11224278_1441860329461932_5702505319430705777_n

« Je n’ai jamais voulu défendre aucune cause après cela, la meilleure protection contre les hommes réside dans le repli et l’indifférence. Les enthousiastes, les naïfs exaltés qui se battaient pour un monde d’amour et de paix dans les années soixante, les hippies avec leurs cheveux longs, leurs drogues et leurs sourires goguenards, je les regardais de loin et je les méprisais, parce que ces idéaux avaient tué mon père et que, malgré ces actes d’héroïsme, le monde était loin d’être pacifié, parce que l’homme resterait l’homme et que tout cela n’était que du vent.
[…]
Combien de nuits étoilées m’ont paru ternes alors qu’elles n’avaient jamais été aussi claires ? Combien de dessins d’enfants ai-je ignorés ? Combien de progrès, de bonnes notes n’ont pas reçu les félicitations escomptées ? Combien de regards ai-je évités ? »

 

Un deuxième roman est soit un fiasco, soit un bouleversement parce qu’il est un peu plus soi. Rien n’est acquis. Rien n’était gagné d’avance. Rien.J’avais aimé les arbres voyagent la nuit de Aude Le Corff. Un premier roman pudique et attachant. Une fable pour de futurs mots. Mais cela aurait  pu être facile de continuer à écrire sur ces voyages que procurent les livres et les rencontres, sur la tristesse, la mélancolie, la puissance, la résilience que l’on trouve dans les pages. Cela aurait pu même être très facile.

Brigitte Giraud a écrit « avoir un corps », Aude Le Corff a composé un texte, laissé les mots couler sur « avoir un père ». Avoir un père, ne plus être cet enfant abandonné, orphelin qui traverse sa vie avec cette absence, ces silences face aux questions, ces regards accusateurs, ces non-dits qui laissent les mots flotter dans la tête de l’enfant et qui croîssent avec lui, cette solitude qui s’installe au fond de lui.

 

Un jeune couple parisien décide de partir vivre en Province un peu avant la naissance de leur deuxième enfant. Une vieille maison bretonne, dans un vieux quartier de Nantes et les voilà embarquer dans cette nouvelle vie.
Après la rencontre avec les filles de l’ancien propriétaire, ils signent et emménagent, cassent les murs, modernisent la vieille bâtisse. Au fur et à mesure des travaux, ils découvrent des bouts d’histoires, des énigmes, des livres poussiéreux, des vieux outils, et autres symboles d’une autre époque. L’histoire avec un grand H semble cogner à la porte d’entrée, de leur chambre, de la salle de bain ou de la cave.
Mais qui est cet homme qui pénètre dans la demeure quand Damien et les enfants sont absents ? Comme un importun, ce vieil homme, qui parait un peu sénile, réinvestit les lieux,  s’installe dans la cuisine, boit un café, taille les rosiers, se réfugie dans la cave, scie, lime, coupe, bricole des étagères qui remplaceront celles installées.
Sans un mot, le regard dur et froid, il accuse la narratrice (romancière de son état) de s’être emparée de sa maison, de n’être ici uniquement parce qu’il la tolère le temps de son retour de cette maison de "vieux" où il a été placé par ses filles.
Mais que cache cet homme ? Pourquoi cette dureté, ce regard accusateur qui lui rappelle son enfance, son père, ses silences, ses sentiments qui lui rappellent son enfance ? Pourquoi son départ est comme une délivrance et à la fois un sentiment de solitude, d’abandon malgré son ton bourru ?

 

Un roman sur les pères. Un roman sur celui qui ne parle pas, qui tait ses émotions, ses sentiments. Un roman sur l’abandon qui s’installe dans les cœurs d’enfant lorsque l’absence devient pesante, quand le désamour se fait sentir parce que non-dit, camouflé, volé, lorsque la violence  investit le foyer et la fuite, le manque se fait ressentir à jamais.

Un roman comme un carnet que l’on remplit de mots vulnérables, sensibles, fragiles et un brin rieurs, mélancoliques. Un livre comme un miroir de cet enfance que l’on poursuit toute une vie, qui résonne en soi de tant de non-dits, d’absences ressenties, de dessins gravés dans la pierre et de livres lus comme pour mieux construire un monde que l’on fuit. Un livre où les larmes agissent comme un doux reflet dans les yeux, où une  main amie se pose sur votre épaule et vous maintient dans un sourire, un rire, une petite joie  douce, réconciliatrice.

Un livre remplit de tendresse sans être mièvre, qu’on lit, happé par les mots parce que nous, parce que ce besoin urgent d’amour non reçu, perçu dans l’enfance. Un roman comme pour nous rappeler que nous ne sommes jamais seul, abandonné face à un monde d'adultes que nous ne comprenons pas, face à la solitude que nous ressentons, aux silences terribles, aux mots et mensonges prononcés pour mieux tranquilliser alors qu’enfant, nous comprenons que la situation vécue n’est pas celle que l’on nous dit, explique, cache.

 

Charlotte a écrit « Un roman comme une bulle dans laquelle on glisse et qui ouvre des portes intérieures, qui résonne puissamment. ». C’est tout à fait cela. L’Importun est un roman gigogne. Un roman que l’on découvre au fur et à mesure des pages et qui devient nous. On s’y glisse comme dans une bulle enfantine. On grandit avec cette part qui nous manque, pardonne, chemine pour devenir soi, comprendre sans accuser, juger.  On panse, trouve l’amour, oublie puis un jour, les images ressurgissent. Alors tout doucement, on apprend à aimer l’imperfection reçue, à consolider les murs et à « avoir un père ».

Bravo Aude Le Corff. Bravo (et un superbe chapitre 15 qui m’a bouleversée)

« Les enfants sentent quand ils bénéficient de l'attention totale ou partielle de leurs parents, quand ceux ci sont préoccupés ou énervés, même s'ils font tout pour le cacher. Ils absorbent nos doutes, nos peurs, nos colères.
[...]
Ces cauchemars [...], je me dis que c'est de ma faute, je ne suis pas une maman assez rassurante. Son inconscient lui chuchote que je ne l'aime pas assez, que je préfère m'envoler vers ces contrées inaccessibles, et, qui sait, ne jamais revenir.[...] Mes enfants me retiennent à la vie, peut être est-ce une des raisons pour lesquelles je tenais tant à en avoir, pour me raccrocher à quelque chose d'essentiel, me sentir aimée pour moi et malgré mes défauts, aimer intensément jusqu’à la fin des temps et accepter de rester dans cet univers artificiel. 
[…] J’ai l’impression de me mouvoir dans un décor de théâtre, un monde préfabriqué, et qu’il existe au-delà une vérité qui nous échappe.  Tout cela, je ne l’ai jamais confié à Lucie, je ne l’ai que subrepticement ressenti sans le traduire en mots, mais une part d’elle sait, je ne pourrai expliquer comment, et me protège, me retient de toutes ses forces, de ses petites mains, elle secoue mon bras quand je suis ailleurs ».

 

A retrouver chez Clara et Blablablamia

 

L’importun
Aude Le Corff
Stock

 

 

IMG_0121

@sabine faulmeyer