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« Son seul talent avait été d’avoir compris qu’en tirant quelques ficelles trouvées au hasard, elle pourrait élever son agréable et petite personne… jolie mais sans plus… pas si bête, mais sans plus… sympathique mais sans plus…  rigolote mais sans plus… souriante mais sans plus… vers les sommets d’un Etat. Celui qui gérait l’activité, les relations humaines, le moral et le niveau de vie d’un peuple de  six cent cinquante âmes au sein d’un monde vivant relié sur lui-même, celui d’un hypermarché situé en bordure d’une voie touristique.
Son principal souci, à partir de sa nomination, allait être de ne pas se dévoiler. »

Drôle de constat que ce livre là. Drôle de goût d’amertume et de rancœur que ce roman. Glaçant, terrifiant, hautement hypnotique, dérangeant. Un microcosme qui n’est que le regard d’un management nouveau, basé sur des rapports de compétitions, de pressions et de leadership sur le toujours plus, maquillé en toujours moins, reflet de notre société.
Un roman oui perturbant, dérangeant où la conscience est bien endormie, assouvie, enrôlée dans un cercle vicieux et inhumain, où l’homme devient un loup pour l’homme, où le « faible » (et dieu sait que je n’aime pas ce mot de faible) n’a aucun droit d’exister, de citer, où pour survivre au monde professionnel, nous nous devons de posséder une armure, passer à travers les mailles d’un filet de conditions managériales toujours plus incisives, n’épargnant personne, où les plus forts ne sont que des pions chargés de se détrôner entre eux-mêmes, des cadres désencadrés et libre d’assouvir leur besoins primaires auprès de leurs collaborateurs :  séduction, apparence, pression, soumission, vide, dents aiguisées se cachant derrière un badge de couleur,  un bureau, une mise en scène.

Ressources Inhumaines. Pas de meilleur titre pour entamer ce roman. Juste deux mots et nous savons d’office  que notre lecture ne sera pas un long fleuve tranquille, qu’il ne sera que le miroir aux alouettes vendus par les contrats de travail bidon, les entretiens d’embauche aux parfums épicés et galvanisants, des études où on nous rabâche qu’il ne faut pas tout accepter, justifier un maximum de salaire, sourire hypocritement, être sympathique et d’humeur docile tout en sachant faire preuve d’autorité mais surtout être prêt à tout pour démontrer qu’une carrière est possible tout en cachant sa véritable personnalité, la dissimulant, rangeant au placard les émotions et les sentiments. Ne pas faire de vagues, de bruits, ranger son intelligence au placard et entrer dans le moule bien propre de l’entreprise.

  

Elle, chef du secteur textile sans diplôme, embauchée dans une grande surface commerciale qui borde stratégiquement une grande route touristique. Il y a là le « directeur, qui parle essentiellement avec ses chefs de secteur et très peu avec les responsables de rayon. Et puis, il y a les chefs de secteur qui parlent avec leurs responsables de rayon et très peu avec les employés du libre-service. Et puis, il y a les responsables de rayon qui parlent avec les employés du libre-service, et très peu avec les stagiaires. Et puis il y a les employés du libre-service qui parlent avec les stagiaires, et les stagiaires qui parlent entre eux. » Bref un microcosme de notre société, un miroir ni plus ni moins de ce que nous voyons, côtoyons chaque semaine dans nos grandes surfaces sans en deviner les véritables enjeux qui se jouent en coulisses.

Elle n’hésitant pas à bousculer toutes les personnes qui entravent son chemin de réussite, s’armant de ses atouts féminins pour monter ses capacités, sourire juste comme il faut, adapter ses parfums à ses rendez-vous, monter à bord de la voiture du chef de secteur et aller compter fleurette dans des hôtels en attendant de prendre la place tant convoitée. Elle a un vide à remplir, une existence à mettre en avant, un besoin de reconnaissance sociétale à combler.
Elle utilisant les codes managériaux et commerciaux qu’on lui apprend, les tours de passe-passe, les ficelles à déployer pour achalander les clients et les faire mordre à l’hameçon.
Elle, élevée à la force du poignet, sans une émotion à donner, sans dévoiler quoique ce soit de sa véritable personnalité, donnant tout à cette grande enseigne, lui consacrant sa vie, ses nuits, ses jours, ses amours,  décidant de tout miser sur sa carrière au détriment de sa vie personnelle, mettant à la benne les rêves de compagnon(s), enfants réunis autour de la table familiale, reléguant sa vie de provinciale dans un luxueux petit pavillon juxtaposant celui de ses parents vieillissants. Elle, laissant un ventre vide se développer au détriment de l’image de la bonne société qui fait qu’une femme doit correspondre à une photographie bien définie dès sa naissance.

Il y a Elle et puis il y a Lui, Eux. L’enseigne. La grande surface. Les codes de cette société. Et le management à la gagne, à l’envie, à tirer le meilleur comme le pire de ses êtres qui la compose. Il y a les rouages démoniaques, glaçants, déroutants, perturbants, sans failles d’un univers sans foi ni loi où les coups bas sont le maitre d’ordre, où les sourires les plus aimables ne sont que des dents longues et acérées, où les ressources humaines ne sont qu’une étiquette, un badge mis sur la chemise d’une personne chargée d’en découdre.
Il y a l’enseigne et ses coursives, ses ponts qui courent au-dessus du magasin et qui permettent d’observer le personnel sans que celui-ci sans aperçoivent, les portes de bureaux béantes qui ne sont en faites ouvertes qu’aux personnes convier d’y entrer. Il y l’enseigne et le personnel encadrant, le directeur, pion de l’enseigne, anobli pour ne rester que 4 ou 5 ans, histoire d’y imprimer sa touche, la politique générale de la société, d’y créer une nouvelle dynamique, un autre rythme et de repartir vers d’autres galaxies commerciales, muter aux confins d’un autre pays, banlieue.
Il y a le directeur et tous les cadres de bureau, ceux de la haute, ceux qu’il faut vouvoyer sous peine d’être sanctionner, toiser du regard car « chez se gens là… » on ne se mélange pas. Et puis il y a le monde des fourmis besogneuses ou pas avec ses codes bien adaptés, ses chefs qui sommeillent en eux un air de revanche de leur vie miséreuse, de leurs ambitions secrètes et qui pour cela utilisent les moyens mis en œuvre par les formations managériales, les tutorats d’entreprises, les réunions et autres séminaires.

Il y a donc l’entreprise, il y a Elle, qui s’adapte à ce monde de requins, y vit comme un poisson dans l’eau et il y a Lui, L’Autre qui arrive et casse toute cette belle vitrine aux parfums surannés et de pacotilles. Il y a Lui, qui casse l’image d’Elle, la poupée bien intégrée à ses rouages mercantiles et qui apprendra réellement à remplir sa poche vide, celle qui n’a jamais enfanté, celle qui est restée à tout jamais vide de vie.

 

Des ressources inhumaines comme un brulot. Des ressources inhumaines primaires. Et encore plus pour une femme qu’un homme. Un roman glacial, percutant, comme un coup de fouet. Un roman dérangeant mais tellement vrai dans l’analyse  des rouages du field-force-management, des méthodes de subordinations, disciplinaires, de direction, de pouvoirs.  Un roman qui n’est hélas que le pâle reflet de notre société et des valeurs inhumaines que nous y intégrons, ingérons au fil des jours. 

Un roman qui donne à réfléchir à ceux que nous voulons, désirons au plus profond de nous, qui donne envie de changer les couleurs des murs qui encadrent nos bureaux, d’y glisser plus d’humanité, de montrer qu’il est possible de tenter un autre chemin non pas basé sur la performance et la rancœur individuelle mais sur la solidarité, la compréhension et que dans chaque être qui compose une structure, des valeurs sont cachées et que misent bout à bout de chaque être qui compose cette société, on en sort grandit, humain, frère, vrai. Et même si la deuxième partie de ce premier roman m’a un peu moins convaincue (et encore il faut vraiment gratter - mon petit côté féministe qui s’est réveillé), un livre à mettre dans toutes les mains, aussi bien celles des petites fourmis que de la reine mère.

  

Ressources Inhumaines de Frédérique Viguier fait parti des 68 premiers romans de cette rentrée littéraires 2015 lus dans le cadre la géniale opération mis en place par l’insatiable Charlotte.
Charlotte a réussi l’exploit de réaliser un challenge où justement les mots humanité, sociabilité, partage et émotions sont les joyaux de ce que sont les blogs. Elle a réussi à fédérer, à créer un quelque chose, une union, une valeur au mot lecture et bien au-delà de ce qu’il était possible de rêver, de croire. Et nous sommes quasi 40 à avoir suivi le chemin tracé. 

Pour cela merci Charlotte. Merci pour ce que tu as, un jour, rêvé et mis en pratique. Merci pour celle que tu es, pour ta patience, ton envie de croire en un monde plus juste, plus humains, vrai et dans le PARTAGE des mots, des gestes, des regards, des sourires et des mains qui se posent sur les épaules des uns et des autres, de mains comme de simples contacts protecteurs mais qui font dire qu’ensemble nous pouvons y croire.
Merci pour ces 68 premières fois, pour ces 68 premiers romans qui ont et circulent encore dans toute la France pour cette rentrée littéraire hautes en couleurs et mots.

Merci.

  

Ressources inhumaines
Frédérique Vignier
Albin Michel

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