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« J'aimerais trouver un endroit où personne ne me connaît et dont je n'attends rien. »

 

Un homme. Un univers. Déracinement. Expropriation. Racisme primaire. Ecœurement de la folie humaine.
Comment ne pas aimer cette bande dessinée. Je ne sais pas si d’ailleurs le billet que vous allez découvrir aura toute sa portée tellement « Groenland Manhattan » recèle une véritable histoire forte, humaine, touchante, émouvante, bouleversante.
Une page noire de notre soi-disant humanité, une page de l’histoire que l’on préfère encore camouflée, taire ou parler sous le manteau, ne pas dévoiler. Un fait sociétal, une polémique et ses anciennes images qui naissent dans nos esprits : images coloniales, images de femmes et d’hommes, d’enfants extirpés, mis en cages, en vitrines, exposer à la face du monde, des pays occidentaux comme on expose les animaux dans des zoos, des squelettes dans des muséums d’histoires naturelles. Immigration de force, déracinement, pertes d’identités et de repères. 

Chloé Cruchaudet a conçu un véritable exercice, une beauté de bande dessinée, une pépite humaine, un vrai document scénographié et un graphisme a coupé le souffle, a donné des suées dans les contrées les plus froides. Bravo ! Et tenter de vous raconter l’histoire n’est pas la chose la plus simple tant elle venue me chercher loin, dans mes racines, mon histoire et mon humanité.

 

Groenland, l’extrême Nord, là où les terres sont plus que gelées, là où seuls quelques hommes et femmes habitent, y ont élaboré leur vie, coutumes, pays. Les esquimaux, les Inuits.

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Groenland. 1897.

Une première planche qui nous prouve que cette terre est une terre où seule la nuit et les montagnes, les pics de glace règnent en maître, où pour survivre il ne faut pas avoir peur d’affronter les éléments, de tirer des charges, de traverser des crevasses immenses et de côtoyer des icebergs plus grands que les buildings de New York.
Un homme, blanc, moustache rousse. Un homme qui donne des ordres pendant que d’autres tirent un traineau qui transporte une charge qui semble lourde, mystérieuse.
Cet homme, c’est Le capitaine Robert Peary, un des plus grands explorateurs américains qui ne rêve que d’une chose : être le premier homme à planter son drapeau au pôle Nord. Etre le premier homme blanc à rapporter dans ces mains cette roche si mystérieuse, cette météorite source de la plus grande puissance terrestre et histoire du peuple Inuit. Mais revenir avec pour seul bagage une pierre n’est pas suffisant. Il lui faut aussi ramener des souvenirs et si possible vivants, des souvenirs, en chair et en os. Revenir avec ces êtres qui ne sont qu’après tout que de vulgaires sauvages, des esquimaux qui amuseront la galerie des musées et autres lieux d’expositions de Manhattan.
Parmi ces hommes et femmes qu’on embarque se trouve un enfant, Minik. Un enfant qui va rencontrer l’aventure, la surprise, la joie, l’étonnement, les conditions inhumaines, les coutumes et costumes, le grand théâtre de la vie.
Débarquant à Manhattan comme débarquaient de nombreux migrants, Minik devient la marionnette exotique de Peary qui récolte les lauriers malgré le fait qu’il n’ait toujours pas réalisé son rêve. Minik est décortiqué, sa famille passée en revue des pieds à la tête, auscultée sous toutes ses facettes. La presse s’empare d’eux, en fait des icones exotiques, des sauvages sauvés par un monde moderne et bien sous tous rapports. Les Etats Unis leur donne la possibilité se cultiver, de s’ouvrir l’esprit, de renier leur royaume glacial et de devenir enfin de bons humains.

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Mais Manhattan n’est pas cette contrée esquimaude. Manhattan et ses buildings, ses fumées toxiques, Manhattan et sa vie qui s’accélère sans que l’on sache pourquoi. Manhattan et cette vie complètement différente de celle que vivaient Minik et sa famille. Manhattan et ses maladies qui s’emparent de leurs corps pour en faire des squelettes confiés aux sous-sols des muséums d’histoires naturelles pour études.

Mensonges, déracinements, racisme, dépossessions d’identités, perte de repères et de ces racines, histoire d’une histoire qui est notre histoire cachée. Questions de la double culture, de passeports culturels, du sentiment d’appartenance à un pays, une coutume, un peuple. L’exil à tout jamais, les blessures intérieurs, les cicatrices qui ne cicatriseront jamais. Voilà ce que nous donne à explorer « Groenland-Manhattan » de Chloé Cruchaudet.
Une vraie documentation qui m’avait déjà été donnée de lire avec la bande dessinée de Simon Schwartz « Dans les glaces ». Et si cette dernière abordait le point de vue du jeune Matthew, Chloé Cruchaudet nous mène directement sur les traces de Minik, enfant déraciné.

Le dessin est quand à lui en adéquation avec les paysages. Des visages à couper au couteau, anguleux, froids pour certains des personnages et au contraire des êtres tout en rondeur, en profondeur pour d’autres. Des couleurs qui jouent sur les tons violets, bleus à la limite du glacial. Des couleurs qui apportent pourtant la vie. Et tout est détail, étudié. Chaque trait à son importance, chaque case recèle d’un fait historique.

 

Un vrai document intime, une vraie bande dessinée qui remue, nous donne envie de crier comme Minik «  rendez-moi le corps de mon père ». Rendez moi ma terre, ramenez-moi chez moi, chez les miens, là où je suis né, là où les miens doivent être rendus. Et cette phrase comme un couperet, cette phrase qui marque à jamais : « J'aimerais trouver un endroit où personne ne me connaît et dont je n'attends rien. »

 

 

Groenland-Manhattan
Chloé Cruchaudet
Delcourt
Collection Mirages