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« C’est par la mer que tout est arrivé. Par la mer, avec ces deux bateaux qui ont un jour accosté ici. Pour moi ils ne sont jamais repartis, c’est le vif de ma chair et de mon âme qu’ils ont éperonné avec leurs ancres et leurs grappins. Tout ce que je croyais acquis a été réduit en cendres. Dans quelques jours, j’en aurai fini avec cette île dont je suis le dernier gardien et le dernier prisonnier. Fini avec cette île, alors que je ne sais presque rien du reste du monde. Je n’emporte que deux valises et quelques pauvres meubles. Des malles de souvenirs. Ma vie. »

 

Quand Gaëlle JOSSE prend la plume, vous pouvez être sûr que je tomberai dans la magie de son écriture, dans le silence de ses mots qui tapent si bien dans mes veines, dans la beauté de sa poésie et de sa douce sonorité, dans la complexité de l’âme que seule cette grande Ecrivaine sait rendre humaine.
Et encore une fois, je suis tombée sous son charme. Je dirai même au-delà. Gaëlle JOSSE a su m’embarquer dans ces bateaux qu’elle décrit, dans ce lieu d’immigration, de bienvenue aux âmes qui désiraient entrer aux Etats Unis, pays de l’Eldorado, pays de Cocagne, La Merica, portes des rêves les plus fous, les plus absolus, les plus nécessaires.

  

Ellis Island, porte des Etats Unis.
Deux bateaux.
A leurs bords : des immigrés d’Europe. Des sans-sous, des « qui ont tout laissé » pour essayer de fuir un pays, de fuir la misère, de fuir une révolution ou une dictature.

Un homme.
Le dernier gardien.
Directeur d’un centre d’immigration.
Celui qui doit rester, qui reste, qui restera sur cette île, aux pieds de la statue de la Liberté

Le directeur de l’ile, gardien des portes face à des bateaux remplis d’humains qui cherchent à entrer dans ce pays. Un homme intègre, rigoureux, qui doit faire face à l’exode et ne faire pénétrer sur le sol américain que les éléments qui correspondent aux fiches établies par le gouvernement, par le cadre institutionnel.

Et en ce matin du 03 novembre 1954, il ne reste plus que 9 jours avant que le centre d’Ellis Island ne soit fermé par le Bureau Fédéral de l’Immigration. « Ils m’ont prévenu qu’il arriveraient, très tôt, vendredi prochain, 12 novembre. Nous ferons le tour de l’île et nous procéderons à l’état des lieux. Je leur remettrai toutes les clés que je possède, portes, grilles, entrepôts, remises, bureaux, et je repartirai avec eux vers Manhattan. »

Il reste neuf jours et neufs nuits pour errer dans ce tombeau, dans ces couloirs maintenant vides, dans ces étages désaffectés de toutes vermines, dans les cuisines, l’infirmerie, les halls et salles. Neuf jours et neuf nuits où le dernier gardien d’Ellis Island va entendre ses  pas résonner, ses souvenirs revenir à la surface, sa vie défiler sous ses yeux, son encre, son carnet. Neuf jours et neuf nuits où son histoire va se confondre, se percuter, être celle d’Ellis Island.

Neuf jours et neuf nuits pour se rappeler de ces femmes, hommes, enfants qui ont débarqué de ces bateaux qui traversaient l’Océan Atlantique et venaient s’échouer le ventre rempli d’immigrés de toutes nationalités, de tous horizons sur ce minuscule morceau de terre, centre de tri de l’humanité. Neuf jours et neuf nuits pour se rappeler que les fantômes ne sont jamais complètement enterrés, qu’ils nous hantent et nous poursuivent, nous rendent coupables et nous condamnent bien avant notre mort à devoir faire des choix contraire à notre chemin établi, à notre propre institution.

 

Gaëlle JOSSE a encore su me prendre par la main et le cœur et me faire traverser cette ile peuplée de fantômes, d’êtres venus des quatre coins d’un continent européen à la dérive. Elle décrit la réalité des Centres d’Immigration et avec elle, on entre de plain-pied dans l’histoire cachée de l’Amérique, la face sombre de « Statue of Liberty ». Welcome to America !

D’une écriture fine, tendue, exigeante, à fleur de papier, elle nous décrit les âmes humaines, les souffrances et la vie qui débarquaient de ces paquebots au ventre rempli de miséreux, de 3ème classe souffreteux, aux vêtements mis sur eux comme leur ultime dernière peau. Ces émigrés qui fuyaient la détresse, la pauvreté, les dictatures en laissant derrière eux familles, patrie, biens, vie.

L’écriture de Gaëlle Jose est si fine, si pointue, si sublime que l’on entend les pas des arrivants franchir le Grand Hall de ce Centre d’Ellis Island. On caresse, on frôle les manteaux laissés sur le sol ou sur un banc, le temps de passer à l’infirmerie pour constater que le migrant n’est pas atteint d’une quelconque maladie qui  contaminerait le sol américain. On entend les pleurs des enfants, les protestations. On suit les pas de ceux qui nous devancent et on attend des heures, des jours avant de savoir si nous pourrons nous aussi débarquer définitivement.

Et il y a aussi toute cette vie administrative. Ces fichiers que l’on feuillette, ces identités que l’on recherche et ces regards que l’on croise et qui nous chavire. Ces photographies faites d’âmes errantes, ces bruits colportés et ces jalousies ou fausses camaraderies d’un centre où entrer et plus facile que d’en sortir. 

 

Gaëlle JOSSE nous chavire, nous enlace, nous emmène dans les mouvements, les tempêtes de l’âme humaine. Le dernier gardien, un homme, un phare, un roc qui se désagrège sous le choc de la passion, tel le Titanic percutant ce fameux iceberg.  Un livre fort, magistralement bien écrit (mais est-ce nécessaire de rappeler que la plume de Gaëlle JOSSE est plus qu’une plume), fin, délicat et à la fois si fort, si terrible. Magnifique. Un grand coup de cœur, un grand coup au cœur.

Merci Gaelle pour la confiance témoignée et l'envoie de votre roman. Merci sincérement. J'en ai encore de frissons.

 

 

« Qu’emporte –t-il dans l’exil ? Si peu, et tant d’essentiel. Le souvenir de quelques musiques, le goût de certaines nourritures, des façons de prier ou de saluer ses voisins. Parfois un accordéon ou une guitare se joignait au piano, on entendait  jouer tard dans la nuit, comme si les immigrants parvenaient à faire ressurgir, dans ces moments-là, pour quelques heures fugitives, des fragments de leurs terres natales. »

 

 

A lire le blog de Gaëlle Josse, celui dedié à ce roman, "le dernier gardien d'Ellis Island"  et le site des Editions Noir sur blanc, collection Notiblia

Et retrouver nos vies désaccordées, Noces de neige.

A lire la chronique de Blablabamia sur son blog

 

 

Божественный дудук (Дживан Гаспарян-2)