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« Ecrire c’est devenir anorexique. Ecrire c’est refuser les aliments proposés par le monde et rechercher, dans la maigreur affolante d’une phrase ou dans son développement boulimique, la vraie nourriture, celle qui fera grandir, et cette recherche par elle-même déjà nourricière. »
« Lire c’est faire l’épreuve de soi dans les paroles d’un autre, faire venir de l’encre par voie de sang jusqu’au fond de l’âme et que cette âme en soit imprégnée, manger ce qu’on lit, le transformer en soi et se transformer en lui. »

 

Bobin et moi c’est une petite histoire de mots, de phrases, de lectures. C’est un rendez-vous qui se prend longtemps à l’avance lorsque les jours sont faibles et l’énergie au bord de l’épuisement. C’est comme une étape ressource, un moment d’intimité qui apporte sa douceur, sa fragile lumière, ses sourires reconstructeurs et sa panoplie de mots qui sont un baume pour le cœur.

« La vie me bouleverse comme un papier de soie si fin qu’un regard trop pesant suffirait à le déchirer. La vie me comble d’être aussi parfaitement menacée. Le déchirement me donne joie et rire. »

Bobin et moi, ce sont comme des recueils de mots amants, des chuchotements qui opèrent dans le creux de l’oreille, des palpitations un peu plus fortes lorsque mes yeux rencontrent les phrases, les lettres, des rires qui illuminent l’âme, des pensées qui s’écrivent automatiquement sur la feuille, qui ne se retiennent pas et mènent au bout de la page, au bout d’un carnet imaginaire.
Bref Bobin et moi c’est comme celui qu’on attend un peu plus longtemps et qui réapparait les jours où le soleil a du mal à se montrer. Et c’est beau. C’est fort et doux. C’est mélodique et souriant. C’est un patch bonheur, un patch anti-idées noires, anti-cafards. C’est une immense plume qui se frotte délicatement au goût de nos jours et qui nous ouvre l’esprit aux petites choses de la vie, celle que l’on ne voit plus pour cause d’invisibilité aux yeux de tous. Libérateur.

Lire Bobin, c’est déguster chaque phrase, entendre la poésie qui s’en dégage, l’harmonie tendre et percutante de la vie sous le prisme de la lumière. C’est beau, juste, vrai, poétique et doucement méditatif. C’est une opération à cœur ouvert et il en est l’anesthésiste et le chirurgien ; il nous endort pour mieux nous ouvrir notre âme, notre esprit.

« L’épuisement » se résume à cela : la recherche, la quête de l’écriture, des mots qui s’écrivent sur la feuille et délivrent la pensée. Une forme de narration introspective comme seul l’auteur poète sait le faire.

« Ecrire c’est se découvrir hémophile, saigner de l’encre à la première écorchure, perdre ce qu’on est au profit de ce qu’on voit. On écrit parce qu’on a une maladie de peau, parce qu’on s’aperçoit qu’on est venu au monde sans peau et que le plus léger contact entraine des résonnances du songe et brûle un nerf obscur. Le monde bat  du tam-tam sur la chair cru. Il ne reste plus qu’à recopier, transmettre le tam-tam sur un tambourin de papier blanc. C’est affaire de musique plus que de sens. C’est affaire de silence plus que de musique. »

Bobin s’égare dans son enfance, dans l’enfance, revient à l’âge de 3 ans lorsque les souvenirs commencent à émailler notre vie, que les douleurs, les bonheurs naissent et celles du prisme de la prime-enfance se perdent sous l’épiderme.
C’est un quelque chose qui se fait et qui s’égare dans nos souvenirs, dans ses souvenirs. Il ignore ce quelque chose mais Bobin n’a qu’une envie : remonter à la source de ce quelque chose et nous le livrer, nous livrer les souvenirs qui jalonnent sa plume d’écrivain, celle qui illumine les pages de ce livre. Il ne sait où écrire l’emmènera. Il ne sait où les événements qui ont marqué, qui marquent sa vie se termineront. Mais qu’importe, il écrit. Il écrit comme une nécessité, non pas une urgence et loin de là même, mais comme si depuis sa naissance, il savait qu’il était fait pour cela : écrire, encore et encore. Ecrire et regarder la vie. La regarder dans ces moindres particules de vie. La regarder pour mieux l’aimer, lui donner vie et la transmettre, l’écrire. 

« La pluie c’est l’écriture quand l’écriture se fait comme elle devrait toujours se faire : à l’insu de son auteur, en dehors de toute volonté claire d’un livre. Je regarde les gouttes d’encre glisser sur la vitre de papier blanc, j’attends une éclaircie. » 

L’enfant qui est en lui, s’exprime. Il exprime la solitude clairvoyante, l’engouement des mots, la beauté des silences, l’amour qui habite son cœur.  Il devient artiste de sa propre vie en y jetant les mots comme on jette la peinture sur une toile, comme on construit l’espace créatrice de la toile blanche. Il va et vient, il rebondit de feuille en feuille, de ligne en ligne, digresse, transgresse les codes d’une phrase  à suivre. Il écrit comme un long face à face avec l’enfant qui est en lui. Il tourne les pages, il vit sa vie. Il ouvre les fenêtres, les cœurs et y laisse entrer la lumière, la fête, la poésie. 

« L’écriture c’est le cœur qui éclate en silence. […] L’écriture, par le rythme d’une voix, le mouvement d’une phrase, calme la conscience ordinaire et réveille une conscience du dessous, plus fine, à vif. »

Grâce à cet enfant dormant en lui, Bobin nous imprime ses mots, son langage et nous donne à respirer ses phrases. Il nous opère à ciel ouvert en utilisant l’air, le souffle comme anesthésiant local. Il nous inspire, expire. Les portes s’ouvrent, les verrous sautent, les pas se font moins hésitants, la main moins tremblante. Il nous rappelle la beauté de tout ce qui est nous, tout ce qui nous fait. Il nous guide de son rythme lent et mélodieux une marche à entre-apercevoir.Doucement, tendrement, bienveillant, il joue non pas avec nous, mais avec la vie.
Il est écrivain du plaisir, il « salit la nappe avec de l’encre ». Il est écrivain comme d’autres sont maçons, architectes ou marchands de couleurs. Son désir d’écrire est un « désir d’autiste. Entre le mot autiste et le mot artiste, il n’y a qu’une lettre de différence pas plus. »
Il est écrivain-enfant-artiste-autiste car « vivre c’est ne pas avoir encore avoir décidé du sens de sa vie, pas plus que de la forme achevée d’une phrase, essayer, risquer, recommencer, raturer, aller ici en même temps que là-bas. »
Il est écrivain comme d’autres tiennent les rênes d’un cheval sauvage, d’un pur-sang, tentant d’orienter le galop, d’harmoniser les pas, de tendre vers ce quelque chose non pas de parfait mais d’absolu : la musique du cœur, le rythme de la vie, l’enfance qui sourit.

« L’écriture est une bohémienne qui campe chez moi à intervalles irréguliers, qui part sans me prévenir. C’est son droit. C’est le droit élémentaire de ceux que j’aime de me quitter sans aucune explication, sans raisonner leur départ, sans prétendre l’adoucir pour des raisons qui seront toujours fausses. Ceux que j’aime, je ne leur demande rien. Ceux que j’aime, je ne leur demande que d’être libres de moi et de ne jamais me rendre compte de ce qu’ils font ou de ce qu’ils ne font pas, et, bien-sûr de ne jamais exiger une telle chose avec moi. L’amour ne va qu’avec la liberté. La liberté qu’avec l’amour. »

Ecrire comme s’épuiser pour mieux renaitre et éclairer.

 

L’épuisement
Christian Bobin
Folio

 

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