1601491_10205674460926561_1630211315613291211_n

« Si ta mère n’avait pas sombré, qui aurais-tu été ? Souvent tu t’es posé cette question. Un jour, tu as écrit un texte dans lequel tu faisais se rencontrer deux hommes d’une trentaine d’année. Ils ne se connaissent pas, appartenaient à des milieux différents, mais ils avaient beaucoup en commun. L’un était écrivain autrement dis toi-même, et l’autre était celui que tu serais devenu si le destin t’avait imposé de rester dans ton village d’origine.
[…]
Un jour, il te vient le désir d’entreprendre un récit où tu parlerais de tes deux mères.
L’esseulée et la vaillante
L’étouffée et la valeureuse
La jetée-dans la fosse et la toute-donnée.
Leurs destins ne se sont jamais croisé, mais l’une par le vide crée, l’autre par son inlassable présence, elles n’ont cessé de t’entourer, te protéger, te tenir dans l’orbe de leur douce lumière. »

Oh bon sang ! Oh ce livre, ce recueil, ces mots ! Que vous dire que mes émotions ne pourraient vous dévoiler. Que vous dire à part somptueux. Juste somptueux, magnifique. Et encore cela est peu. Peu tellement il est fort, beau, sombre, éblouissant, criant, vivant, à fleur de peau, de cœur, de mots, d’émotions, silencieux, lui, elle, vous, moi.

Lambeaux de Charles Juliet…  
Que vous dire ?
J’en suis, je crois incapable.

Incapable de vous retranscrire tout ce que j’ai lu dans ce recueil, dans cette suite de mots écrits à la flamme d’une âme. Un livre qui nous livre le plus intime : les lambeaux d’une vie que l’on fuit, que l’on désire mais renie, que l’on poursuit pour un jour ne plus y croire, se laisser déposséder, tomber pour ne plus retomber, tomber ou se relever, exister, être soi, vivre. Qui sait ?

Lambeaux comme une étoffe déchirée, une page que l’on brûle, que l’on lacère de coups de ciseau, de coups de couteau, une peau que l’on griffe, des mots qui nous tuent, nous étouffent, nous empêchent de vivre, nous poussent à chercher toujours et encore.
Lambeaux comme une bataille que l’on se livre pour exister, se libérer de l’enfant qui nous habite, de la femme/de l’homme qui crie en nous, de celle qui nous a bercée, donnée naissance, de celle qui nous a élevée, fait vivre, de ce que l’on cherche à connaitre, à fusionner et se délier.
Des Lambeaux de notre histoire qu’il est difficile de se séparer et qui pourtant nous fait devenir Nous. Nous intégralement. Nous totalement.
Lambeaux comme des fragments de vie, comme une greffe, un morceau de tissus qui nous fait renaitre, revenir, nous donne le droit d’exister, de croire en soi, d’oser et de faire notre histoire, de nos hontes, de nos corps empêtrés et de nos âmes recroquevillées de douleurs, de souffrances, de formidable morceaux de vie, de lumières, d’existences. 

Lambeaux ou l’histoire d’une enfant, d’une jeune fille, d’une femme, d’un garçon devenant un homme.  

L’histoire d’une femme qui aurait voulu crier les mots qui sont en elle. Ceux qu’elle retient depuis sa plus tendre enfance. « Faisant dévier mes chemins il m’a déchiré et il a fait de moi une horreur… ». Ceux qui l’ont fait mettre à l’écart, ceux des blessures secrètes, ceux de son amour mort sous une pluie d’été, ceux que l’on ne dit pas car chez ces gens là on ne parle pas, on se tait, on fait vœu de silences pesants. Ceux qu’elle crie dans le silence d’une campagne ou d’une forêt de hêtres. 

« Un soir été, tu t’échappes en cachette avec une couronne sous le bras. Tu déplies celle-ci au milieu du pré, t’étends sur le dos et passes la nuit à contempler ce ciel où frémissent des millions d’étoiles. Tu interroges, scrutes, demeures longtemps dans une stupeur émerveillée. Puis soudain la foudroyante conscience que tu n’es rien. Qu’un être humain n’est rien. Que ta vie n’a pas plus d’importance que ces brins d’herbe pris entre tes doigts. »

L’histoire d’une femme qui donne naissance à 4 enfants dans un monde paysan de la France que l’on pourrait qualifié de profonde. Une femme qui ne trouve pas sa place dans un monde qui la défait, la dilue, lui fait perdre réalité, saveur, existence. Un monde où elle s’ennuie malgré la présence de ses sœurs, de ses enfants. Et les silences, ce silence, ces silences.
Ceux qui font trop mal à force d’avoir été ensevelis en soi. Ceux qui empêchent de dire « j’ai mal ».  L’histoire d’une vie de souffrance, d’un mal être que l’on nomme dépression de nos jours mais qu’à cette époque on ne nommait pas, ou du moins on taisait, on enfermait dans un hôpital psychiatrique et que l’on laissait mourir à petit feu, d’isolement, de silence, de faim. 

« je crève
parlez-moi
parlez-moi
si vous trouviez  
les mots dont j’ai besoin
vous me délivreriez
de ce qui m’étouffe » 

L’histoire d’une femme, ton histoire. Toi. Celle que tu as appris à connaître bien après que l’on t’ait caché la vérité. Ton histoire, celle qui fait que tu deviens toi, cet homme qui fut un enfant placé dans une famille. Une famille qui t’a élevé comme son propre fils. Une famille, une mère qui t’a reconnue comme les siens, qui t’a donnée la force de vivre, de bâtir, de grandir, d’affronter les jours de défaites, de vaines tentatives de liberté, de croyances. Cette femme que tu as aimé comme une mère.
Toi, l’enfant devenu homme et qui tente de devenir toi. Toi dans un monde où tu t’ennuies, ne reconnait pas, ne veux pas. Toi qui te sens trahie, qui te situe à l’opposé de cette vie que tu t’infliges et dans lequel tu étouffes.

« Quelque chose en toi que tu ne saurais nommer t’impose de te préserver, de rester lucide, de ne pas te laisser influencer par ce qu’on vous inculque. Souvent tu te fermes, te retires  au plus reculé de toi-même, là où nul ne peut t’atteindre, faire pression sur toi, te manipuler, et avec mauvaise conscience, honte, et t’avoues en secret que tu as l’âme d’un rebelle. »

Et enfin toi, cet homme qui se reconnait dans cette plume que tu oses déposer sur une feuille. Toi qui deviens écrivain. Toi qui renais, sors de cette forêt de hêtres, toi qui dépose ton encre bleue sur la page, toi qui disperse tes brouillards, tes brumes, qui fais entrer la lumière dans ta vie, qui renouvelle ton œil, ton âme.

« Tu sors de la forêt. Les brouillards se sont dissipés. Tes blessures ont cicatrisé. Une force sereine t’habite. Sous ton œil renouvelé, le monde a revêtu d‘émouvantes couleurs. Tu as la conviction que tu ne connaîtras plus l’ennui, ni le dégoût, ni la haine de soi, ni l’épuisement, ni la détresse. Certes le doute est là, mais tu n’as plus à le redouter. Car il a perdu le pouvoir de te démolir. D’arrêter ta main à l’instant où te vient le désir de prendre la plume. La parturition a duré de longues, d’interminables années, mais tu as fini par naître et pu enfin donner ton adhésion à la vie. »

Certains lambeaux sont juste des morceaux de vie, de recueillement en soi, de tressaillement d’une flamme qui brûle en nous, d’un tressaillement d’une vie qui chemine en nous pour un jour devenir fibre, riche, joie, apaisement, nous intégralement.

 

« Et tu sais qu’en dépit des souffrances, des déceptions et des  drames qu’elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien passionnante est la vie. »

  

Lambeaux
Charles Juliet
Gallimard
Collection Folio
1995

 

VM1978K04616-11-MC