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« Bon résumons.
Les trois types sont entrés dans le restaurant. A ce moment là, après avoir passé la fin d’après midi dans les magasins de la rue Shotengai pour acheter une peluche panda pour votre petit frère Yusuke dont vous fêtez l’anniversaire ce soir, vous commencez votre maquereau grillé précédemment commandé.
Il n’y a pas d’autres client dans l’établissement, ni de personnel supplémentaire.
Les trois inconnus en costumes noirs, s’en prennent vivement au cuisinier, prétextant une dette non honorée. La somme réclamée n’a pas été évoquée clairement, mais rapidement l’échange de mots se change en essange de cherstes. Pardon, en échange de gestes.
D’après vous, le cuisinier est maîtrisé contre une plaque chauffante, « libérant des odeurs de viande grillée. »
Voyant la situation dégénérer, vous vous sauvez des lieux et arrêtez un taxi qui vous emmène jusqu’ici.
Intéressante histoire. »  

 

Tout commence autour d’un match de base-ball où l’équipe locale de Shioguni organise un spectacle pyrotechnique et animalier à l’occasion de la rencontre contre les Hanshin Tiger d’Osaka. Pourquoi je vous parle de cela… Parce que ce match va être le début d’une nuit des plus agitées et incroyables que va vivre Kenji, petit restaurateur de maquereaux grillés et autres crevettes fraichement pêchées. Kenji doit de l’argent à un prêteur à gages, un gars qui n’est pas du milieu de la finance et des banques mais qui aime les billets et les yens. Et pas de chance pour Kenji, son restaurant paillotte pignon sur rue, ne marche pas forcement. Ce serait même plutôt la bérézina, le fiasco. Alors forcément quand, en ce soir de grand évènement festif, trois gars se présentent dans son boui-boui ce n’est pas pour tailler la bavette mais plutôt pour faire griller du maquereau voire récupérer une certaine fille qui se planque dans les toilettes du resto et si possible reprendre le magot. 

Enfin ça c’est la version officielle, parce que celle qu’entendra la police ce soir là, sera complètement différente.

 

Et c’est parti pour un festival à la Chavouet. Après Manabé Shima et Tokyo Sampo, il récidive avec « petites coupures à Shioguni » et c'est irrésistiblement bien mené. Du polar haletant où le rire fuse à chaque page. On y rencontre une joyeuse bande de pieds nickelés yakuzas d’un soir qui ne se déplacent qu’à bord d’un bolide genre véhicule familial, un inspecteur fan de catch, un commissaire qui n’a qu’une obsession manger, un tigre échappé d’un stade et qui sème la terreur, une jeune fille au blouson trop grand pour elle, un chauffeur de taxi qui traficote un peu avec les dames de petites vertus, un employé de kobini (distributeur de boissons en canettes) et un restaurateur japonais qui aurait mieux fait de fermer son établissement ce soir là. Ah j’oubliais, on y croise aussi un hippopotame bleu et un panda que nous ne verrons jamais mais qui joue un rôle important dans l’histoire.

Une histoire donc irracontable comme seul Florent Chavouet peut construire, créer du début à la fin. Une enquête policière qui nous mène dans les rues sombres de la ville auprès de personnages aux caractères tous plus envoutants les uns que les autres. Tout ce tient de A à Z, de la première vignette à la dernière « case ». Du grand Art, une enquête à la Pulp fiction, un journal de bord où le commissaire nous emmène à traverser des fausses pistes, une nuit de folie d’un quartier zombie de la ville.

 

Quand au graphisme, il est tout aussi somptueux. Encore une fois, Chavouet nous transporte dans son univers incroyable. On y retrouve sa patte dans sa façon de concevoir les « planches », de nous emmener à visualiser l’image différemment. Sa maitrise de la 3D rend certaines scènes grandioses. On y retrouve sa manière de travailler les intérieurs de pièces, cette façon d’amener, comme une caméra, le regard à visualiser par-dessus la scène jouée. Puis il y a ce découpage …. Découpage quasi inexistant. La griffe de Florent Chavouet. En utilisant la totalité de la page, il explore de façon innovante et incroyable l’art du graphisme en bande dessinée. Il alterne les notes d’un carnet de police avec le graphisme illustration propre à la bande dessinée. Il sature la page de couleurs, conçoit une approche noir et blanc et zoom sur un personnage, alterne les genres mais évite les pièges du trop c’est trop. C’est admirablement bien joué. Un vrai dynamisme pour un polar pas polar. Chaque détail a son importance et très vite, on se laisse prendre au jeu de l’histoire et du décryptage visuel.

  

Une très belle bande dessinée, du très grand Florent Chavouet qui mérite amplement le prix du polar obtenu à Angoulême lors de son festival 2015. Bravo ! A retrouver chez JérômeMo ...

  

Petites coupures à Shioguni
Florent Chavouet
Editions Philippe Picquier

 

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