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« J’aurai voulu être une femme qui ne s’emmerde pas avec tout ça. Une femme qui sait. Et qui ne se laisse pas assaillir par les petits chagrins. Une sorte de mère Pocahontas, rusée et joyeuse qui sauve sa tribu du monde entier. J’aurai voulu partir, loin, chercher dans la nuit du désert comme Laurence d’Arabie, le héros de mon dernier dessin. Etre un bourlingueur, me mêler aux indigènes avec un turban sur la tête et boire du thé brûlant et très sucré. Avaient-ils des enfants ces deux là ? Non, bien sûr. Alors, ils ne pouvaient pas savoir ce qu’était que cette décharge torride qui me brûle le ventre quand je regarde mes bouts d’homme dormir. Cet amour ardant. Cette peur de les imaginer malheureux.  Est-ce un sentiment pour un aventurier ? Qui peut braver les tempêtes et sauver le monde   avec ce feu là dans les entrailles ? Cet ouragan pire qu’un tsunami qui vous déracine à l’intérieur, vous fait faire n’importe quoi, crier, courir à quatre pattes, chanter, gagatiser, rire et pleurer. »  

Pas évident de parler d’un livre qui dévoile une partie de ce que je suis. Pas évident de vous résumer une histoire, un roman quand le personnage principal n’est autre que moi. C’est d’ailleurs troublant, à la fois merveilleux, extra-ordinaire et intimidant, intime, rare.  « Je ne sais pas très bien par où commencer… C’est déjà un commencement, non ? » 

L’histoire d’un zèbre, un animal en voie de disparition ou non au contraire peut-être en voie de développement. Je ne sais mais un animal difficile à approcher, sauvage,  hautement sensible, vivant en troupeau et solitaire en même temps. Un animal fragile, émotionnellement beau et intransigeant, respectueux et emplis d’une idée de la justesse, du juste (et non pas de la justice). Un animal troublant par son approche du profond, des émotions, des sensibilités.
Un animal zébré, à la crinière sauvage, indomptable et au regard emplit de bonté, de chaleur, de tendresse. Bref, un animal qui me ressemble étrangement. 

«  Je marche. Je regarde le ciel. Je vois mille ciels. Des tortues dans les nuages, des dragons aussi. Je regarde le sol. Il y a de nombreux sols, des bruyants et des silencieux. Entre les deux il y a des jours clairs et des nuits sombres. A l’infini. Et moi au milieu du cercle, sans fin. Je me dis que l’infini n’a pas de sens. Les mots, leurs couleurs, le bruit des murs et les odeurs des passants, le goût du vent, tout se bouscule et m’envahit. Je laisse faire, c’est un bon début. »

L’histoire de Thomas, non de Martin, enfin de Martin, Thomas et de Mamiléa (mère de Thomas qui est le père de Martin surnommé Marty, vous me suivez là ?).
Donc c’est l’histoire de Martin, 15 ans, six mois et quelques jours, Martin qui vient de recevoir de la part de sa grand-mère (Mamiléa donc) un livre destiné à lui seul, un livre où le personnage principal est son père, Thomas, un père fantasque, secret, colérique, ultra sensible, à l’intelligence émotionnelle hautement développée, un père qui a été ce que l’on appelle un enfant surdoué, un enfant au Haut Potentiel, un HP, un zèbre.
Un enfant à l’arborescence d’idées qui n’en finissent pas, un enfant qui ne supporte pas de voir le monde ne pas fonctionner comme il le voudrait, un enfant qui ne se reconnait pas dans cette grande cour de récré terrestre.

« Etre HP ? Etre HP, maman, ça fait mal et personne ne le voit »

Bref un enfant que nous pourrions qualifier d’inadapté à notre jungle, d’handicapé par non pas une inaptitude physique ou mentale mais par ses émotions ultra développées, ultra sensorielles.
Si tout d’abord, il croit en une drôle de farce faite par sa grand-mère (en 2049 les livres on été remplacé par des hologrammes), Marty comprend vite que ces feuillets regroupent non seulement l’histoire de son père, mais aussi celle de Mamiléa et la sienne surtout. Car si être un zèbre est un peu plus facile à vivre en 2049, c’est grâce en partie à toute son histoire personnelle, celle qu’ont vécu Thomas et sa mère avant la Grande Bascule, avant  Zebraska. 

Thomas, cet enfant qui apparait ringard, malade, solitaire recherchant la compagnie des autres individus, se perdant dans le fil de ses émotions exacerbés. Thomas qui n’arrive pas à se faire sa place et qui est regardé d’une drôle de façon car zébré, différent des autres enfants, adolescents. Thomas qui se cherche, qui cherche à trouver son chemin en traçant des lignes, des droites et des univers propres à sa créativité, son monde. Thomas cet enfant au Haut Potentiel émotif et intellectuel

Puis il y a Mamiléa, une mère aimante. Une mère perdue dans les frasques et tourments de son fils, qui nage, surnage, se noie dans l’amour qu’elle lui transmet. Une mère qui cherche par tous les moyens à redonner confiance et tendresse à Thomas quitte à se perdre elle-même en singeant les mères dites modèles.

« Je suis la génitrice de Caliméro, l’artisan de ses jours torturés. J’aimerai lui dire que je regrette, que je n’ai pas fait exprès. » - « J’adore quand elle rit. Et les ridules sur son front, sont-elles mon œuvre ? Des soucis pour moi, des sacrifices, de la patience, tout cet amour donné sans condition ? »

  

Pas facile de vous en dire plus. Pas facile car il faut plonger dans ce monde où l’ultra sensibilité, la précocité, l’émotion sont à chaque coin de page. Un monde extra-ordinaire, un monde où se côtoie la vie avec toutes ses palettes émotives, la vie avec un grand bol d’air, une plume sensible, sans prétention, tendre, douce et à la fois fantaisiste, riante, démystifiante. 
Car qu’est qu’être Zèbre ? Qu’est ce qu’un zèbre ? Outre qu’il est un animal à la robe sympathique et bariolée, un zèbre est avant tout un enfant puis un adulte à haut potentiel émotif. Pas facile de vivre et de gérer ces émotions au quotidien quand tout vous arrive à puissance décuplée, quand l’instabilité émotionnelle est votre compagnon, votre humour votre principale amie de survie. Pas facile de porter cette robe rayée quand la mode est à la robe unie, celle qui ne fait pas de vague et s’intègre parfaitement dans le paysage moderne de la tendance invisible et sortante du lot. Pas facile de devoir ressembler au troupeau lorsque cet animal est sauvage, farouche, observateur, extra-ordinaire et généreux de part sa présence et son écoute envers la vie.

 

Isabelle Bary a retracé ce parcours avec une plume malicieuse, tendre, emplie de vérité et d’une belle puissance verbale démystifiante. En assénant ces vérités, elle replace ces enfants sur un pied d’égalité avec les autres ; elle en fait des héros attachants, beaux, légers et souriants. Une véritable bonté, des yeux et un cœur qui pétillent, des mains à profusions qui se tendent pour mieux les caresser. Un roman choral entre une grand-mère et son petit fils à 30 ans d’intervalles.
Alors même si j’y ai trouvé peut-être quelques longueurs, ce roman est délicieux, démystifiant, tendre, bon, doux et surtout décomplexant pour toutes les mères ayant des enfants HP, des zébrons et zébrettes. Un roman emplit d’énergie, emplit de sourires, de générosités, ce qui dans notre société fait un bien fou.

Et juste un dernier mot : ce roman dès sa sortie, je le voulais. Je savais qu’il serait pour moi, qu’il était moi. Il l’a été le jour où j’ai eu l’opportunité de croiser à la foire de Brive Isabelle Bary. Cela a été une très belle rencontre, celle qui fait que l’on se sent moins zèbrette ou du moins reconnue comme telle, comme un être à la sensibilité belle et merveilleuse, où les mots entendus prennent toute leur consistance, valeur, où les odeurs perçues sont celles reliées à l’amour, la tendresse, où les regards échangés sont ceux qui ressemblent à une constellation et où le toucher et le gout du livre prennent cette dimension incroyable de la beauté du geste. Merci Isabelle Bary d’avoir croisée ma route zébrée ce jour là. Elle était belle cette jungle, un chouette safari multicolore et rayé.  

« Je crois qu’un livre infuse une énergie à celui qui le lit. Qu’il lui donne une sorte d’assurance en la vie. Personnellement, c’est un peu comme s’il m’insufflait un mouvement quand je me sens figé ou impuissant. Il me procure la sensation qu’on ne subit pas sa vie, mais qu’on l’invente. Et quand je tourne les pages, une  impression grandit, celle que plus rien n’est impossible. Ce  n’est pas que tous mes tracas s’effacent ou que ma vie semble plus fun, mais imaginer les personnes vivre la leur telle qu’elle est, imparfaite, me laisse une force. Un écho. Une intuition que mon existence aussi pourrait être lue comme une histoire. Cela me réconforte. Oui… me libère. »

 

A retrouver sur le site des Editions Luce Wulquin et d'Isabelle Bary