«  Chapitre 13

 

Les vagues déroulent, elles sont mauves sur les nacres concassées de la plage. Une pique d’oursin entre les doigts, Cush dessine des ronds dans le sable. Chacun des autres clandestins est comme lui, replié sur quelque chose que le ressac a déposé, un cauri ou une pince de crabe. Cela fait deux jours que les passeurs auraient dû les faire traverser. Un intermédiaire est venu d’Obock leur apprendre que la marine djiboutienne patrouille et que les Yéménites, pour ne pas se laisser prendre, n’ont pas quitté leur mouillage d’Al Ghadir. Trois nouveaux jours passent. Cush a formé un talus de ce que l’attente lui a permis de dénicher. Parmi les os de seiche et les plus les plumes d’oiseau, des bouts de corde et des morceaux de plastique. De leur côté, les Ethiopiens et les Somaliens ont fabriqué des colliers de coquillages, sans penser à se nourrir de leur chair. A cet endroit du pays, le soleil est toujours au zénith, tellement au milieu du ciel qu’il n’y a plus que lui sur terre. Alors peut-être vont-ils mourir là. Où ailleurs et un peu plus tard. Car au moment où Cush se fait cette réflexion, les passeurs sont en vue. Il se souvient des paroles de Harg. La barque est petite. A peine peut-elle supporter dix passagers et ils sont plus du double. Trois Yéménites tirent le bateau sur le sable. A l’ombre de la coque, ils installent un campement. Sans se soucier de leur cargaison – ces Africains sans intérêt sinon tout l’argent de leur vie qu’ils consacrent à leur fuite -, ils font un feu, et sur ce feu, des dorades et du thé. Les odeurs de poisson grillé et de piment enflent, les doigts des Yéménites sont luisants de nourriture, les arrêtes sont crachées par terre. Cush et les clandestins s’accroupissent en demi-cercle. Le regard hagard de fatigue, ils assistent au repas de leurs passeurs qi ne leur donnent rien. Les premiers coups de ceinturon fusent, distribués par celui qui veut manger tranquille, pour faire baisser les yeux. Les cris ne cessent plus. Prévenu par Harg, Cush évite la raclée.

[…]

Cush a quitté la tombe de sa mère, affrontant les requins du Bab-el-Maneb, pour pouvoir décider d’y revenir. Allongé sur une plage étrangère, il laisse sa tête au bout de son corps maigre retomber sur le côté. Où est le bâton qui l’aidera à se relever ? »

 

Roman en cours de lecture … […]

 

Courir après les ombres
Sigolène Vinson
Plon

 

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