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« Elle nettoie les bureaux vides en chantant très fort du Richard Cocciante.
Elle se sent obligée de pousser sa voix pour contrer le silence qui semble ici plus lourd qu’ailleurs.
Elle est désolée de réaliser qu’elle ne connait pas les paroles des bonnes chansons. Seulement celles des pires. »

« Il pleure cinq minutes avant de partir travailler. C’est la seule méthode qu’il a trouvée pour ne pas devenir fou à chaque fois qu’il doit donner ou recevoir un ordre.
Il se regarde pleurer dans un petit miroir placé au dessus de son lavabo et qui rend son visage étrangement dissymétrique. »

Attention petit texte coup de masse, coups au cœur. Recueil à haute teneur de sacrifices humains, de malaises, de mal-être. Attention danger, le travail tue, dépersonnalise, individualise, rend fou, allergique à la société.

Elle et lui. Deux êtres dans un monde où la profession, le travail est roi. Deux êtres différents qui ne se rencontreront jamais. Deux êtres dissemblables et qui pourtant souffre d’un mal-être identique ou presque. Une maladie professionnelle, un ras le bol de ce monde déshumanisé, un sacrifice humain de leur âme et leur corps. Un burn-out contemporain, un coup de poing dans un monde de verre et d’acier, dans un monde de glaces et de froideurs, dans un monde où tout est rien et rien est tout, un monde où le vide est aussi bien dans les relations humaines que dans ces lieux où l’humain grouille sans apprendre à regarder, à considérer l’autre, son voisin, collègue… Un monde où nous sommes un numéro, un matricule inscrit sur une feuille d’embauche, une feuille de paie. Un simple chiffre et on passe au suivant.

Une histoire au goût de soufre, de souffrances, de douleurs. Une lente agonie, une destruction de deux êtres, une mort par overdose d’eaux de javel et de challenges professionnels, de maux de têtes et d’ambitions. Aucun répit, le souffle court, des coups aux cœurs. Morsures et douleurs.

 

Elle, Elisa. Elle est « personnel d’entretien » pour le compte d’une agence intérim. Elle intervient dans les bureaux vides, les open-space la nuit quand tout le personnel s’en retourne à bord des rames de métro, le regard vide, hagard, fatigué, énervé.
Lui (on ne saura pas son prénom) est un jeune loup plus si jeune aux dents longues. Le job ça le connait. Rien ne lui résiste. Il saute d’avions en avions, donne des ordres, en reçoit, fait marcher la société. Il est le roi et bientôt il s’envolera pour Dubaï où un nouveau contrat en or l’attend.

Elle. Sa vie c’est la nuit. Une vie aux odeurs de javel et de produits d’entretien. Une vie où rien ni personne ne la dérange… Sauf Richard Cocciante qui lui murmure ces coups de soleil au creux de l’oreille. La nuit comme un rempart au monde, comme un rempart aux bruits et qui lui laisse le temps de pouvoir être elle et ses fantômes. Et puis il y a son amie avec qui elle sort de bars en bars et sa mère qui l’appelle tous les dimanches comme un rituel de non-dits, de distances à combler. Un monde de solitude, un monde où elle fait semblant d’être en vie. 

« La nuit, les fenêtres de la tour de bureaux se peuplent de son reflet diffracté et pâle. Elle pense à des films d’horreurs qu’elle n’a jamais vus (elle a trop peur pour en regarder). Elle joue avec ses fantômes tout en faisant le ménage. »

Lui. Sa vie c’est la gagne. Rome, Berlin, Londres, Amsterdam. Plus rien ne le comble. Un téléphone dernier cri et un canapé qui frise l’indécence financière. Il affiche son mépris et pourtant son univers est comblé de fantômes, d’êtres qui ne font que passer, humains déshumanisés.

« Chaque matin pendant des années, en conduisant vers son lieu de travail, il passe sur un pont. Et chaque matin, arrivé à la moitié du pont, il pense qu’il lui suffirait d’un coup de volant infime pour écraser son véhicule en contrebas de l’autoroute… »

Et puis il y a les migraines violentes, destructrices, douloureuses qui deviennent de plus en plus fréquentes, insupportables. Des migraines incomprises par les proches. Des migraines comme des éclats de verre qui rentrent dans la peau, comme ces produits ménager toxiques qui attaquent le visage, les mains, le cou. Mutilation, destruction de l’être, folie, douleurs physiques et psychiques.
Jusqu’au jour où le paroxysme de la violence est atteint. Jusqu’au jour où d’un geste salvateur, la glace se brise, le verre se casse, la tension peut se relâcher, la nature imposer son droit, le rouge devenir salvateur. « Quelque chose en elle se libère, entre comme une vague ».

  

Un texte orchestré magistralement par Alice ZENITER. Une mise en abime sublime, une montée en puissance et des mots qui portent, claquent, vrillent le corps et le cœur. Un recueil contemporain sur la déshumanisation de notre société, les comportements et les risques professionnels. Alice ZENITER nous met face à un miroir et nous enlise dans ce monde froid, dur, désertique, solitaire. Elle décrit la solitude des êtres face à la multiplication des réseaux, des possibilités de rencontres virtuelles. Un monde où seule la liberté d’un geste salvateur peut nous sauver. Une écriture forte, ciselée, rapide, qui ne laisse aucun temps mort. Paragraphes courts, destructeurs pour arriver à ces paysages où enfin le souffle réapparait, se pose, devient long et lumière.

Et les photos de Raphael NEAL répondent à ce texte (ou peut être est-ce le contraire ?). Chaque mot posé devient cailloux, landes désertiques, monde minéral et froid, gelé. Pierres et torrent dans un paysage de landes et d’herbes rases, jaunies par le gel. Seules quelques fleurs aux pétales cotonneuses résistent. Univers fantomatique, à la limite de l’irréel. Puis apparaissent ces tâches rouges comme un écho au texte d’Alice ZENITER qui évoque la maladie de peau d’Elisa. Des tâches comme ondes électro sensibles dans ce monde désertique, minéral aux confins d’une mer. Ces tâches rouges qui deviennent vie, être, lumière, identité.

 

Un livre sur le mal-être, un mal-être souvent décrié mais non reconnu, laissé pour compte car non compétitif, productif. Une destruction lente et massive. Des outils de plus en plus performants, destructeurs de l’être et des relations. « De qui aurais-je crainte ? » comme un psaume salvateur. Un texte fort, très fort, dérangeant, nécessaire, destructeur, salvateur. Un texte comme du verre qu’on éclate dans un monde où tout est rien et rien est tout.

 « Il faudrait instaurer une journée mondiale du Grand Ralentissement. C’est notre seule chance de nous en sortir »

 

« De qui aurais-je crainte ? »
Alice ZENITEUR (texte) et Raphaël Neal (photos)
Collection Collatéral

Le bec en l’air éditions

 

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