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« Hurler, oui. Mais à l’intérieur seulement. A l’intérieur, il aimait comme personne n’aimait. Et, personne ne lui avait montré comment on faisait. Il y a des trucs comme ça qui ne s’apprenne pas. Ça se sent, ça s’expérimente. Ça chamboule aussi, et ça renverse tout. Et rien que pour ça, ça valait le coup de les vivre. Même si ce n’était pas dans la vraie vie que ça se passait. Et même s’il n’était pas aimé en retour. Etre aimé, c’était presque accessoire pour lui. Trop facile aussi. Il préférait quand ça résistait un peu. Quand ça coinçait et que ça faisait du bien. Il avait juste un peu envie de mourir à chaque fois, parce que, aimer dans le vide… Mais ça aussi, c’était presque bon. Au moins, dans ces moments-là, il sentait qu’il existait. »

 

Ce petit livre je serais passée à côté si Elisabeth, de la libraire de la Boite à Livres, ne me l’avait pas mis d’office dans les mains en me disant « celui-ci, il est pour toi ». 
Une couverture à la limite de l’invisibilité, un blanc gris ultra lumineux, un banc en fer qui ne donne pas spécialement envie de s’assoir et d’attendre, une ligne blanche comme une limite à ne pas dépasser et une typo type courrier. Un livre dont on passerait très facilement à côté, un livre invisible. Et pourtant : 57 pages lues en l’espace d’un instant comme une envie d’envoyer tout valdinguer, de bouger les murs, de changer les paysages qui se dessinent devant les yeux et d’animer la vie, de la croquer et d’en profiter à plein cœur.

Tout commence avec « une vieille dame toute ridée assise sur un vieux banc tout cassé ». Une vieille dessus et un banc dessous. Un tas de cailloux et un chien-chien tout mignon, qui n’est pas à sa mémère. L’océan, l’horizon pour paysage, les embruns, le vent, les marées, le soleil, la pluie. Une vieille et son banc, deux personnages que rien ne semble séparer. Un couple fusionnel, attaché à un bout de terrain, enraciné dans le sol.
Personne n’ose s’asseoir à ses cotés. Elle parait tellement au-dessus de la vie, du vide, près des portes d’un autre pays, au-delà de tout. Seul ce chien qui ne vient dont on ne sait où l’accompagne. Le chien-chien, la vieille et le banc.

« Tous les trois, la vieille, le banc et le chien, ils regardaient loin devant eux, aussi loin qu'ils le pouvaient. Ils regardaient l'océan qui allait et qui venait, là, juste en face. Contre les vents, contre les marées, ils scrutaient attentivement l'horizon, comme si leur vie en dépendait. »

Et un tas de cailloux. Un tas de cailloux lisses, petits, comme des galets-ricochets. Des ricochets pour exhausser des vœux qui ne se réaliseront jamais. Des cailloux comme des messages que l’on jette dans l’eau. Bouteilles à la mer qui coulent. Des cailloux doux, polis. Ce genre de cailloux oui, que l’on aime garder contre soi, dans sa poche comme un talisman, une pierre bonheur-souvenir-ricochet, on ne sait jamais.
Une vieille, un banc, un chien-chien assis à côté et un tas de cailloux.
Leur vie semble dépendre de cet horizon lointain, de cet océan, des vagues qui se jettent sur la jetée, des mouettes qui se détachent du ciel bleu-gris.

Jusqu’à ce qu’un jeune aussi paumé que cette vieille sur son banc s’installe à ses côtés.

sans-titreDe lui on n’en sait pas plus, sauf qu’il est toujours un des derniers à sortir de cet établissement scolaire, les poings pas serrés comme tous les ados de son âge. Un gamin transparent « comme pas possible », un gamin qu’on ne distingue pas, ne voit pas. Sur le chemin qui le mène au lycée, il y a ce banc, cette vieille, ce chien-chien et ce tas de cailloux.
Mais ce gosse n’est pas comme tout le monde qui évite de s’asseoir sur ce banc de peur de bouger la vieille. Non lui, il ne voit rien ; ses yeux fixent le vide « comme s’il n’y avait rien à voir dans cette vie », sa bouche demeure muette « comme s’il n’y avait rien à dire ». Invisible au monde, invisible à tout, transparent, absent de la vie, de tout.
Un gamin qui attend que les minutes remontent le cadran, interminables minutes, désastreuses heures. Et des questions plein la tête. Des questions qui tournent en boucle comme les secondes égrènent le temps.

Ce jeune dont on ne saura jamais le nom, le prénom (puisqu’il n’en a pas, puisqu’il n’existe pas) s’arrête un jour sur ce bout de banc. Un jour où sa jambe rencontre un caillou plus gros que les autres, il ose s’asseoir là où trônent la vieille, le chien-chien et le tas de pierres. Il ose braver le tabou. S’installer lui aussi face à l’horizon, à l’océan sous ce ciel bleu-gris. Et lui qui est muet comme une tombe, car sans voix, se met à parler au chien « qu’est-ce-que tu fais là, toi ? ». « J’attends Théodore ». Telle est la réponse qu’il entend de la bouche de la vieille, une bouche qui n’a pas parlé depuis longtemps, si longtemps.

L’histoire d’un amour attendu, l’histoire de deux paumés de la vie qui vont se rencontrer sur un vieux banc tout pourri, là où attendent un chien et un tas de cailloux, l’océan et l’horizon, le soleil et la pluie. Un roman tout en douceur, en tendresse. Un livre généreux que l’on caresse comme on caresse les cailloux que l’on glisse au fond de nos poches.

Un petit livre sur la force des choses intenses, fugaces et pourtant éternelles. Ces amours qui laissent des traces et le temps qui lui n’attend jamais (ou n’entend, allez savoir). Un livre sur les histoires d’amour qui naissent à tout âge, ces histoires que l’on raconte, se raconte, croie, s’accroche. Ces amours dont on se languit, comprend, rêve. Une histoire sur les étoiles, les baisers échangés derrière les murs, les kiosques à musiques, les baisers volés, désirés, sur les regards complices, échangés et les amours impossibles, les amours secrets. Les amours qui comme les bouteilles finissent à l’eau mais on le mérite d’avoir existé parce qu’un sourire, une main dans l’autre main.

Un roman sur une vieille, un banc, un tas de cailloux, un chien-chien et un jeune. Un roman d’amour, un roman sur l’amour.
Et des fois cela fait vraiment du bien de lire un roman qui a du cœur. Un roman qui en parle aussi bien. Un roman généreux comme on peut rencontrer des êtres qui possèdent ce cœur et ces cailloux dans leurs poches. Des cailloux tout doux, polis par le temps et qui on le mérite de s’ouvrir pour celles et ceux qui l’entendent.

 

Un cœur de cailloux
Cécile Chartres
Le Chapelier Fou, Alice Editions
Le blog du petit carré jaune

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