Chapite 1 (extrait)

 

« Un rondin scié dans la longueur, du bois trapu, dégrossi, de la taille d’un obus, plus gros, moins gros selon l’époque des guerres. Du bois limé à l’usure, un demi-cylindre aux sections effritées. D’un côté, la face arrondie du tronçon sans plus d’écorce est creusée par une entaille en V – tellement pratiquée qu’elle commence à devenir un U, la lettre d’avant -, une échancrure brunie par les passages du cambouis dans laquelle circule l’amarre de la barque d’Ilias lorsqu’il la treuille sur la berge déclive. L’amarre varie. Si c’est une corde, le V (le début de U) ne s’en verra pas tellement entamé et quand c’est le fer, à force de frottements, l’échancrure s’arrondit, parce que c’est du métal, parce que le quinconce des chaînons fait scie, corrode la fente. Et chaque soir, retour des cabotages, quand le rafiot est mis à sec, Ilias tire ses prises du bateau, retourne d’un coup de pied le rondin sur l’autre face pour en faire une planche à écailler l’échine et le thorax des poissons.

Le premier soir d’octobre, grand denté, c’est un mérou bombé sur le billot, en bascule, ocelles arides, robe en pus, l’ouïe avachie, l’œil spermatique, les rayons épineux de sa queue agglutinés, les barbilles indignées au pourtour des lèvres, les crépines de sa ligne dorsale mouillées d’air, cette colle, un mérou roulant sa carcasse d’un bord à l’autre de la planche sous les manipulations de brosse d’Ilias. Il n’est pas le premier à la planche. Ilias est bon pêcheur, crétois, plutôt mécanicien par métier, mais chaque soir il met à l’eau sa barque plate et émiette les livrées devant sa maison, celle de sa mère, un corps d’écailles sur le rondin dans des jeux de nageoires rendues flasques à l’air, des battements pour rien, n’attrapant rien du nécessaire dans ce gaz rare, indébrouillable, ce théâtre atomique auquel il ne comprend rien depuis qu’il s’est fait élinguer hors de l’eau, deux heures à décéder sur la peinture (car il est  mort), dans cette évanescence, un fichu fluide à l’état pur, un mécompte d’oxygène dans le mélange, pas les poumons nécessaires pour attraper l’essentiel à portée, passée au sang, occlusion. Drôle de drame, impayable rascasse à la planche. Ilias l’a vidé, aussi le poisson rend sous la brosse des sons creux de cartilage sortis depuis l’estomac para la gueule, en plus des biles intestinales entortillés sur sa grande entaille ventrale, de veinule à l’air, d’un rouge bleui, des glaires marines sorties par l’arceau des mâchoires enguirlandées de dent pointues. Tout canin, il n’offre dans sa grimace posthume aucune molaire ni véritable incisive ; en fait de dents il n’a qu’une ligne de petits pointeaux similaires, peu décroissants. Il rit de vaine menace, teigne à leine gueule, hors de lui, défendant la vie qui l’a quitté tout l’après-midi. Et le premier soir, Ilias écaillant sur son demi-billot de bois se souvient de ce qu’il apprit contre les rochers de la côte, une chose, la promesse d’un bruit. »

 

Où comment être entrainée dans une histoire où l’art de la gestuelle et de la poésie sonne à chaque phrase. Je continue ma lecture… A plus tard

 

Michel Jullien – Yparkho (Edition Verdier – 137 pages – 13,50€) - Et retrouvez le chapitre du samedi soir chez Mina et ses futiles bavardages et chez Anne et ses délicieux Mots

 

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