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« C’est beau un arc-en-ciel. Il apparait au milieu de la pluie dès qu’il y a une éclaircie. Par delà les nuages il relie ciel et terre malgré leur éloignement. Ce point aux sept couleurs qui peut le traverser ? » 

Qui n’a jamais lu de manga de Jirô Taniguchi. Qui ne connait pas Quartier lointain, le sommet des Dieux, l’homme qui rêve, le gourmet solitaire et tant d’autres superbes histoires du maitre incontesté de la bande dessinée ? Qui n’a pas regardé, rêvé de longues heures devant le génie de son dessin qui exprime tout au delà des bulles ?

Jirô Taniguchi est le sommet, la quintessence même de cet art. Il manie le crayon et l’histoire comme nul autre sait le faire. Chez lui l’humain est une véritable âme, une identité. Les émotions sont identiques à celles qui nous habitent ; les pas entrepris sont ceux qui nous guident ; les regards  échangés sont ceux qui nous transpercent ; et l’hymne à la nature est celle qui nous porte.

Jiro Taniguchi est oui un maître Mangaka, un « expressioniste » du dessin pur et simple. Du vrai. Il dessine le sentiment, retrace les émotions, souligne d’un trait un caractère, un personnage. Tout est douceur, introspection,  grandeur d’âme, contemplatif-méditatif, silencieux. Tout est beauté, grâce, bienveillance sans être niais, léger ou au contraire lourd. C’est par définition la bande dessinée aérienne, l’errance, la rêverie, la grâce. Savourer ses planches c’est prendre le temps de ralentir, de poser ses pas dans ceux que l’on a déjà entrepris juste par pures envie, bonté, douceur.

Voilà ce qu’est Jirô Taniguchi : un disciple de Bashô, un élève de Gyôi.

 

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Et « elle s’appelait Tomoji » ne déroge pas à la règle.
Il aborde le monde bouddhiste, l’école de Tomoji Uchida, temple que fréquente sa femme depuis près de trente ans. Une école de la vie, de l’acceptation, un itinéraire spirituel qu’entreprennent les êtres que la vie égratigne. Une quête de la relativité, du recul comme veilleur et bienveillance envers soi et les autres, celles et ceux qui nous entoure. 

Il retrace le début de parcours de vie de Tomoji. Il nous dessine une jeune femme, de sa naissance à son mariage avec celui qui sait regarder la vie à travers le prisme d'un appareil photos.
Saisons après saisons, il dessine une enfant qui marche sans cesse, de champs en champs, de sentiers en rizières. Une enfant qui devient adulte et qui au fil des chemins, dessine sa route, son caractère, sa capacité à accepter la vie telle qu’elle se présente, sans révolte et avec amour. L’acceptation.
Chaque pas entrepris est l’occasion de découvrir les hommes qui entourent le monde rural de l’ère Taishô, celui de l’avant seconde guerre mondiale, celui où le Japon était encore un univers emprunt de champs et de rizières, de montagnes à explorer, d’un Fuji Yama à gravir comme un chemin à entreprendre. Celui où la disette, la famine obligeait les corps à se baisser sans cesse vers la terre et les êtres à disparaitre plus rapidement qu’un souffle du vent.Vivant au pays de la mort. Vivant dans chaque instant qui nous traverse avec cette beauté du souvenir, cette sérénité de l’être aimé parti.

Simplicité et humilité. Destinée qui fait entreprendre toujours plus loin les pas de Tomoji, sa quête du souvenir et de la continuité de la vie, du courage et de sa place dans un monde où le rural est contraint de s’urbaniser, vampiriser par les famines, la modernisation, la mort des êtres aimés.

On pourrait craindre un manga misérabiliste, qui décrit une « pauvre enfant » devenant jeune fille et rencontrant l’amour, une Cendrillon-Cosette-Pauvre petite fille des temps reculés et d’un Japon stéréotypé. Il n’en est rien. Au contraire !

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De son trait tout en retenu, sans aspérité, utilisant la couleur comme ce noir et blanc encre de chine, il trace un monde simple, tout en retenu et beauté,  la force de vie qui s’en dégage. Une peinture d’un temps, un tableau où enfin on se pose et cela malgré les cicatrices, les maux, la vie tortueuse et indélicate. Une peinture où on apprend à accepter les ronces qui nous égratignent dans la marche de notre vie.

Jiro Taniguchi a encore une fois su dessiner, entreprendre une vraie histoire où il fait bon savourer le temps, l’instant, les paysages, les images comme des clichés. Chapeau monsieur Taniguchi. Vous avez encore une fois mis mon cœur au diapason de vos odes à la vie.

Un dessin, un cliché, une photo et l’acceptation qui fait que nous sommes vie dans la vie. Délicatesse et sobriété.

 

A retrouver chez Mo, Noukette, Leilonna et tant d’autres blogs.

 

Elle s’appelait Tomoji
Jirô Taniguchi
Rue de Sèvres