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«  Merci, j’ai bien compris qu’on ne guérit pas d’Alzheimer !
Nous faisons ce que nous pouvons pour…
Pour quoi hein ? POUR QUOI ?! Pour empêcher une fin inéluctable ? Pour retarder son isolement dans ses putains de vieux souvenirs à la con ?!
Non, aucune thérapie ne ralentit l’évolution de la maladie mais elles améliorent les conditions de vie du patient. »

 

Cette bande dessinée me hantait depuis un bout de temps mais je n’osais m’en saisir. A chaque vision de cette couverture jaunie aux traits délavés, mes mains tremblaient. La peur d’affronter des miroirs remplis de souvenirs, la peur de se confronter à sa propre mémoire, à ses récits qu’on fabrique enfant et dans lesquels on se noie une fois adulte. La peur de se perdre dans des labyrinthes, des strates de vie, des escaliers d’Escher à l’infini. La crainte de découvrir un versant ignoré, une histoire perdue au fond de l’océan d’Amertume, des fragments de ce qui nous fait, nous construit, la peur de tout perdre ceux qui nous restent.
Mais peut-être et surtout la trouille de se dire que ce récit est d’abord une histoire d’amour entre un père et sa fille, une  histoire de perte de l’enfance et du monde adulte, réel. Une histoire de mémoire, d'un fil qui se brise si facilement entre membres d’une même famille, d'un père et de son enfant,  de transmission, d’éloignements, de dérive, de vents contraires, de mer(e) à affronter, à traverser.

 

Mai 68 aux portes de l’Angleterre. Florent quitte la terre ferme pour traverser la Manche. Un voyage où notre froggy-lover rejoint sa dulcinée, celle qui a fait chavirer son cœur sur les barricades aux pavés révolutionnairs. Il a quitté les côtes françaises, entrepris ce périple pour commencer sa vie car il sait que celle qui réside de l’autre côté de la mer est celle avec qui il fera sa vie, aura un ou une enfant.
Il sait qu’elle n’est pas une fille facile mais pour lui c’est du sérieux, pas une passade d’un amour printanier. Non du sérieux. Pour la vie. Toute la vie. Et pour cela il est prêt à se jeter à l’eau, se noyer dans le brouillard anglais, affronter des déserts d’incompréhensions linguistiques. Il sait que c’est elle : Jenny. Sa Jenny.

Mais les histoires d’amour ne sont pas une croisière qui s’amuse. Elles finissent mal en général. Les récifs sont nombreux, les vagues immenses, les tempêtes sévères et les îles de la consolation ou de la tranquillité se font rare.

Florent perd sa femme quelques années après la naissance de leur fille Aurélie. Petite Lilie. Son enfant. Sa fille. Celle qu’il mettra toute sa vie a retrouvé, celle qu’il cherchera dans des escaliers aux marches immenses et infinies, celle dont  le fil s’est perdu au cours d’une traversée mouvementée, cet exode en sens inverse entrepris après le décès de Jenny, celle à qui il n’a jamais pu raconter cette histoire, son enfance, .
Toute sa vie, il reviendra sur cet épisode. L’épisode où au cours de ce passage maritime, Florent perd de vue Lilie dans un ferry. Ce voyage où il était parti à la recherche d’un ciré jaune, d’une enfant qui n’était pas un sucre comme il aimait l’appelait, une enfant qui le fuira toute sa vie, une enfant qui s’élèvera dans la colère de celle qu’elle n’aura pas connu. Et cela malgré son deuil, malgré l’éducation qu’il aura essayé de lui donner, seul, homme veuf de 39 ans.

« J’ai passé ma vie à le fuir… Et me voilà aujourd’hui incapable de passer une semaine sans lui rendre visite. C’est logique ça ?
C’est quand même ton père…
Non. Ça fait longtemps qu’il n’est plus ça… si jamais il a été père un jour. Mais aujourd’hui c’est différent.
Comment ça ?
Je ne suis plus sa fille…
Je ne comprends pas.
C’est ça. Personne ne comprend. Personne n’a de réponse. Lui, moi, la médecine… »

Car aujourd’hui Florent est atteint d’Alzheimer. Alzheimer cette terrible maladie que n’on ne peut guérir, que l’on ne peut stopper, qui fait tourner en boucle les souvenirs stopper la vie et perdre le fil. Cette maladie qui rend la vie infernale, qui continue à vivre au diapason de la mémoire de l’autre, de ceux qui lui restent.

Mais que deviennent les souvenirs quand ceux-ci n’existent plus ? Que devient le fil quand il se casse ? Que devient toute cette colère à chercher ce qui ne se trouve pas, n’existe pas ?

 

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Une histoire sublime, émouvante, sensible, fragile, sans aucun pathos, comme un sable mouvant, un désert infini. Un scénario conçut comme un fil de « ceux qui me restent », nous fait appréhender la maladie et les souvenirs que nous nous fabriquons, les relations vénéneuses et difficiles, familiales, les tentatives de conciliation, le monde flou, le chaos et le besoin irrémédiable de comprendre son passé, de le conserver dans sa mémoire, dans des albums aux couleurs qui passent, aux traits qui s’estompent.
Une bande dessinée aux traits épurés et couleurs pastelles, peu bavarde, laissant place à de grandes illustrations où les bulles ne sont pas nécessaires pour évoquer toute cette vie qui défile. Des tons jaunis par l’âge, des touches de rouge vie, des bleus délavés ou couleur turquoise pour évoquer une mer calme, des gris perlé pour la douceur ou la douleur, la vie qui passe, le gris des personnes dites âgées, des vieillards qui se découvrent dans une glace et qui haïssent ce qu’ils perdent, ceux qu’ils cherchent « compulsivement ».


Des couleurs, des traits  estompés par Laurent Bonneau qui sont un fil narratif et qui appuient le scénario conçu par Damien Marie. Du grand art, une bande dessinée magnifique.

 

« Chacun conserve son passé à sa manière. »

 

Ceux qui me restent
Damien Marie et Laurent Bonneau
Grand Angle