un thé pour yumiko

« Vous voyez combien la vie est éphémère ? Donc profitez-en bien tant que vous pouvez... Il faut savoir faire les bons choix. Parce que la vie a une durée limitée. Nous changeons tout le temps... De même que nos ambitions, nos désirs et nos objectifs... L'important, c'est de trouver quelque chose d'immuable en soi. »

Il m’aura fallu deux lectures pour comprendre, cerner les subtilités et les aquarelles de cette bande dessinées. Il m’aura fallu comme un chemin initiatique, une perte d’identité pour entrevoir la délicatesse, la grâce et l’émotion de cette histoire de quête, de vie, de soi. Un chemin d’introspection, un sentier, un jardin, un théâtre qui nous est propre. Un thé à la saveur exotique.

Yumiko est japonaise mais vit à Londres depuis une dizaine d’année. Graphiste, elle est devenue une vraie anglaise malgré les difficultés rencontrées comme tous expatriés, émigrés. Le Japon est loin. La vie dans cette ville, son melting-pot, son agitation, sa culture, son énergie, ces possibilités, tout est fait pour plaire à Yumiko. Elle a fini par se créer son monde, son « espace à moi » ; elle s’est intégrée. Londres est sa ville.
Mark, son boy friend, lui fait pourtant remarquer son manque d’intérêt lorsqu’elle croise d’autres compatriotes, comme un rappel à ses racines, comme un refus de se reconnaitre dans ces visages, ces attitudes. Pour toute réponse, Yumiko se cache derrière le fait d’être elle-même une étrangère, d’avoir développé « une phobie » made in Japan, une fuite à sa propre identité, son propre pays ; ne pas se retourner, y revenir.

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Puis un soir de vernissage dans une galerie, le choc. Un appel du Japon qui lui annonce la mort de son père dans un accident de montagne (sport vénéré au Japon). Un père qu’elle ne chérissait pas plus que cela, qui lui était devenu étranger ou du moins pas celui qu’elle espérait. Un père qui vivait dans les valeurs traditionnelles alors que Yumiko rejetait cette société où la femme demeure au foyer et cela quelque soit son rang ou son niveau d’étude. Un père à l’opposé de ses valeurs.

Cette perte amène Yumiko à faire un chemin en elle, à revenir vers cette terre, ses racines, à se confronter à son propre jardin intérieur, son théâtre de No. Comme ces comédiens qui évoluent sur les scènes japonaises, elle fait tomber son masque, ce visage sans émotion, neutre, se confronte à sa propre identité, sa culture, fait briser mur et famille. Un chemin de pas japonais qui l’amène à trouver sa propre identité, loin des volontés familiales, de la destinée qu’on lui avait tracé. A être elle, tout en conservant ses racines, son identité japonaise en terre londonienne.

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Toutes les émotions liées à l’introspection sont évoquées dans cette subtile bande dessinée. Le culte bouddhiste et les rites liés à la crémation, la codification du théâtre de No et ses acteurs qui évoluent sous des masques blancs sans véhiculer un seul sentiment, les traditions familiales qui pèsent, les envies parentales de voir évoluer dans les yeux de leurs enfants les rêves inaboutis.
Et ces dessins, cette aquarelle, un lavis comme pour mieux faire ressortir cette eau qui est en nous. Une aquarelle douce, délicate, diluée. Un rappel aux influences orientales dans le maniement du pinceau et occidentales dans la présentation des sujets. Déracinement et recherche identitaire.

 

C’est un très beau récit initiatique que nous offre Fumio OBATA. Une quête qu’il faut prendre le temps de lire, de déguster, de s’imprégner. Une lecture qui mérite que l’on s’y penche à deux fois comme pour mieux s’interroger, comprendre toutes ces subtilités, cette quête et trouver son identité. En faire sienne. Une belle claque esthétique.

  

A retrouver chez Lucie qui met de temps à autres les Coudes sur la table et chez Moka qui décidement me me fait saliver devant ce beau et sompteux billet

 

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