9782754810296

" Ces hommes qui avaient été tenaillés par la fatigue, fouettés par la pluie, bouleversés par toute une nuit de tonnerre[…] entrevoyaient à quel point la guerre, aussi hideuse au moral qu’au physique, non seulement viole le bon sens, avilit les grandes idées, commande tous les crimes mais ils se rappelaient combien elle avait développé en eux et autour d’eux tous les mauvais instincts sans en excepter un seul : la méchanceté jusqu’au sadisme, l’égoïsme jusqu’à la férocité, le besoin de jouir jusqu’à la folie. "  - Henri BARBUSSE

 

La première guerre mondiale est profondément ancrée dans nos esprits, nos mémoires collectives et individuelles. Nous avons grandi avec, fait nos classes, enterré les armes, déterré les obus et Ligne Maginot. Nous avons rendu plus qu’un hommage à ces milliers de soldats connus ou non, morts, blessés au champ des batailles européennes. Car n’oublions pas que cette guerre fut mondiale. Un vaste territoire où les baïonnettes ont transpercé les corps, les canons sonné les charges, les tranchées rempli les champs, les obus enterré les corps vivants de soldats.

Nous avons tous grandi avec un aïeul qui manque à l’appel et cela quelque soit les pays, quelque soit les continents, les nationalités,  les religions. Cette guerre a rempli les livres d’hommes mutilés, morts, victorieux, abattus et de femmes – mères courages, patientes, peureuses, folles, belles. Nous avons tous lu la force et la volonté de vivre de millions d’êtres, la peur au ventre, la trouille des retrouvailles, du retour à la maison après avoir vécu dans ce bourbier, la volonté de mourir aussi.
Et surtout nous avons tous en mémoire ces batailles. Celles de la Marne, de Verdun et de la Somme. La plus meurtrière. La plus inhumaine celle qui a marqué véritablement le visage de cette « der des ders ».  

 « J’ai choisi de dessiner le premier jour de la bataille de la Somme, car c’est à partir de ce moment que l’homme du peuple a cessé de se bercer d’illusions quant à la véritable nature de la guerre moderne. »

Joe SACCO a confectionné un véritable chef d’œuvre, une cathédrale d’humanité, une tapisserie aux points de crayons digne de Bayeux, la plus célèbre des tapisseries de guerres, d’invasions.
Conçue comme une grande fresque, il a représenté cette 1ère journée de bataille de la Somme allant du processus, de la genèse du conflit et des plans ourdis par les généraux aux cimetières où reposent croix et mausolées. Les villages traversés, les troupes de soldats la fleur aux fusils et aux visages souriants allant bouffer du bosch comme on tire dans les stands des foires, les canons qui soufflent, la grosse bertha qui répond et fait des ravages dans les tranchées recouvrant les corps d’hommes encore vivants mais morts de trouille.

la grande guerre

De nationalité australienne, Joe SACCO nous donne à voir la bataille du côté anglais. Il marque le pas, dessine d’un trait noir les milliers de visages qui ont arpenté cette terre, s’éloignant volontairement de TARDI et de ses superbes récits sur cette guerre des tranchées.
Et sa main trace un panorama de cette journée du 1er juillet 1916 comme une longue méditation, une longue quête de patience et de tentative de comprendre le pourquoi de cette boucherie, le comment en est-on arrivé là (si il y a un comment et un pourquoi).

Sous forme de dépliant, ce récit d’une journée de guerre se présente sans aucun dialogue. Ce qui en fait sa force, sa volonté de démontrer l’horreur de la guerre, de cette bataille de la Somme (et de toutes les guerres). Il représente les généraux concevant les plans de batailles (qui s’avéreront désastreux), les 1er bataillons qui marchent de villages en villages pour rejoindre cette contrée de l’Est français, les villageois qui les acclament et ceux encore aux champs tel l’angélus de Millet.
Il dessine point par point chaque visage de soldats inconnus qui ont combattu. Il n’oublie ni les latrines poisseuses, les camps, les chevaux qu’on achève, les cantines ambulantes, les morts qui jonchent les sols, les corps qui explosent, éclatent sous les obus tirés par les canons ou les premiers aéronefs. Il trace d’un trait fin et précis les camps retranchés ou les tentes médicales et de « premiers soins » qui ne savent plus où donner de la tête devant l’ampleur des corps mutilés.

Compact, on ne sait si la scène représentée est à quelques centimètres, mètres ou kilomètres. On pourrait comparer cette bande dessinée (mais en est ce vraiment une ?) à « qui est Charly » mais cela serait un mauvais jeu de mot. Charly est ce soldat qui est là peut-être blessé ou mort, le corps explosé sur un rebord de tranché. Charly est peut-être ce général qui arpente un jardin sachant les dangers qui grondent au loin. Charly est peut-être cet homme qui enterre les corps de soldats qui deviendront inconnus, des corps qui gisent de nos jours dans les cimetières qui bordent nos chemins et hantent nos mémoires. Qui est Charly ? Où est-il ?

 

Ce récit dessiné (je préfère ce mot de récit) est un magnifique réquisitoire, un pamphlet contre la guerre, les guerres, un plaidoyer pour la paix. Joe SACCO a réussi à nous rappeler cet héritage et les conséquences que l’homme oublie tellement il se croit immortel, au dessus, supérieur aux autres hommes, races, humains.  A noter qu'un fascicule est edité en version française et allemande et qu'une fresque longue de 7 mètres est représentée dans les couloirs du métro parisien, station Montparnasse.

 

Au moment où nous entendons de toutes parts, les armes et canons gronder, où l’inhumanité, la barberie... guettent les extrémistes de toute religion, où l’homme oublie que ce ne sont pas les soldats qui mourront mais des civils qui servent « d’écrans » (comme si un civil était une télévision, une toile de cinéma), il est bon de rappeler ce que fut ce 1er juillet 1916 quelque part sur la terre, quelque part dans un champ de boue et de terre.

 

 

 

La grande guerre est editée chez Futuropolis et Arte Editions et relire les nouvelles de Maryline MARTIN, les Dames du chemin.

 

Joe Sacco - The Great War in Paris Subway