L’histoire du petit livre qui voulait voyager

 

 

Il était une fois, un petit livre qui décida d'entamer un long voyage. Lorsqu'il regardait au dedans de lui, entre ses pages dont il prenait grand soin, il ne voyait que des images de paysages féeriques, comme autant de promesses aussi prometteuses qu'imprimées. Mais ce petit livre se disait dans son for intérieur que le monde ne pouvait être simplement contenu dans ses quelques pages et qu'il ne pouvait se limiter à la triste bibliothèque sombre qui faisait son quotidien.

 

Il décida de demander conseil à ses parents, la grande encyclopédie et l'imposant dictionnaire. L'un et l'autre se mirent immédiatement en colère...
- Mais tu es fou ! Le monde n'existe pas au delà de nos rayonnages de bois !
- Il n'y a au delà que chaos, que l'imagination dangereuse des hommes. Ils ne sont pas très intelligents tu sais. Ils croient que parce qu'ils pensent, parce qu'ils nous ont créé, ils ont le pouvoir de tenir le monde dans le creux de leurs mains.
- Balivernes leur dit le petit livre ! Je suis certain que parmi eux, il en existe un qui plutôt que de refermer le creux de sa main, la maintient toute ouverte pour accueillir les rêves du monde. 

Les deux parents commencèrent à rire.
- Que tu es naïve ! Dit l'encyclopédie !
- Voilà des siècles que je réunis toute la connaissance du monde, et je n'y ai vu que haine et détresse !
- Que tu es stupide dit le dictionnaire !
- Je ne vois, depuis que le monde est monde, que des hommes qui luttent les uns contre les autres pour se prévaloir de leur supériorité. 

 

Pourtant, le petit livre se refusa à se laisser abattre par les paroles pourtant pleines de bon sens de ses parents. Il brûlait d'envie de voyager, de sentir en lui la fièvre d'horizons nouveaux. De toutes ces promesses que les mots en lui faisaient miroiter à son jeune esprit.  Mais il ne voyait pas comment parvenir à entamer ce voyage.

Un livre voyageur ? Quelle idée !


Tous ses amis de l'école des livres se moquaient dès qu'il osait évoquer cette possibilité ! Un livre, ce n'était pas fait pour voir le vaste monde des hommes ! Un livre, c'était fait pour rester sur les froids rayonnages d'une bibliothèque, ou pour bercer d'illusions ceux qui pensaient y trouver une quelconque vérité ! Mais notre livre voyageur avait de l'amour en lui. Il savait qu'au delà de la porte froide qui le coupait du monde, quelqu'un l'attendait. Forcément !

 

Un jour, après de longs mois à rêver en regardant le ciel, le loquet de la lourde porte se mît timidement en mouvements. Toute la bibliothèque ne manqua pas de s'émouvoir ! Sacrilège ! Qui osait profaner la douce tranquillité du savoir ?

Une frimousse à la bouche emplie de confiture passa son nez dans l'obscurité de la pièce. Une petite voix retentit.
- Tu es là Maxence ? Où tu te caches ? 

La petite semblait avoir peur...
- Maxence ? Ou es tu ? 

Mais en face de ses mots, il n'y avait que le silence. La petite se pelotonna dans un coin de la pièce. Bien vite, on entendit des larmes et de longs sanglots.

- Maxence ! Je joue plus ! Ou es tu ???

Le petit livre voyageur en eut le cœur serré. Il savait au fond de lui comme il était difficile de se sentir perdu, abandonné, sans personne pour lui ouvrir le vaste monde. Il demanda de l'aide à ses voisins, Moby Dick et le Bescherelle édition originale.
- Donnez moi la force, moi qui suit si seule, de rejoindre cette fragile solitude dont je me sens inexplicablement si proche !

Les deux compères se mirent à rire !
- Pas de soucis petit livre insignifiant ! Nous en avons assez de tes jérémiades ! Au moins, nous ne t'entendrons plus te plaindre. Pusse-t-elle te déchirer un peu les pages !

De toutes leurs forces, ils commencèrent à pousser le petit livre voyageur hors de son rayonnage ! Le petit livre en son for intérieur priait.
- Mon dieu... Faites que je parvienne à faire ce grand voyage...

Ses parents commencèrent à rire.
-  Si tu tombes, qui te ramassera ?

Mais le petit livre n'en avait cure. Il sentait intuitivement que dans cette chute, il y avait quelque chose d'extraordinaire. La petite fille sanglotait. Ou était Maxence ? Ou était ce frère qui était son modèle ? Ce frère sans qui sa vie était il envisageable ?

Soudain, elle entendit un grand fracas !!! Un livre, comme Par magie, était tombé au sol ! La petite prit peur. Se pouvait-il, comme le prétendait sa grand-mère, que les livres aient une volonté propre ? Mais malgré la peur, elle se sentait comme attirée par ce beau livre. Doucement, elle se leva, essuyant ses larmes. Elle s'approcha du livre si grand pour elle et si petit pour toute autre main et l'ouvrir délicatement. Ce qu'elle y vit l'émerveilla. Il n'y avait entre ses pages que les promesses d'un monde si grand, que seule l'éternité de l'enfance était capable de le parcourir! Car le petit livre voyageur, sans le savoir, avait un secret. Il n'était qu'un livre pour enfant aux yeux des hommes, et une merveille aux yeux de l'innocence.

La petite s'en saisit et le serra contre elle ! Jetant un regard en arrière, elle franchit la porte, emmenant avec elle le petit livre qui pût ainsi débuter son grand voyage. Un voyage formidable, et dont le petit livre prit soudainement la valeur.

 

Lionel Bottero Clément
L'Ivre de Lire

 

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