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«  San…, le 06 octobre

Ma chère Louise, […]

Toutes ces années, j’ai relu tes lettres, et je t’ai enfin comprise. J’ai revécu tes mésaventures, toutes ces révoltes avortées, tous ces espoirs qui n’étaient que du vent, un miroir aux alouettes, le piège tendu par la réaction et le conformiste à une âme juvénile et emportée. Je t’ai vue seule et forte, et je me suis vue moi aussi avec toi. J’étais trop égocentrique pour te comprendre, ce n’est que trop tard que je t’ai lue comme un livre. Toi aussi tu étais une idéaliste, une grande rêveuse qui se souciait de la réalité comme d’un détail importun. Tu as été dévorée, tout comme moi, plus que moi, car tes idéaux étaient plus nobles, plus courageux.
[…]
Ce n’est pas notre manière d’agir qui était erronée mais nos personnalités qui étaient trop romantiques. Nous sommes si loin l’une de l’autre et pourtant, je ne me suis jamais sentie aussi proche de toi, aussi semblable. […] Nous voulions tout, nous n’avons rien eu. Nos âmes pures et romanesques aimaient les livres du 19ème siècle, nous voyions la vie comme des héroïnes de livres sans voir que la société avait changé, qu’il ne suffisait pas de dire « à nous deux » pour vaincre. »

Renée »

 

Bon sang, il ne m’arrive pas souvent de le dire mais « Putain de livre ». « Putain de bouquin » ouais. J’en frissonne encore, revendique haut et fort qu’il est extrêmement puissant, fort, ciselé, subtil, romantique dans son écriture et dans l’idée première du romantisme. Il est un vrai cri de révolte, de finesse, de volonté de vivre, d’être dans une justesse de société, un éclat de bombes humaines, celles que tu tiens dans ta main et qui est juste à côté du cœur. « Putain de bouquin »
Je ne sais comment je vais pouvoir vous en parler, mais je me dois absolument de vous faire découvrir ce premier roman « Les insoumises » de Celia LEVI.  Un livre que l’on pourrait qualifier de jeunesse désabusée et infirme, un livre qui pourrait n’être lu que comme un cri de jeunes en marge de la société. Mais il est bien plus. Il est juste ce livre qui fait qu’il est nous. Vous comme moi. Nous, oui, humains.

Louise et Renée. Renée et Louise. Deux amies inséparables mais que la vie va embarquer chacune de son côté. Renée part en Italie tandis que Louise reste à Paris étudiait l’histoire de la révolution française.
Mais on ne raye pas une amitié par une simple distance. A l’heure où la technologique nous donne la possibilité de communiquer grâce aux mails ou sms, Renée et Louise puise dans la correspondance leur force de vivre. L’une et l’autre épanche leur rêve de vie, d’une société où enfin elle trouverait leur véritable place.

« Ce qui est beau dans l’écriture c’est justement l’attente. J’aime attendre tes lettres, j’aime déchirer les enveloppes, déchiffrer tes hiéroglyphes »

La nonchalante et mélancolique Renée cherche à devenir la plus italienne des italiennes. La dolce vita en ligne de mire, son cinéma, ses caricatures extrêmes des films des années 50 de Cincinnati, Pasolini, Scola, Visconti… « Je passe des journées de grandes solitude, je reste dans mon lit à contempler le plafond car ici personne ne sait que j’existe, rien ne m’attend à l’extérieur, c’est à moi seule d’exister ».

Elle découvre, cheveux au vent, la douce Italie et ses odeurs enivrantes d’ail, de tomates, La Toscane, la Lombardie, les Pouilles… « Au lever du jour, le spectacle état magnifique, surtout en passant de la Toscane à l’Ombrie, l’aube illuminait doucement les cyprès. Au loin on pouvait apercevoir des villes à l’abandon. […] Je cherche juste à trouver ma place, à être heureuse. Le monde ne me satisfait pas plus que toi. Je me plais à la transformer en imagination. » 

Frivole, romanesque, apeuré par la solitude, elle capture, relaie tous les instants que la vie peut lui procurer et en tire de longues lettres qu’elle adresse à Louise, sa meilleure amie, celle qui lui parait loin d’elle désormais mais qui est son point d’ancrage dans la vie. Louise si perdue dans cette société. Louise qu’elle ne comprend plus.
« Je ne fais absolument rien d’autre que d’être avec lui et n’en ressens aucune culpabilité. Je suis au jardin des délices et finalement je ne vois pas en quoi profiter pleinement des plaisirs de l’amour représenterait une faute. »
« J’aimerai pouvoir me dédoubler, passer mes journées avec lui et le soir te rejoindre sur les barricades, comme dans un conte des Mille et une nuits. »

Car si Renée est une épicurienne, Louise elle, devient de plus en plus radicale. D’une simple étudiante révoltée, elle devient une révolutionnaire, une radicale de la société et va même au-delà des extrémistes. « Je me perdrais à essayer de trouver un ailleurs, mon destin est scellé.[…] Je n’apprécie pas que tu es vivante et que justement tu n’es pas révolutionnaire. Ton excentricité s’est de ne pas l’être »
Elle s’engage dans une véritable guérilla contre le genre humain, n’hésitant à intégrer des groupuscules d’extrêmes gauches, à mettre à feu et à sang les rues de Paris, à s’infiltrer dans les clans et à croire en une autre société, une société idéale qui se serait construite sur et dans la douleur. Elle ne croit ni aux grandes « révolutions du peuple » par le peuple, ni aux grands penseurs maoïstes, communistes ou trotskistes.

« Le travail tel qu’il est envisagé par la société est contre nature, il n’est là que pour détourner l’homme de la pensée. Il ne produit aucun bien. Il est avilissant. Nous devenons nous-mêmes de la marchandise. […] L’individu n’a de place qu’en tant que consommateur, chaînon inerte dont l’existence n’est fonction que de sa capacité à acheter. »

Louise Michel, Rosa Luxembourg, Simone Weil, elle endosse toutes ces femmes et devient une anarchiste, une révoltée de ce monde. Elle vit pleinement, sans limite et selon ses inspirations : l’engagement, le combat selon Marianne, sur les barricades, le pavé à la main, les gaz lacrymogènes dans les yeux.

" tes yeux sont obscurs et souvent je me demande ce qu'il y a derrière. Je crois que c'est un de tes grands charmes cette façon intense de regarder les choses ou les êtres sans qu'on puisse jamais savoir quelle pensée te traverse l'esprit ; quelquefois,  aussi, tes yeux se voilent et il sembleraient que tu es ailleurs. Pour moi tes yeux sont ceux que tu as de plus beau parce qu'ils te correspondent tout à fait. "

Aussi dissociables qu’amies, Renée et Louise retracent cette nostalgie, cette incapacité à trouver leur place dans cette société où l’individu est roi, où pour réussir il nous faut posséder, consommer sans cesse, devenir plus royaliste que le roi, montrer des dents, consentir aux sacrifices et réduire à néant tout être sur son chemin.
Elles vivent, se brûlent, aiment sans contrepartie, rêvent d’un possible, se rebellent contre le système, contre elle aussi. Elles osent sans limite pousser les portes et au-delà de leurs idéaux. Elles se battent chacune à leur façon, avec leurs propres armes. Elles s’enhardissent de courage et de volonté, l’une dans la vie artistique, l’autre sur les barricades. L’une se sert de sa plume, pinceaux, ennui, l’autre de ses mains, de ses cris, de sa révolte. Pasionaria chacune à leur façon.

« Dans un de ces romans que nous affectionnions tant, il serait dit que nous nous sommes écrit de loin en loin, que tes illusions perdues t’ont poussée à accepter la voie tracée par tes parents et que je voyageais beaucoup. Mais il en est autrement. »

 

Un roman mille fois beau et servi par une plume maitrisée, ciselée, incroyablement fine, d’un romantisme à la Rousseau, aux plus grands révolutionnaires du 19ème siècle.
Il y a des livres qui nous emportent dans un tourbillon, dans un véritable vent de révolte, d’écrits, de cris mais surtout de vie. Il y a des romans qui sont, oui, urgent à lire, à découvrir. Des mots lus qui nous laissent à la fin comme une formidable rage, une boulimie, un cri « Viva la Vida » et d’envoyer paitre tous ces beaux penseurs, moralisateurs, codeurs qui peuplent notre société. Un petit bijou qu’il vous faut absolument découvrir, lire, la rage au ventre, la vie comme compagne d’errance, la beauté à chaque instant comme bonheur capital. Un magnifique ouragan, typhon, tsunamis.

 

" Finalement, nous sommes toutes les deux déraisonnables ; toi tu es une idéaliste, tu penses vivre dans la réalité, du moins pour elle, tu crois que tu vas pouvoir changer le monde toute seule alors qu'en fait tu rêves éveillée, moi je suis une évaporée, qui recherche le bonheur à tout prix, et le plaisir comme une forcenée. Qui aura raison de la vie ou de nous ? "

 

Merci à Charlotte l'insatiable pour cette somptueuse découverte