dédale de notre enfance.
Et cette rencontre avec une image, comme une gifle qui nous réveille, nous fait remonter quelque chose, nous ranime, nous glace ou nous réchauffe. Peut importe, cette photo nous rend vivant.

«  Pendant longtemps, c’était comme si je n’avais pas hérité de mon propre royaume. J’étais enfermée dans un climat d’irréalité qui pour moi n’était pas autre chose que l’irréalité.» Et la chambre de notre enfance s’ouvre. Le miroir se brise.

 

Dans ce recueil, Laurence TARDIEU nous écrit sa rencontre avec Diane ARBUS (rétrospective au Musée du Jeu de Paume à Paris en 2011 – 2012), une photographe hors norme qui se confrontait à la vie, à la folie des êtres, des travestis, couples, enfants. Comme un miroir, un cliché, Laurence se jette dans ce bain photographique. Et son encre qui s’était tarie, se révèle de nouveau, se développe, retrouve la main amie, le contact de la feuille. 

 

Les photos de Diane se confondent avec celle de son enfance, de sa vie. « Et ce qui vient se nicher au plus profond de moi, ce qui vient s’y tapir, s’y blottir, comme s’il retrouvait son écrin d’origine, c’est ce que je retrouve au fond des yeux de Diane : la même docilité, la même expression apeurée. La même sensation d’être là, et de ne pas y être. » . Fascinante et troublante mise en abime, magnifique et sublime négatif de vie.
Et « plus je découvrais qui elle avait été, plus des pans entiers de ma vie revenaient à moi, comme des images d’un film oublié qu’elle me faisait revoir. Qu’elle me faisait revivre ». Elle redécouvre les univers policés, les atmosphères sous contrôle et son envie irrémédiable d’être elle, d’avoir une vie à elle, à soi, de devenir écrivain. Diane devient cette main amie qui lui fait exploser ses parois de verre et passer d’un monde à un autre, son monde, « une vie à soi ». Une naissance, une renaissance, sa folie.

 

vivian maier

Ce roman m’a bouleversée, prise à la gorge. Laurence TARDIEU de son écriture si fragile, sensible, humaine m’a littéralement mise en abime, en miroir avec ses propres écrits. Je me suis revue à la rétrospective de Vivian MAIER faite par ce même musée. Je me suis revue affrontée les mêmes précipices, les mêmes ravins, les mêmes négatifs de vie.  Ma lecture s’est hérissée de post-it à ne plus savoir qui était qui, Diane/ Vivien, Laurence/Moi. Troublant miroir, magnifique émotions, sentiments, écriture/photographie. " Sur plusieurs photos que j'ai d'elle, elle porte un appareil en bandoulière autour du cou. Je devine combien il est le prolongement de son propre corps."

 

Comme l’encre qui coule sur la feuille, Laurence TARDIEU a capté la vie et en a rendu une sublime exposition. Toute en nuance, en fragilité,  sur un fil, elle a déposé les mots.  Un cliché, une photographie.  Et j’ai lu, repris mon appareil photo. J’ai photographié la vie, comme Laurence Tardieu a écrit ses peurs, sa nuit, sa force, ses jours. Une lumière douce, un éclat de plus en plus intense, « Une lumière, un chemin, me murmurant que je n’étais pas seule. » Intensité et développement magnifique. Un silence, un regard,  « des yeux ouverts sur le monde, sur la vie belle et vaste, extraordinairement multiple ».  Vous écrivez de vous, je photographie de moi. Je vois de nouveau, je lève les yeux vers le dehors et dehors m’atteint. Une vie à moi.

Merci Laurence TARDIEU pour ce magnifique roman, « une vie à soi ». Sublime à en avoir la chair de poule et les yeux remplis d’étoiles, d’envie, de vie. Merci. Votre écriture est là, vous êtes une écrit-veine, l’encre coule dans vos vaisseaux. Vivante, incroyablement vivante. Elle bat, elle est lumière, elle est elle : une vie.

 

" Des vagues qui reviennent, qui reviennent sans fin.
N'aie pas peur, me disait Jean Marc, mon éditeur.  N'aie pas peur. Un écrivain a tous les droits.[...]. Je ne connais personne qui travaille à ce point en aveugle, sans plan, sans direction, sans rien savoir d'où il va. Mais j'ai confiance. Je sais que tu finis toujours par arriver quelque part "

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