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« Dans la petite salle de classe de la prison, la question de la beauté des hommes est lancée, comme un venin. La question se pose pour eux, pour moi, et ils font semblant de ne pas l’entendre dans leurs survêtements de marque.
Dans la vraie vie, un peu engoncée en moi-même, dans ma musique, dans mes images, je regarde peu les gens que je croise. Mais sur le chemin de la taule, quelque chose dans mon regard se métamorphose. Des hommes derrière les hauts murs attendent l’heure de l’école, alors les visages des hommes libres dans le métro se mettent à chanter.
Il y a dans l’acte délinquant, délictueux, quelque chose d’irréductible, quelque chose qui ne renonce pas à l’expérience du plein, de la jouissance. Au fond des détenus du pôle scolaire, il y a un espoir qui n’a pas été domestiqué, qui n'a pas été relativisé. L’entièreté des espoirs de l’enfance. Je pense à mon propre chemin, à mon attachement viscéral à la musique punk, à l’enfance, à la folie, à l’insoumission enfantine qui perdure. Il y a un brigand en moi, un brigand minuscule. Alors le théâtre de la taule donne à voir, de façon presque obscène, cette part irréductible. »

 Angela Lugrin a écrit son récit sur une année d’enseignement en prison auprès d’hommes qui ont commis les pires larcins, vols, attentats. C’est sa première fois, sa première année où elle passe de l'autre côté du miroir, où elle accepte de rencontrer autre chose que des étudiants, des universitaires.

«Ici, le pôle scolaire s'appelle "l'école". Quand le surveillant  va chercher les détenus dans les divisions, il crie "ECOLE". Et le mot court dans le couloir, rebondit contre les portes en métal, comme la balle perdue d'un enfant.»

Derrière les barreaux, il y a des hommes, « l’homme blessé, l’homme sauvage, l’homme indomptable, l’homme violent, l’homme lumineux, l’homme riant, l’homme accablé, l’homme creux. »[…] « des fous, des illettrés, des pauvres, des hors-la-loi, des princes, comme dans les westerns. Et puis il y a moi ». Oui il y a elle. La narratrice.
Elle, professeur de français, au milieu de ces hommes qui ne sont pas des saints, des enfants de chœur.  Elle et son Cid. Elle et ses Liaisons dangereuses. Elle, Angela Lugrin qui balade dans son cartable toutes ses peurs, ses craintes, ses démons, ses envies, sa lumière comme eux promènent sous les coursives, leur liberté conditionnelle, leurs cris, leurs mots qu’ils clament comme des poèmes, leur force à se révéler.

Il y elle, qui vient d’en-dehors et eux qui sont en-dedans.

Il y a ces deux mondes qui se rencontrent avec toute l’émotion et l’envie nécessaire. Il y a les mots qui sauvent, qui s’écrivent et ceux qui volent dans la lumière d’une salle de classe grise et anonyme de la prison de la Santé.
Il y  a des frères humains, des gens qui se côtoient par la force des choses qu’ils ont commis, et de leur fragilité, leur beauté folle, ils en tirent une fierté, une gaieté où le désespoir, la solitude s’inscrivent comme l’encre se pose sur une feuille chiffonnée, maculée.
Il y a les mots, les phrases. Et il y a la vie qui illumine les grillages, les fenêtres barricadées, les verrous tirés. 

« La polyphonie en taule n’est pas une métaphore, elle est réelle. Les voix s’emmêlent. Le lieu reçoit pêle-mêlent les voix de tous. Une musique simple et déjantée. Un bordel auquel je suis attachée viscéralement, qui me fatiguent aussi, mais que j’aime. C’est comme ça. »

Et parce qu’elle ose braver le règlement de la littérature, elle ose démontrer la force des mots à ces hommes et la puissance qu’ils ont en eux pour les écrire, la narratrice donne la parole aux textes et amène ces (ses) taulards à se débarrasser des carcans qui murent leur cellule, obstruent leur quartier divisionnaire et offre le droit de croire en un futur qui n’est pas conditionnel, à reformuler un passé qui n’est plus aussi vide, à croire en un présent qui se construit par les mots, les corps, les émotions.

 

Et c’est beau. C’est bon à savourer toute cette humanité, cette puissance à découvrir en chaque homme cette fragilité qui les (nous) fait vivre davantage. C’est bon comme un jour qui vient se cogner aux vitres d’une fenêtre grillagée et qui offre ses premières lumières, celles qui sont sources de chaleurs, de peurs, d’une confiance en soi, en l’autre. C’est bon comme quelqu’un qui accepte de déposer au creux d’un texte, d’un mot toute sa douleur, qui compose avec les vers comme on compose avec la vie et qui en tire une force, une humanité, une beauté. C’est un hymne à la liberté par la lecture, l’écriture, la puissance à déchiffrer des vers, des textes qui sont issus d’une littérature classique.

Il n’y a aucune compassion, nul instinct à rendre ses hommes plus beaux que la laideur de ce qu’ils ont commis. Mais la force de chacun à construire un ensemble est présente. Et c'est une vraie bouffée d’oxygène à l’insoumission des carcans qu’ils soient littéraires ou carcéraux. Une vraie bouffée de vie, une lumière qui brille bien plus que tous les néons qui s’illuminent dans les salles, les cellules ou dans les rues grisonnantes de nos cités, villes, métros. C’est juste magnifique. C’est juste un grand « En-dehors » qui vibre en -dedans. 

« C’est un doux moment aussi quand les mots s’échappent des tombeaux ».

«  Et puis il y a ceux qui restent dans l’ombre, ceux que j’oublie tout le temps. Sylvestre dont les yeux sont grands ouverts sur le texte, sur la table, sur rien. Le petit Fabrice dont je n’entends jamais le son de sa voix. Pendant un travail d’écriture, il me dit : « j’ai besoin d’aide ». Je m’assois à côté de lui. Il me parle de son procès qui arrive, tout en pointant son doigt sur les mots du texte à étudier. Dans dix jours. Il ne sait pas combien il va prendre […] Je suis assise près de lui et je vois les taches sur son survêtement. Je vois son visage de jeune homme avec des entailles sombres sur sa peau noire. J’entends des sanglots étouffés dans sa voix d’enfant. A mon tour, je pointe mon index sur certains mots pour que nos regards s’y croisent et qu’un peu de tendresse s’y diffuse. Je lui dis, on s’en fout de l’introduction, on s’en fout de la conclusion. On veut juste que vous saisissiez du texte. Possédez-le. Faites-en ce que vous voulez dans un premier temps. Vous êtes libre d’avancer comme vous le désirez !  C’est un drôle de dialogue. Tous les deux accrochés au texte, mais chacun dans son vide. Il y a de la déraison en moi. Mes mots et les taches sur le survêtement. Il dit «  Merci d’avoir pris du temps pour moi ».

  

En –dehors
Angela Lugrin

Editions Isabelle Sauvage