nouaison

« Mardi 11h30. Ainsi est-il écrit dans l’agenda du médecin.
Tu ne discuteras pas.
Le lit roule dans le couloir, puis basculement de ce corps alourdi (le tien ?) du matelas au brancard. Du brancard ensuite à cette trappe horizontale qu’il faudra traverser (avec, au bout, quel espoir ?), avant que  les néons ne te trouent le regard.
Etendue, à nouveau, sur une table, des spots pleins ces yeux qui clignent avec force, maintenant, sous tant de lumière, lumière si crue qu’elle pourrait blesser, griffer la chair ou mordre.
Un drap se lève, gonfle ton torse et tes jambes, disparues. Seul ce drap, ce voile blanc aveugle, presque noir dans lequel tu te noies (avec au bout, quel espoir ?), drap dressé, mur, ligne de démarcation, frontière de tissu flottant qui sépare le haut et le bas d’un corps (le tien ?),
coupé en deux. »

 

Bon sang comment je vais me débrouiller pour vous parler de ce livre. Bon sang et dans tous les sens du terme. Ce sang qui coule dans nos veines, qui nous fait femme. Ce sang qui coule tous les mois de notre matrice et qui, quand il disparait, est signe de maternité désirée ou non. Ce sang qui se noue dans nos ventres, qui enfle nos jambes, gonfle notre ventre. Ce sang qui est nous, qui nous noue, « nouaison ». 

« Nouer (v. intransitif) : passer à l’état de fruit »  
« Nouer : - jumeau de l’écriture de l’autre – comme on nouerait un bracelet, les deux pans d’une couche, un ruban entre les cheveux d’une fillette, nouer comme on nouerait ses mains autour d’un corps que l’on aime pour l’empêcher de se dissoudre ou d’un ours en peluche pour retenir sa tiédeur et son parfum. » 
Nouaison : phase initiale de la formation du fruit. Moment où l'ovaire de la fleur se transforme en fruit après la fécondation.

Saigner, nouer, dénouer, « nouaison », «  ouvrir, raccommoder, recoudre, joindre, réunir, fusionner ce que la nature a séparé par erreur. »Nouer pour le regarder et le sentir dans nos bras, dans ses bras. Nouer pour que ce cordon ombilical qui nous a tenus, devienne ce fil de vie, ce sang établi entre lui et nous.
Comment vous parler de ce récit qui est le récit d’une femme. Comment vous parler de ces mots que j’ai lu quand j’en ai encore la chair de poule, d’avoir lu ce que j’ai lu, ces mots, cette prose, ce rythme, cette puissance hallucinante, ce chant maternel ? Comment vous en donner l’envie quand dans chaque page découverte, l’écriture de Silvia Härri est venue me cueillir avec ce sentiment à la fois d’urgence et de beauté, de tendresse. 

Une ode à la maternité, oui c’est cela. Ce livre et une ode à la maternité sans en être un laïus, une revendication. 

Silvia Härri y décrit les difficultés rencontrées quand le corps ne correspond pas au schéma maternel classique, quand pour avoir un enfant il faut procéder à un déshabillage plus que physique devant le corps médical, qu’il faut dénouer tous les fils et laisser le personnel en blouse bleue s’emparer de votre corps, de votre utérus, devenir une infime chose résidant de chambre stérile en chambre stérile, devenir rien, devenir mère. 

D’une finesse d’écriture, d’une puissance lexicale, d’une tendresse absolue, l’auteur nous amène à  accepter, l’âme en opposition, d’entendre les mots qui font mal ; de laisser les mains ausculter l’intimité, permettre aux broches-baleines de nous enserrer, souffler sur notre corps, de nous pénétrer pour installer en nous un embryon, passer de l’état d’attente, de ventre vide, des espoirs et désespoirs maternels, à l’état de ventre plein, de fleur en fruit, de sa présence. 
Tant de mots, de silences, de chair, de cris, de pleurs, de joie, de rires, de sourires, de passions, de cœur dans ce récit. Tant de mots qui palpitent en nous, qui nous font nous, qui nous nouent. Tant de beauté, de poésie, de prose.

« Hâte-toi lentement de grandir, que les mots ne te brisent pas l’échine.
Hât
e toi lentement de grandir, que je ne sois pas orpheline d’être mère. »

Une écriture ventrale, une écriture in-utéro, une écriture charnelle et une mélodie, celle de la vie, celle qui nous lie à l’enfant qui vient de nous, de notre corps et qui nous apprend à devenir au jour le jour un peu plus ce que nous sommes : des femmes de sang et de chair. Des femmes d’amour et de vie. Des femmes tout simplement, pas parfaites mais des femmes qui apprennent à nouer les multitudes métaphores de la vie. 

« Ecrire c’est aussi se dépouiller. Eplucher le texte comme un oignon, strate par strate, le dénuder de ces peaux qui le masquent jusqu’à la dernière. Et tenir dans sa paume ce qui reste, fine membrane de mots vacillant sur le silence. Réduire, condenser, chercher une essentialité qui n’a rien de commun avec le raccourci ou la simplification. » (Silvia Härri)

 

A retrouver les deux premières pages et se replonger dans les livres de Mélanie Richoz notamment Mue pour retrouver une écriture à la rythmique et la poésie semblables. Et en musique de fond, cet air... Ibrahim Maalouf et son  Will soon be a woman.

 

Nouaison
Silvia Harris

Bernard Campiche Editeurs

Le blog du petit carré jaune