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« Exister  qu’est ce que cela veut dire ? ça veut dire être dehors, sistere ex. Ce qui est à l’extérieur existe. Ce qui est à l’intérieur n’existe pas. C’est comme une force centrifuge qui pousserait vers le dehors tout ce qui remue en moi, images, rêveries, projets, fantasmes, désirs, obsessions. Ce qui n’ex-siste pas in-siste. Insiste pour exister. » Michel Tournier (Vendredi ou les limbes du Pacifique).

« Christine, c’est pour les autres. Elle, elle veut qu’on l’appelle comme ça parce qu’elle dit que c’est tout nouveau pour elle. En plus, on n’est que deux à l’appeler comme ça, c’est tout, alors ça lui fait bizarre de changer de nom, elle dit qu’elle a pas l’habitude. »

 

Bon sang… « L’accident » de Marianne Brun. Encore une fois, la littérature suisse-romande m’a emportée loin dans les méandres de nos souvenirs collectifs et individuels. Encore une fois, les pages encrées ont eu ce pouvoir de réveiller des choses que chacun d’entre nous possèdent : le besoin de tuer la mère, le besoin de se défaire de son éducation, de se libérer de ces liens qui entravent notre vie d’adule et nous empêchent d’exister en dehors et en dedans.
« L’accident », celui qui laisse des marques indélébiles, celui qui trace sur notre corps des lignes et des cicatrices, celui qui signe de son état des lésions dans nos âmes. Et malgré les baumes, les cataplasmes de fortunes, les caresses, l’accident est là. Son souvenir est notre miroir, son souvenir est notre existence, notre image, nos désirs, notre obsession.  

 

L’hiver. Dans la vieille Simca, Marion, assise à l’arrière, avance doucement sur le rebord du siège et passe la tête entre les deux fauteuils avant. Elle se rapproche de sa mère qui conduit la voiture sur les routes sinueuses et enneigées de ce département de la Drôme. Elle sent bien que sa mère n’est pas bien, qu’il se passe quelque chose et que ce n’est pas la route qui préoccupe Christine mais autre chose. Marion la connaît tant. Elle passe tant de moments à l’observer, à la regarder s’étioler, se perdre dans sa vie. Elle la connait par cœur. Elle sait devancer les colères, les crises et sait que par-dessus tout qu'elle préfère Alexandre, son petit frère. Mais pourquoi ?
Pourtant dans cette petite gare de marchandises de la Drôme perdue, la vie a tout pour sourire à Christine. André l’aime. Il passe examens sur examens professionnels et gravit les échelons qui les mènent vers une vie plus facile. Entourée de deux enfants, de ses parents qui n’habitent pas loin, la famille a tout pour être heureuse. Mais que se passe-t-il pour que sa mère s’éteigne et emprunte ces routes secondaires enneigées et verglacées ? Que s’est-il passé dans sa vie pour qu’elle ne réagisse plus et commette l’irréparable ?
Et pourquoi Marion ne reçoit-elle plus de lettres de sa grand-mère, de ses parents lors de son séjour en colonie ? Est-ce pour la punir d’avoir fait du mal à Alexandre au cours d’une bagarre ? Est-ce la raison qui a poussé ses parents à l’envoyer dans cette colonie qui a été pour elle, est un lieu empoisonné, emprisonné ? Et ces tantes, cette grand-mère qui ressemble au clan des siciliennes, où tout est caché, tu… Pourquoi ?

 

Marianne Brun a décortiqué la maternité, les dimensions qui grandissent avec notre existence et nous font refaire malgré nous,  les schémas hérités. D’une écriture forte, toute en émotions et en immersions, elle nous met la pression, nous oblige à s’engouffrer dans les corps de ces femmes décrites.
Le lecteur est à la fois Marion, Christine, Jeanne. Et soi. Une écriture comme des empreintes, des bouts de soi que l’on laisse indéfiniment tout en essayant d’exister, d’être soi, de se défaire.
Mais peut-on tuer la mère ? Peut-on vivre en détruisant tout son passé d’enfant et tracer sa propre route, ses propres rails ? Quels aiguillages emprunter une fois adulte et construire sa gare, son univers et pouvoir s’élancer vers sa propre vie ? Comment faire de son chemin un voyage et non pas une gare de marchandises, ses valises que l'on transporte sans cesse ?

Un roman sur la fragilité de la maternité, d’être mère, sur les griffes qui s’ancre en nous, ces héritages familiaux que l’on tente de briser et que l’on recopie parce que nous ne savons pas faire autrement, sur l’image obsessionnelle que l’on nous transmet, tend, la fatalité.
Un roman très fort tout en émotion, en sensibilité, qu’on lit éberlué(e) de se reconnaitre, que l’on découvre par chapitre, par date comme une chronologie inversée, un album souvenir que l’on tente de déchirer pour exister à notre tour et faire de l’image de la mère, une image qui est la sienne. Et cela malgré les accidents, l’accident, cette nuit qui ne sera plus jamais la même.

 

« Il y eut des moments de grâce. Des moments doux. Des bercements comme celui des arbres dans la brise. Des moments où tout semblait évident et léger. Les câlins d’André sur le pas de la porte de la cuisine, sa gourmandise, sa main caressant la sienne et la trouvant belle. Il y eut aussi les copains et le nuage de fumée qui s’épaississait au fil de la soirée, sous la lampe. Les tarots, les bringues, les discussions à n’en plus finir, les canards de sucre dans l’eau-de-vie, la musique, Julien Clerc écartant les bras nus pour accueillir le soleil, et la ballade des gens heureux que lui chantonnait André.
Il y eut avant cela la barbe de Christian, son odeur de pipe et le roulis de sa 4L sur les routes qui l’éloignaient de son enfance. Le vent qui claquait par leurs vitres ouvertes, leurs rires. Le désir qu’elle découvrait en observant sa main, tranquillement posée sur le volant. Le désir d’être caressée par un homme. La chaleur éreintante de son petit sexe où le sang affluait en cognant.
Il y eut le regard d’André au-dessus d’elle. Intense, et limpide. Après, il y eut les lettres d’André, toutes ficelées, muselées par un ruban de satin rouge et enfouies au fond du buffet.
Et puis il n’y eut plus rien, la petite balaya tout sans lui laisser le temps de se retourner. »

  

Marianne Brun dédicacera son ouvrage à la Librairie l’Age d’Homme à Paris (5 Rue Férou dans le 6ème) en compagnie de Mélanie Chappuis (pour son dernier roman, L’empreinte amoureuse que je viens de commencer) le mercredi 06 mai. Si j’étais vous, j’irai faire un tour… elles sont sacrement douées ses romandes helvètes.

A rencontrer aussi au Salon du Livres à Genève qui se tient jusqu'au 03 mai 2015 avec Pierre Crevoisier, Mélanie Richoz, Isabelle Aeschliman, Anne Frédérique Rochat, Prisca Agustoni, Aude Seigne, Metin Arditi, Louise Anne Bouchard, Olivier Chapuis, Jean Chauma, Laure Mi Hyun Croset, Sabine Dormond, Carole Dubuis, Pierre Fankhauser, Mélanie Chappuis, Silvia Härris, Max Lobe, Christelle Ravey, Nadine Richon...

 

 

L’accident
Marianne Brun
L’Age d’homme.

 

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