laissezmoi

« Une légende japonaise, je crois, prétend qu’à la naissance la lune attache par un ruban rouge le pied d’un futur homme au pied d’une future femme. Pendant la vie le ruban est invisible, mais les deux êtres se cherchent et, s’ils se trouvent, le bonheur pour eux est sur terre. Il en est qui ne se trouvent pas ; alors leur vie est inquiète et ils meurent triste : pour eux le bonheur commencera seulement dans l’autre monde : ils verront à qui le ruban rouge les attache. Je ne sais qui je trouverai en ce monde le ruban rouge qui m’attache ; je crois que cette légende est comme toutes les légendes, une consolation poétique. Celui  pour qui on est fait, n’est-ce pas celui pour qui l’on accepte d’être fait ? Celui pour qui l’on est fait accepte d’être fait ? Celui-là, pour moi, eût pu être vous. »

 

Ce livre je le cherchais depuis près de deux ans. J’écumais librairies, salons, bouquinistes sans le trouver comme si il m’échappait, comme si la personne qui m’en avait parlée se garder le droit de me le faire découvrir au moment opportun.
J’en ai posé des post-it, des rubans sur ce recueil de Marcelle Sauvageot, sur ces pages. J’ai saisi les mots, la préface faite par Elsa Zylberstein.

J’ai ressenti chaque lettre comme une offrande, une preuve d’amour, d’amitié. J’ai lutté contre ces tourments, ce tourbillon intime et passionnel, cette passion de la vie, ce mal irrémédiable qui ronge le corps. J’ai entendu, vu la facilité ronger les os, empêcher le souffle court. J’ai lu la finesse, l’acuité, la distance qui permettent de sauver l’âme, de transporter la douleur et les maux qui résonnent. J’ai déchiffré la force, la volonté, la beauté entre courage et douceur, insoumission et tendresse, rejet et caresse, exigences et doutes.   

« Tu vois là une preuve d’amour, n’est-ce pas ? ». Un homme, une femme et en troisième personnage la maladie. Le triangle amoureux impossible. Ils s’aiment, du moins se donnent-ils le droit de le penser dans ce Paris des années folles. Ils s’aiment après avoir cru que leur amitié permettrait cet amour. « Tu vois là une preuve d’amour, n’est-ce pas ? ». Mais dans ces rues humides, la tuberculose ronge les corps et fait saigner les cœurs. « Je t’envoi un baiser dans l’air. Si tu m’aimes, je guérirai. ». Marcelle Sauvageot, la narratrice, quitte la capitale pour s’exiler dans un sanatorium où elle apprend à la faveur d’un courrier que son amour se marie avec une autre. « Je me marie ... notre amitié demeure ».

« J’aimerai conserver en moi comme talisman le souvenir d’hier soir. Fermons les yeux pour que l’illusion revienne. C’est la même chose qu’en rêve : il ne faut pas bouger. Je t’aime. »

Et puis ce « laissez-moi », ce « laissez-moi » qui ronge le corps de l’auteur lorsque l’amour s’en va et la maladie arrive. Ce « Laissez-moi » qui fait prendre la distance pour ne plus être touchée de nouveau par l’affection, se donner le droit de lutter seule, de guérir seule, de tenter de se trouver un baume de silence, de repli qui donne le droit de revenir vers l’être aimé, l’être ami lorsque les maux s’éloignent. La perte des illusions. L'amour à jamais.

« Si j’arrivais à vous faire sentir cette misère, vous vous hâteriez de l’oublier ; et pour vous rassurer, vous diriez ce que tout homme bien portant dit des lieux où l’on souffre : ce n’est pas si terrible qu’on le dit. Je ne vous dirai rien. Mais laissez-moi : vous ne pouvez plus être avec moi. Laissez-moi souffrir, laissez-moi guérir, laissez-moi seule. Ne croyez pas que m’offrir l’amitié pour remplacer l’amour puisse m’être un baume ; c’en sera peut-être un quand je n’aurai plus mal, je m’éloigne sans retourner la tête. Ne me demandez pas de vous regarder par-dessus l’épaule et ne m’accompagnez pas de loin. Laissez-moi »

Ce « laissez-moi » vibrant d’amour qui indiquait à celui, celle qui est là, que les mots amicaux sont autant de tourments de vie que l’auteur lui adresse dans un monologue. Ce « laissez-moi » qui sont un cri d’amour, un cri non pas de faiblesse mais de vie. Un baume, une ode à la vie, une ironie au sort jeté. Ce « laissez-moi » qui fait dire que l’amour est encore là, vibrant et qu’il ne meure pas même si les battements de cœur vacillent aux rythmes de la maladie qui s’empare du corps.

A la lecture de ce recueil, j’ai senti les mots vibrer, les phrases battements d’un cœur qui saigne me pénétrer, un cœur qui souffre. Je ressentais cette puissance folle, cette énergie, cette force incroyable à vivre encore et encore, à rechercher dans chaque parcelle de souffle, le pas de danse, la beauté à respirer la vie, à aimer toujours et encore, à faire de chaque histoire, celle qui nous relierait au ruban rouge de ce conte japonais. J’y lisais l’amour, la volonté farouche de mener un combat, pas à pas, corps à corps. L’insoumission et la joie de continuer le voyage. Je me posais là sur ce sol et je lisais les mots, un par un. C’était fort. C’était beau.

« C’est du bonheur d’être bouleversé et de ne plus rien savoir. Mais avoir encore un petit coin de conscience qui toujours sait ce qui se passe, qui, parce qu’il se sait, permet à tout l’être intellectuel et raisonnable d’avoir aussi à chaque seconde quelque chose du bonheur qui arrive, avoir ce petit coin de conscience qui apprécie lentement l’évolution de la joie, la suit jusqu’à ses fins les plus extrêmes, n’est-ce pas du bonheur ? Il y a un petit coin qui ne vibre pas, mais ce petit coin qui ne vibre pas reste le témoin de la joie ressentie. C’est lui qui se souvient et qui peut dire : j’ai été heureux et je sais pourquoi. Je veux bien perdre la tête, mais je veux saisir le moment où je perds la tête et pousser la connaissance au plus loin de la conscience qui abdique. Il ne faut pas être absent de son bonheur. »

Moderne, insoumis, virevoltant dans une ironie mordante, une colère farouche où l’amour qui s’enfuit fait autant de mal que le mal qui ronge, je me suis laissée porter par les mots de Marcelle Sauvageot. J’y ai lu  la peur de la solitude qui fait isoler encore un peu plus dans une tour d’ivoire et de silence, empêcher le réconfort, l’affection, l’amitié atteindre l’épaule.

« Quand une souffrance est inconnue, on a plus de force pour lui résister, car on ignore sa puissance : on ne voit que la lutte et on espère qu’une vie plus pleine reprendra plus tard. Mais qu’en on sait, on voudrait lever les mains pour crier grâce et dire avec une stupeur fatiguée : « Encore ! » ».

J’y ai lu ces virages qui se présentent devant soi  quand l’amour s’enfuit, le souffle se faire tenu et pour lequel on reprend les armes parce que la vie avant tout, parce que chaque jour les parfums, les petites choses, l’amitié, l’amour sont présent et que ce mot d’amitié est un sentiment galvanisant, farouche, insoumis qui rend plus fort que l’amour lui-même. « Savez-vous ce que c‘est l’amitié ? […] L’amitié, je crois que c’est de l’amour plus fort et plus exclusif… mais moins tapageur. L’amitié connaît la jalousie, l’attente, le désir… »

Et surtout j’y ai lu une écriture qui transporte, empêche de sombrer, revendique la féminité, d’être femme, l’insoumission à baisser les bras, à toujours aimer encore et encore, à lutter pour continuer.

Un hymne à la vie, un souffle à la beauté de cette vie. Un cri pur et sans concession à la puissance de vivre. Magnifique de frissons, magnifique de vibrations, vivant, intense, fin, drôle, lucide, incandescent, sensible, mordant, vrai, beau... Infiment beau.

 

« Je suis moins seule que ces jours passés où je vous cherchais. Je suis revenue, et avec moi, je vais lutter pour continuer ». 

 

 

Laissez-moi
Marcelle Sauvageot
Libretto
Phebus edition

IMG_0184