Pierre CREVOISIER est un homme aux visages multiples. Un homme habité par l'instant et qui compose au gré de l'air, au gré de ce qu'il respire. C'est un artiste qui pétrit les mots comme un potier pétrit la glaise. Chez lui, les mots cognent, s'adoucissent au contact de la beauté de l'air, de la vie.

Pierre CREVOISIER est un ours solaire, un écrivain suisse emplit de bonté, de regards, de mots et de mains. Son livre "Elle portait un manteau rouge " s'en ressent dans l'atmosphère qu'il dépeint : des plaies à vif, des cicatrices et ce rouge... Cette couleur. Et ce lieu : minéral, atmosphérique, ces montagnes. C'est dur, poignant, fort, désirable, bestial et à la fois il y a cette tendresse d'un homme, cet amour obsestionnel pour une femme.

Pierre CREVOISIER est oui un homme aux mille visages. Mais son plus beau profil est celui d'être humain. Juste humain.

Pierre, juste pour toi et en souvenir d'un jour où tu m'as glissé ce mot : Apapacho Pierre. Un apapacho pour toi. Inamorento. Merci pour cette nouvelle que tu me permets de publier. Elle a reçu le Prix de la Nouvelle de l'hebdo lors du superbe salon littéraire Suisse, les livres sur les Quais à Morges. (photo de Pejac)

 

 

L’homme sans nez !

 

 

Il marche et son pas ressemble à un vol, un déplacement d'air, un geste aérien plus qu'un pas. L’air est encore humide, chargé, épais de la pluie tombée. De l'endroit où je suis et l'observe, je ne vois que l'allant de la jambe, le va et vient délicat de la gauche de l'arrière à l'avant, le croisement avec l'autre, la droite, sans que je puisse distinguer réellement l'une et l'autre. Puis, il s'arrête. Il ne s'arrête pas réellement, il se suspend, son corps part en vague, le haut penché, le genou en fléchissement, la hanche articulée, le bras tendu, la main ouverte, jusqu'à saisir une fleur, blanche, minuscule. Je la devine sans la voir. Plus précisément, c'est la présence des autres fleurs, la centaine d'autres qui éclate alentour, qui me dit que c'est l'une d'elles qu'il approche. J'aperçois le double geste, coordonné, précis, de la main et de la tête, l’une avançant vers l'autre, le nez à la convergence des deux. Il y a une telle délicatesse dans l'approche que le temps s'interrompt, même le vent dans les arbres ne dit plus rien.

J'ai le sentiment que tous les regards sont rivés sur lui. Je jette un coup d'œil, à gauche et à droite, rapidement pour ne rien manquer, tant j'ai l'impression qu'une vie se joue à cette seconde, mais je suis seul à le voir. Je reviens à lui, à ce temps suspendu entre le nez et la fleur, au mouvement de la narine aspirant l'air et l'essence mêlés. Ses lèvres bougent maintenant, il parle à la fleur, ouverte, offerte, comme une bouche odorante.
Puis, tout s'arrête. Les doigts lâchent la corolle, je le vois au léger apaisement de l'arbuste après la tension, le bras retombé à sa verticale, la tête reprend son angle, l'œil s'attriste, l'épaule se voûte et je vois l'homme reprendre son pas, résigné cette fois.

Léa prend mon bras. Elle a remarqué l'attention que je porte à ce personnage du jardin. Elle me dit :

-    Cet homme que tu regardes, c'est un ancien cuisinier, un chef assez connu dans la région, même au-delà, je crois...

Mon regard quitte l'homme un instant, son dos en courbure, l'affaissement des épaules. Je demande :

-    Pourquoi est-il là ?

La question est accompagnée de mes mains, paumes retournées, larges, les bras en éventail, pour tout englober, le parc, les chemins qui serpentent au milieu, le bâtiment derrière nous, l'hôpital. Je voudrais y ajouter le vent dans les arbres, le ciel lourd, la vie elle-même.

-    Je crois qu'il a perdu le goût et l'odorat!

 

Léa ne dit rien de plus. C'est la première fois que je l'accompagne ici, dans ce centre psychiatrique, pour y retrouver sa mère. Martha n'a plus qu'une mémoire en confetti. C'est elle qui disait cela, au début, en riant de sa maladie naissante, lorsqu'elle voyait encore les confettis voleter devant sa vie avec légèreté. Avec les tempêtes des jours, les morceaux se sont répandus au sol. Et plus rien ne vole jamais.
Léa vient la voir chaque semaine. Le dimanche.
La plupart du temps, je résiste. Je n'ai pas envie de voir sa mère ainsi. Je lui dis, nous nous disputons, elle me traite d'égoïste, je m'en défends, lui réponds que ce n’est pas cela, pas du tout, mais je suis incapable de trouver d'autres mots. Elle part en claquant la porte. J’ai le sentiment qu’elle va, un jour la fermer définitivement. 

Cette fois, j'ai accepté. J'ai même devancé son interrogation, la phrase prononcée de loin avec la certitude de connaître la réponse, machinalement, du fond de la salle de bain le plus souvent, je vais voir ma mère, tu m'accompagnes, la fin en légère montée pour marquer la question, mais avec l'envie du contraire, l'envie de l'affirmation, l'absence de doute, la fermeté de quelque chose qui ne se discute pas. Aujourd'hui, je l'ai eue par surprise. Je viens avec toi. Je crois que ça l'a rendue heureuse.

-    Je raccompagne maman à sa chambre. Elle n’a pas terminé son repas, dit Léa.

Martha a laissé son fromage dans l’assiette. Un gruyère. Elle aimait ça pourtant, le gruyère. Elle disait que ça lui rappelait le goût de son papa. C’était avant qu’elle soit toute recroquevillée sur sa chaise. Les bras de Léa l'entourent, l'enveloppent, se lovent autour du petit corps pour l'emporter ainsi. Je me lève, saisi les mains, les embrasse une fois. Je me demande si le geste à encore de la place à la surface des confettis et je les regarde s'éloigner toutes les deux.

 

Le cuisinier sans nez a disparu sous les arbres. De l’endroit où je suis, je n’aperçois que les clairs-obscurs du parc après la pluie. Je me lève, traverse le jardin. Les mille parfums de fleurs ont envahit le printemps. Passé les premières frondaisons, il est là, assis sur un banc de bois, la tête en arrière, les yeux grands ouverts, les jambes sont tendues, les bras perpendiculaires au corps, ils embrassent le dossier du siège, tant qu’il donne l’impression d’être suspendu, tel un crucifié.

-    Vous aimez regarder sous les jupes des arbres?

Il s’adresse à moi sans échanger un regard. Je sais que c’est à moi qu’il parle. Je veux murmurer une réponse, mais mes lèvres ne s’ouvrent pas.

-    Prenez place et regardez!

Il a dit cela comme si je devais être là à cet instant, sans l’ombre d’un doute.

-    Racontez-moi les odeurs!

Je ne comprends immédiatement, puis je fais le lien entre ce que je capte, moi, de tous mes sens, des parfums du printemps mêlés aux images de ce qui les exhalent et je mesure, mal sans doute, ce qui lui fait défaut. Mais comment décrire une effluve, un parfum?

-    Il y a d’abord la fraîcheur... c’est la sensation qui domine, cette fraîcheur humide qui vous inonde les narines. Vient ensuite un semblant d’amertume, les spores légères des fougères et l’âcre du sous-bois, la terre... Attendez! Je perçois maintenant quelque chose de plus doux, comme une épice...

-    Les oeillets du jardin d’à-côté.

-    Vous les sentez?

-    Non, je le sais! Et vous n’imaginez pas la différence qu’il y a entre sentir et savoir. A défaut de l’un, l’autre n’a plus de corps. C’est comment s’il n’existait plus. Et savoir devient inutile.

Je le regarde attentivement, lui toujours immobile, son regard droit, en l’air, les lèvres à peine en mouvement lorsqu’il parle, le nez à la verticale du reste du corps, ce nez que je sais vain, sinon pour poser l’équilibre du visage. Comment est-ce arrivé ? Jamais je n’avais imaginé que l’on puisse vivre ainsi, dépourvu du parfum des choses. Cela a-t-il un nom? Il dit, comme s’il me lisait à l’intérieur:

-   Anosmie! Vous vous demandez comment s’appelle cette maladie... c’est son nom. Du grec anosmos.

-    Le mot est joli...

-    Trop joli pour dire la mort! Pour quelqu’un qui vit de son nez, est-ce autre chose que la mort elle-même? Fini l’odeur d’un café au petit matin, la magie d’un bouquet de pivoines, le parfum de toutes les fleurs du monde, jusqu’à l’agrume d’une peau que vous aimez... Tenez! Je regrette même de ne plus sentir les miasmes méthaniques du cul des vaches. Cette odeur qui vient de la terre après la pluie, la sentez-vous ? Cela s’appelle le petrichor. Elle monte du sol, vous envahit et vous avez l’impression qu’elle vous dit je suis là. C’est par ces petits signes du monde que vous vous sentez exister.

 Sans hésiter, il ajoute, comme s’il poursuivait la phrase :

-    Je vous ai vu avec une femme sur le terrasse. La fille de Martha. Elle vient toutes les semaines pour s’occuper de sa maman. Vous, c’est le première fois que vous êtes là.

-    C’est vrai! Je n’aime pas venir ici. Il y a quelque chose de lugubre à contempler le cortège des fantômes.

-    Vous avez peur!

 Je réfléchis. Il perçoit ma gêne et c’est lui qui poursuit:

-    Ce dont vous avez peur, c’est de votre propre déchéance. Et vous imaginez qu’en l’éloignant, elle ne vous atteindra pas. Ce qui est invisible n’existe pas ! Cette femme vous aime. Cela transpire des regards qu’elle vous porte, mais elle souffre de votre indifférence à sa peine. Vous avez peur, mais vous n’osez pas le lui dire.

Je lui réponds sèchement:

-    Que savez-vous de l’amour, vous?

J’ai dit ça comme ça. Par orgueil sans doute. Pour la première fois depuis mon arrivée sur ce banc, l’homme sans nez se redresse. Le haut du corps d’abord, la tête, le regard enfin, accompagnent le mouvement lent de ses jambes et le geste ressemble à celui de l’araignée autour de sa proie. Il me happe.

-    Je vais vous raconter... Avant de perdre mon nez, j’avais deux passions, la cuisine et une femme que j’aimais comme jamais je n’avais aimé. L’une n’existait pas sans l’autre.  Je me demande d’ailleurs comment j’avais fait, avant de rencontrer cette femme, pour cuisiner. Elle me touchait, elle m’inspirait. Il suffisait qu’elle me prenne dans ses bras, que je respire sa peau, pour inventer des recettes inconnues. Un seul baiser d’elle et le jour était plus grand. Elle était mon palais aiguisé, mon eau à la bouche, ma langue découverte, mon œil en éveil et ma mémoire infinie. Elle me dévorait tout vif mais, à chaque repas préparé, cuisiné, consommé, j’étais plus vivant que jamais.

 

Je l’écoute me raconter la cuisine et la femme, l’une et l’autre mêlées, comme si elles ne faisaient qu’une, le goût d’elle dans ses gestes, dans ses zestes, les saveurs d’épices douces dont elle gardait les traces après son passage, jusqu’aux parfums de ses nuits dans les jours de sa table.

-    Elle aimait les légumes au beurre, le fromage blanc et le Pinot de Marie-Thérèse Chappaz. Il y a une chose que je n’ai jamais su faire comme elle: sa tarte aux abricots. Lorsque je lui disais, elle me répondait qu’elle n’allait pas me révéler son secret le mieux gardé, celui qu’elle avait utilisé pour que je tombe dans ses bras. Et elle riait. Mais jamais mes tartes n’avaient le goût des siennes.

J’attends la chute amère, le moment de la fin, la disparition. Et il y arrive.

-    J’étais si heureux que je n’ai pas vu l’ombre dans ses yeux. Un jour, elle est tombée malade et elle a fané. On aurait dit un coquelicot arraché à la terre. Une méningite foudroyante... le lendemain, j’avais perdu le sens de l’odorat. J’imaginais que c’était mon chagrin, qu’il fallait traverser son absence comme un océan et que le goût des choses allait réapparaître après le deuil. Il n’est jamais revenu et je suis mort avec elle.

Il s’interrompt comme il a commencé. Abruptement. Nous restons silencieux longtemps. Je l’observe du coin de l’œil. Il donne l’impression de ne plus respirer.

 

J’entends Léa m’appeler sur la terrasse. De là où elle est, elle ne peut me voir. Je prends congé de l’homme sans nez. J’aurais voulu lui demander son nom, mais je ne le fais pas. Je lui dis je reviendrai, j’accompagnerai Léa voir sa mère et je passerai vous voir. Il ne m’entend plus.

 

Le vent se lève. En levant la tête, on distingue un ciel noir et cette odeur si caractéristique de l’orage en approche. Je rejoins Léa à l’instant où elle entre dans la voiture. Je suis le profil, la courbe du nez et l’amande des yeux. Je la regarde et lui dis:

- Je te fais à manger ce soir. Une tarte aux abricots, ça te dit ?

 

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