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« Accroupi devant la machine, le mouvement m’hypnotise et m’apaise.
La machine s’agite pour moi.
Elle lave mes pensées, puis les essore.
Mes mains sur les oreilles, je me balance et fredonne au rythme du tambour jusqu’à la fin du programme, indiquée par le clignotement du témoin lumineux.

J’aimerai pouvoir faire comme elle,
m’arrêter,
stopper cette anxiété qui me donne le vertige où que je sois, quoi que je fasse. Tout le temps.

Mais je n’y parviens pas.
Mon cerveau est une terre en constante rotation, soumise aux forces de gravitation exercées par les autres corps présents dans l’espace. »

 

Comment vous parler de nouveau d’un livre d’une romancière que j’aime particulièrement sans vous donner l’impression que ce livre est vraiment réussi, émouvant, sensible, différent, fort, rieur et à la fois si tendre, aimant ? Comment vous donner cette envie de le découvrir en essayant d’être la plus juste possible, la plus neutre, impartiale ?
« J’ai tué papa » de Mélanie Richoz est tout simplement un petit roman d’une beauté enfantine lu à hauteur d’adulte (il faut savoir inverser de tant à autres les schémas). La simplicité des mots d’un enfant portant le syndrome d’Asperger, un enfant autisme, un enfant différent mais pourtant si semblable à tous les autres enfants.

Tous les lundis matins, lors du petit déjeuner, Antoine tue Papa parce que chaque début de semaine est une semaine à tuer. C’est comme un jeu entre eux. Un jeu entre un père et son enfant atteint d’autisme, une manière de se rapprocher, de créer un lien dans les habitudes qui structurent Antoine. Mais ce lundi, Papa ne se relève pas, papa reste par terre, inconscient. Antoine a tué papa…
Et pourtant Papa est un tyrannosaure Rex, l’homme, le Père. Maman, elle, est un stégosaure, la femme, le Saint Esprit. Et Antoine lui est un diplodocus, le Fils. Une famille de dinosaures, « trois mages de la constellation d’Oron », une famille qui vit avec cette épée de Damoclès au dessus de la tête, une famille qui vit avec une normalité anormale aux yeux des autres.
Alors pour mettre un peu de rêves, de poésie dans la vie, le papa d’Antoine lui raconte une histoire, l’histoire d’un enfant au cheveux d’or qui comme lui cherche sur cette terre, un renard qui deviendra son ami, un Petit Prince.
Mais papa vient de se faire tuer sous les yeux d’Antoine et l’enfant a beau s’allonger à proximité de lui sur le carrelage de la cuisine, papa ne se relève pas, papa n’entend pas… Antoine a tué Papa.

« J’ai tué papa » c’est saisir toute la poésie de l’instant qui se dégage de chaque mot prononcé, lu ; un hommage à la différence, à l’amour parental,  à la relation entre un père et son fils, entre une mère et son enfant. Lire ce roman est lire l’histoire d’une anormalité qui disparait, qui devient normalité, qui abolit les étiquettes, les clivages, les diagnostiques ; c’est accueillir la différence, accepter ce tsunami d’émotions incontrôlables, cette difficulté d’être touché, caressé, pris dans les bras.

Avec un style qui lui est propre, sa façon d’écrire juste, sans un mot en trop, directe, Mélanie Richoz capte toutes les émotions nécessaires à dresser un portait rempli d’amour et de lumière. Une mélodie enchanteresse, un parfum de sensibilité, une ode à la différence.  C’est juste bon, troublant, fragile, nécessaire.

Mélanie Richoz a écrit un véritable petit bijou sur l’acceptation, l’amour parental, la différence mais surtout elle a écrit un vrai plaidoyer à ces enfants, à leur peur, leur force, leur beauté, à ce qu’ils offrent, donnent, à leur générosité, leurs mensonges pour se protéger et à leur vrai regard, celui qu’il porte sur la vie, l’amour.  Et c’est juste beau, fragile, émouvant, vrai, fort, réconciliateur.Et si je ne devais retenir qu’une seul phrase de ce petit livre qui est d’une beauté, d’une pureté de vie, elle serait celle-ci  « Et je suis bien. Bien comme si j’avais apprivoisé le renard, comme si j’avais un vrai copain ».

 «  Si j’étais drôle, je ferais humoriste. Je gommerais la tristesse sur le visage des personnes malheureuses et j’y esquisserais des sourires, éphémères, à peine perceptibles mais justes et vrais-vrais à l’instant où ils seraient vécus ».

 (et ne pas hésiter à visionner la vidéo annonçant ce roman... un petit bijou signé Baptiste Cochard, à découvir Tourterelle, Mûele bain et la douche froide...)

 

J’ai tué Papa
Mélanie Richoz
Slatkine