facteur pour femmes

« Là sur cet ilot rocailleux abandonné aux frasques du fougueux atlantique, la possibilité d’un conflit n’effleure même pas les esprits. Pourtant, la sale guerre va bientôt frapper à la porte d’un coup de crosse de fusil et va la dégonder pour plusieurs années. […] Dans cette ile oubliée des politiciens d’habitude, le gouvernement a fait sa razzia d’âmes vaillantes et l’a vidée de son sang. En un tour de main, les levées de soldats ont épuisé les ressources en hommes. Le mâle est devenu une denrée rare : des gamins attristés, des adolescents immatures, quelques vieillards gâteux, c’est tout ce qui reste ! »  

Ne cherchez pas cette ile du Morbihan perdue au milieu de l’océan Atlantique, vous ne la trouverez pas. Et pourtant, elle nous est familière. On reconnait ses côtes escarpées, ses plages de sables d’or, ses rochers où les vagues viennent se jeter les jours de grandes tempêtes. On sent les genêts, les pins, le goémon. On sillonne la lande bretonne, le sentier des douaniers. On y entend parler le gaëlique, le gallo. Les bigoudènes sont coiffées du bonnet traditionnel, les hommes vont pêcher le thon aux larges de côtes inconnues et les enfants jouent dans la cour de récréation d’une école appelée encore communale.
Cela pourrait être Arz, Belle Ile, Lamor-Baden ou encore l’Ile aux Moines, Houat, Quiberon… Qu’importe. On tourne les pages et on y est. On s’installe et on commence ce récit qui va nous mener sur les traces du facteur pour femmes, un facteur au pied bot, un facteur que la guerre n’a pas voulu, que les hommes ont dénigré pour son handicap et les femmes adulés pour ce qu’il était : un homme. Le seul, le dernier, celui qui n’apportait pas que des lettres mais aussi du plaisir. 

Tout commence le 28 juin 1914. Ce jour où l’archiduc François Ferdinand, héritier du trône austro hongrois, est assassiné par un jeune serbe à Sarajevo. Si ce meurtre laisse indifférent la population de cette ile bretonne, il déclenche le début de ce que l’on nommera la 1ère guerre mondiale. Dans le village, les hommes se sont regroupés sur la place pour lire l’avis placardé qui annonce l’ordre de mobilisation générale. Tous les mâles de 20 à 50 ans sont réquisitionnés pour aller combattre l’ennemi. L’instituteur, le curé, le mari, le fiancé, celui que l’on attend… tous font leurs bagages et s’en vont à la guerre. Seul restent les vieux, les enfants et ceux que les militaires ne veulent pas car handicapés.
C’est le cas de Maël Grehat, jeune homme au pied-bot. En opposition permanente avec son vieux père, il accepte de suppléer le facteur parti lui aussi et devenir le messager auprès de celles qui les attendent. Et si au début, Maël est ce nigaud niaiseux puceau à bicyclette, bientôt il apprendra à se rendre indispensable auprès de ces dames, à lire bien plus que leurs lettres mais aussi leur corps et leur cœur. Lire entre les lignes et donner du plaisir, celui qui manque tant en temps de guerre. 

Le duo Quella-Guyat / Morice nous mène sur de beaux chemins où les couleurs sont douces, où il fait bon se rouler sur le sable ou dans le foin ramassé par ces femmes, empilé en bottes dans les greniers.
Le crayon est fin et à la fois généreux dans les détails. C’est tendre, poétique, généreux et très loin de toute vulgarité. On y croise sur des corps (et souvent demi-corps) nus qui s’ébattent dans les lits nuptiaux, sur les tables de cuisine mais tous y est décrit avec délicatesse, joie, beauté, tendresse.
Le scénario est touchant, espiègle et à la fois véridique. On y lit la détresse de celles qui restent, la souffrance de ceux qui combattent, les doutes, les peurs et l’attente longue et interminable, celle qui rend les corps en manquent, la solitude trop dure à supporter et l’amour fleurirent les tombes et les corps de celles qui sont là.

Une bande dessinée qu’il faut prendre pour ce qu’elle est. Un agréable moment de lecture, un bon bol d’air breton et une jolie histoire d’un facteur avec qui nous aurions pu finalement « aller conter » genêts et fougères.

 

A retrouver chez Sylire

 

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Facteur pour dames
Quellat-Guyot/Morice
Grand Angle.