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En Hongrie, vous vivez toujours auprès d’une frontière. Le pays le veut ainsi. Il y a la frontière, puis un fleuve, une grande plaine et l’autre frontière. Nous n’avons pas choisi.

En 1919, les trois quarts de nos territoires furent confisqués. Depuis, nous sommes tous frontaliers. Derrière ma fenêtre, la Slovaquie s’étire. L’Ipoly  s’écoule, mince. Sa vase est profonde. Ses berges sont brûlées. L’Ipoly est la frontière. Large d’un homme allongé. A sa gauche, à sa droite, deux églises. En tout point, identiques. Nos sermons sont en hongrois. Les leurs, en langue slave. Nous sommes heureux, ici. Notre communauté minuscule ne connaît ni cohue, ni progrès, ni l’avidité. Le futur se noie dans l’Ipoly. Nous vivons heureux, ici. Nos maisons peintes cachent des cours arborées. Nous n’aimons pas montrer nos richesses. Les nôtres sont végétales. Dans l’unique rue du village, des pruniers rythment nos pas. Nous avons une poste. Nous avons une épicerie. Nous avons un bus. Le bus mène à une gare, où patientent des trains pour n’importe où dans le Monde. De ce fait, nous ne sommes pas si isolés que cela. Ce n’est qu’un sentiment, exalté, peut-être, par la succession des champs de blé jusqu’à vision morte.

Un hôpital ferme notre village. Ses patients sont des enfants. Menés par les ambulances, à peine issus de l’utérus maternel. Lukàcs y est garçon de salle. C’est ainsi que j’ai appris comment certains parents jettent leurs enfants, ici, à l’extrême pointe de notre pays, à peine leurs premiers cris poussés. Des parents terrifiés. Vaincus. Un formulaire. Une signature. Et les ambulances de la grande ville les conduisent  ici, continuer ou finir leurs brèves, brèves vies.

Ces enfants sont ce que j’ai entraperçu de plus étrange. Je ne sais pas. Peut-être que dans notre capitale, celle qui enjambe un fleuve, notre fierté, avec ses bains turcs, ses immeubles art nouveau – peut-être que dans cette ville vivent des choses plus insolites encore. Peut-être ont-ils trop de choses insolites pour nous les envoyer.

Hofehér : deux cents habitants, une rue unique : dernière extrémité Nord de la Hongrie.

  

Eva Kristina Mindszenti

 

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