la-plus-que-vive-8847« Tu es la personne la plus saine que j'ai jamais vue. Tu as voulu ce que veulent toutes les femmes depuis le premier jour du monde, tu as voulu la liberté et l'amour, l'amour ouvert dans la liberté, la liberté exercée dans l'amour. C'est impossible ? Oui c'est impossible; et pourtant tu l'as vécu et tu n'as jamais renoncé à le vivre. Cela n'empêchait pas les blessures et les impasses. Même les femmes libres ne sont jamais tout à fait libres. Elles vivent toujours entre deux guerres »

 

Que vous dire de plus que je n’ai pas dit sur Christian BOBIN. Que vous dire de plus que sa plume fragile, gracile, solide, douce, poétique, réconciliante, silencieuse ? Que vous dire de plus que cette longue balade, marche littéraire, ce fragment de vie, cette dégustation de chaque mot, cette écoute merveilleuse de la vie qui coule dans ces pages lues ? Que vous dire de plus que ce parfum de l’encre, du doux bruit de la feuille que l’on tourne, de ce foulard de soie bleue porté autour d’un cou, de ce samedi 12 août 1995 où la vie s’échappe du corps de Ghislaine, sa compagne, sa muse.

J’aimerai vous susurrer qu’il vous faut absolument plonger dans ce livre bijou. J’aimerai vous dire qu’il est impossible à vous résumer tellement il se lit d’oreille en oreille, se chuchote comme on chuchote « je t’aime » dans l’oreille amour, amie. Il est une vraie douceur à entendre, regarder, aimer, lire. Il est lui, il est elle, il est nous.

J’en ai cornée les pages, j’en ai déposée les mots au creux d’un carnet. J’en ai posée des regards à travers une fenêtre entre deux phrases, comme pour mieux savourer chaque lettre, syllabe lues. Et encore une fois je suis incapale de vous le résumer. Tel est C. Bobin. En parler, c'est dévoiler toutes les étoiles qui tombent du ciel, le trait d'un dessin, casser la poésie, le rêve.

« Tu as un visage paisible, les yeux fermés comme au plus fort d’un songe, au bord de résoudre un très ancien problème. Je ne se sais pas si tu as trouvé le fin fond de l’énigme. Je sais que, ta vie durant, tu n’as cessé de vouloir répondre à cette question, toutes les autres étant secondaires : qu’est ce que l’amour ? C’est ta noblesse de ne t’être jamais satisfaite d’aucune réponse. Même lorsque tu formulais quelque chose à ce sujet, c’était de manière interrogative. Je viens de relire une carte que tu m’avais envoyée, représentant le baiser de Rodin. Au dos tu m’écrivais ceci – ce n’est pas moi, c’est toi qui soulignes les deux mots : « Je voudrais que toute la vie soit ce baiser sublime, le plus beau – nature, enfants, promenades, et le plus dur – travail, vie sociale. Même les disputes entre les amants devraient être à l’image de ce baiser. Tout ne serait-il pas gagné si ce baiser embrassait la plénitude et le manque éternel ? »

« La plus que vive » est cette rose cachée au creux de notre cœur, âme. Il est enfant, mère, sœur, compagne. Il est juste ce moment où l’on se rappelle que la vie est le passage de notre existence sur terre, qu’elle est la prolongation de la naissance et le début d’un autre état. La mort n’est que la transition, un état qui nous mène vers une autre quête. Nous passons de pièce en pièce, de jardin en jardin. Mélancolie superbe d’un automne où l’on se pose dans un endroit lumineux, calme, silencieux et serein.

« Je t’aime – cette parole est la plus mystérieuse qui soit, la seule digne d’être commentée pendant des siècles. A la prononcer elle donne toute sa douceur, à la prononcer comme il faut, en silence, au secret de ta mort fraîche : le e du dernier mot ne s’entend presque pas, il bat des ailes et s’envole, je t’aime Ghislaine, il est hors de question de mettre cette parole à l’imparfait […], je t’aime cette parole vive et le temps de la dire couvre le temps entier d’une vie, pas plus, pas moins. »

Que vous dire de plus ! « La plus que vive »  est un de ses plus beaux recueils de vie, qu’il m’a tout simplement subjuguée par cette folie de vivre, encore et toujours, de l’amour au-delà de la mort, de cette liberté absolue, de cette amour-gaieté-désespoir, cette intelligence de « proposer à l’autre ce qu’on a de plus précieux, en faisant tout pour qu’il puisse en disposer – s’il le souhaite, quand il le souhaite. L’intelligence, c’est l’amour avec la liberté. » Certains livres sont essentiels, changent une vie « quand ils la changent c’est pour toujours, des portes s’ouvrent que l’on ne soupçonnait pas, on entre et on ne reviendra plus en arrière ». L’amour, la gaieté, la liberté, la vie avec toutes ses émotions. La plus que vive en fait largement partie « on n’a pas toujours besoin des mots de l’amour pour parler d’amour, on a besoin du grave et du léger, pas du sérieux, surtout pas du sérieux, grave et léger, larmes et rires. »

« Il y a mille façons de parler aux morts. Il fallait la folie d’une petite de quatre ans et demi pour comprendre que nous avions peut-être moins à leur parler qu’à les entendre, et qu’ils n’avaient qu’une seule chose à nous dire : vivez encore et toujours, vivez de plus en plus, surtout ne vous faites pas de mal et ne perdez pas le rire. »

 

A écouter l'émission de Laure Adler : http://www.franceculture.fr/emission-hors-champs-christian-bobin-2013-04-22 et retrouver chez Asphodèle le plus beau des billets sur ce recueil.

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