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« Le pays premier peut-être une prison, il peut être un royaume suffisant, une source vive, un trésor. Je ne sais pas bien où passe la frontière entre la chance et le risque, le partir et le rester, l’attachement et l’arrachement ; je cherche à tâtons et suis des chemins ombreux ou troués de lumière qui s’enfoncent dans la terre des origines et partent dans le monde. Je sais seulement que la regardeuse d’enfance est devenue une travailleuse du verbe, assise à l’établi pour tout donner à voir en noir et blanc sur la page des livres. Il s’agit, par le truchement du matériau verbal d’habiter la page comme on habiterait un pays et dans son cadre rectangulaire, entre ses marges, de donner aux paysages, extérieurs et intérieurs, un corps textuel, d’incarner un bout du monde perdu au milieu de rien à mille mètres d’altitude, pays premier, séminal et infusé que chacun portrait en soi, comme une cicatrice ou comme un viatique, ou les deux à la fois ou de mille autres façons encore. Il s’agit de se tenir au près, au plus serré, et de ne rien inventer et réinventant tout… »

 

Marie Hélène Lafon, et cela à chaque lecture de ses romans, a le don de me ramener là où aiment se poser mes pieds : le sol, cette matière première et essentielle sur lequel nous nous élevons, marchons, apprenons, arpentons.
Cette terre qui nous ressemble, rassemble, nous donne à apprendre, connaître, voir plus loin que notre nous. Cette géographie-géologie qui est source de commencement de traversée, de lisière à explorer, de source enchanteresse et revitalisante, ces domaines qui ouvrent notre regard au-delà des barrières et fils électrifiés bornés. 

Marie Hélène Lafon, c’est cette écriture qui force les mots à se déposer sur la feuille vierge comme on glane les foins, retourne la terre à l’aide d'une fourche, recueille le fruit de notre récolte à la sueur de notre front. Avec elle, loin des bavardages urbains et mondains, on retrouve ce besoin de retour aux sources, au sens noble du terme, cet air qui nous entraine à arpenter les terrains, les sentiers, à marcher toujours et encore, à relever la terre, à regarder autour de soi les couleurs qui font notre paysage terrestre mais aussi intime, notre moi.

Ecrit dans le cadre de l’action culturelle internationale en montagne et œuvrant pour la connaissance et la valorisation du patrimoine et de la culture en pays de Savoie, Marie Hélène Lafon nous donne à explorer son territoire au bord de La Santoire, cette rivière sauvage qui coule en pays auvergnat menacée de disparition. Et cette « Traversée »  est toute aussi somptueuse, douce, vivace, vivante, profonde.

« La Santoire est une rivière, la rivière. Elle coule au bord du pré de mes parents, elle borne le pré de mes parents et elle borne le monde. […]Je connais la rivière par les cailloux ronds qui lui font double cortège et tapissent son lit, on s’y tord les pieds, les cailloux sont bleus, ils sont gris, ils inventent des gris et la voûte des frênes trouée de lumière chatoie sur eux au long des après-midi de tous les étés dans le présent qui ne finit pas de l’enfance immobile. » 

Marie Hélène Lafon nous remplit de ce cours d’eau comme on remplit d’encre une feuille vierge, le papier de notre enfance. On fouille la rivière avec nos mains, on ressent sa force, sa fraîcheur, sa caresse comme on sent cette envie de déposer les mots, leur puissance, leur tendresse à se déposer dans le carnet. On remplit, on s’emplit. On ressent toute sa beauté, son mystère et ses minéraux qui roulent sous nos pieds. Les cailloux s’éparpillent, les mots courent, paysage encré qui dépasse nos pensées, notre volonté. Nous sommes cette vallée, ces saules, ces herbages, ces foins fauchés, cette odeur d’été chatouillant notre nez. Nous sommes ces monts traversés, ces champs que les paysans cultivent, cette géographie de l’intime qui est nous.
Beauté simple mais terriblement belle et vrai. C’est beau, c’est doux, fort, terrible bon et renaissant. Le sol, les mots et la vie qui nait entre les lignes comme une vague effleure la ligne d’une rivière. Une « traversée » d’un pays qui devient nous, géographie de notre paysage, visage, la trajectoire intime de notre vie.

C’est sa force, sa noblesse paysanne, sa beauté terrienne, son sang boueux qui font de Marie Hélène Lafon une grande écrivaine, une femme qui sème les mots comme on sème la vie sur terre. Une écrit-veine. Une paysanne du mot, une semeuse du verbe, une récolteuse des virgules et des ponctuations, une regardeuse de la vie qui s’écrit sur ses pages.

« La géographie est au sens premier du terme une écriture de la terre, on ne saurait mieux dire, ça m’écrase d’évidence ; l’immuable géographie de mes livres dessine un pays archaïque, un pays haut, pelu et bourru, violemment doux, ardemment roque, perdu et retrouvé toujours, quitté et lancinant. […] Si j’osais, si j’osais vraiment, si j’avais moins de peur et davantage de force, on ne passerait pas par les histoires, le roman la nouvelle, on n’aurait pas besoin de ces détours et méandres charnus, on ne raconterait rien et le blanc monterait sur la page jusqu’à la noyer de silence. […] Il s’agirait de restituer un monde, de le donner à voir, mais aussi à entendre, écouter, deviner, humer, flairer, sentir, goûter, toucher, embrasser, à pleins bras, de toute sa peau, page à page pas à pas, comme on marche, et ma place serait là, enfoncée dans les pays et dans la rumination lente du verbe. »

 

Traversée
Marie Helène Lafon
Collection paysages écrits
Editions Guérin - Fondation Facim

 

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