10959523_436018316547458_8838434007056606894_n« La poussière a envahi les lieux, partout de la poussière. Beaucoup. Avant la poussière c’était uniquement dehors. Surtout quand le vent très chaud de l’été soufflait, là il fallait vite fermer les fenêtres et les portes. Aujourd’hui les fenêtres ne servent plus à rien, la plupart ont disparu, pillées, cassées, le vent s’installe comme il veut. Il est le seul habitant. »

Subtile et périlleux ouvrage que voilà. Sensible et graphique. Délicat et poétique. Une caresse, un vent chaud, une fenêtre ouverte, un pan de mur, la bise et les souvenirs qui se bousculent en pagaille, qui traversent un instant la vie du narrateur.

Un homme et son passé. Un homme et un pays. Un homme et cette solitude lorsque les siens réapparaissent au détour d’une succession, au détour d’un virage de la vie. Un homme et un ami, Jacques, témoin de cette traversée du désert.
Un lieu qui ressurgit, un souffle, un vent, le sable, l’odeur chaude du pays de son enfance, un père complice et pourtant si absent, une mère présente pour l’autre enfant,  Carole, sa sœur jumelle. Une sœur, sa moitié d’âme, sa seconde peau, lointaine et si présente dans son cœur, sa mémoire. Un clan familial en rupture. Un pays au bord d’une transition, d’une révolte. Un vent chaud épris de liberté, de folie. Le théâtre d’une époque révolue qui devient le décor d’un jeu de cartes irréel. Un jeu où le narrateur se perd, se cherche, cherche à reconstituer un puzzle qui lui permettra de retrouver cette main qui ne lui a jamais tenu la sienne, celle de sa mère, celle de son enfance à jamais perdue.

 « Lui et le passé. Rien d’autres que le vent et le passé, c’est ça. »

Un livre remplit de fantômes, ceux que l’on se force à oublier et qui resurgissent lorsque la mort se rappelle à nous. Un roman sur les cicatrices, celles qui laissent filtrer les lumières de la vie, celles qui sont forces et qui nous rappellent nos propres démons, nos propres photographies, celles de notre vie, de nos souvenirs.
« Ma mère ne m’as jamais tenu la main ». Comme un aveu, comme un testament qu’il est impossible d’ouvrir car trop sensible. « Ma mère ne m’a jamais donné la main » et cette enfance qui rejaillit au détour d’une succession, mystère de l’enfance, pans enfouis qui ressurgissent comme on ouvre le vieux portail rouillé d’une maison inhabitée, comme on inspecte des pièces en lambeaux, ses failles, comme  on grimpe un escalier qui fut le théâtre d’un drame.

Thierry MAGNIER a écrit un roman percutant, fort, vertigineux, douloureux. Il a laissé émerger cette poésie si délicate des souvenirs déchirants. Fragile comme un fil surplombant comme une cicatrice. Une faille que l’on apprivoise, apprend à aimer, à reconnaitre à chaque paysage traversé, comme un chemin écrit. Des masques de fortune que l’on ôte, retire de son visage. Ombre et lumière, chaleur et chagrin. Renaitre de son enfance.

Ce livre est accompagné des photographies fantomatiques de Francis JOLLY. Et il s’en dégage toute cette poésie délicate, ce vent chaud et nostalgique de la lecture. Mélancolique et irréelle. On y croise des ombres, des pans de mur aux fenêtres ouvertes sur le vide, des déserts traversés où seuls résident les palmiers ou des pylônes, hommes de fer, seuls âmes qui résistent à cette vie traversée. Minérale, minimaliste, une plongée dans un monde de formes, d’ombres et de lumières, obsession d’un territoire perdu. Sublime au même titre que les photographies chamaniques de Nathalie Magrez.

Un roman où les silences, les cicatrices laissent  filtrer les lumières, la vie. Kaléidoscope des souvenirs, émotions sur le fil, funambule de l'image mémoire. Sous la peau, le sang coule dans les veines. Épiderme à fleurs de mots.

« Je repense à la patience, la volonté et la force que je déployais pour reconstruire… Et pourtant j’acceptais. Je sais que c’était elle qui avait le pouvoir, Carole qui tenait ma vie entre ses mains, qui me  manipulait. Mes empreintes sur le sable m’en donnent à présent la certitude. Ces grains de sable resserrés, tassés, qui forment le pas, brillant en de magnifiques reflets, ils scintillent et me touchent, là, droit devant moi, comme restructurés. Ils reforment les empreintes d’un fantôme. Des empreintes qui me sautent aux yeux, comme l’évidence d’un passé. Je marche sans me retourner, vite peut-être, trop vite. Je m’éloigne de Jacques. La crique de l’Anon n’est pas si grande, j’avais le souvenir d’un espace plus vaste, j’ai grandi. »

 

Ma mère ne m'a jamais donné la mainThierry Magnier
Francis Jolly
Le Bec en l'air Editions

A retrouver dans la très bonne émission "L'humeur vagabonde" présentée par Katleen Evin sur France Inter du 19 février 2015.

 

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