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«  Je pense que nous nous sommes trompés de mots, nous avons trop parlé et nous ne nous sommes rien dit. Nous nous aimons mal. »

C’est drôle comme un livre peut vous filer entre les doigts, comme des mots lus mettent du temps à faire leur chemin en vous. Vous vous dites au début, non, vraiment je n’accroche pas, non pas parce que c’est mal écrit ou autre mais parce que vous le sentez, ce roman n’est pas un roman ordinaire. Il vient vous chercher là où vous ne désirez pas vous aventurer, là où vous savez que vous allez vous reconnaitre à un moment donné, là où les mots rejoindront votre histoire. Là où vous lirez non plus par instinct de lecture, mais par besoin de continuer, de poursuivre les mots lus comme on poursuit son enfance, sa vie. 

C’est un peu ce qui m’est arrivé avec « Mon lapin » de Mathilde Alet.

D’une écriture rapide, moderne, l’auteur de ce premier roman nous emmène à nous pencher sur les non-dits, les secrets, les blessures qui marquent notre mémoire, notre corps sur les souvenirs familiaux, ceux qui nous font, nous permettent d’avancer vers l’âge adulte.

Et c’est une vraie découverte, un dédale de nœuds que l’on démêle, une introspection qui mène l’héroïne à se pencher au bord de la balançoire du jardin d’enfance, à fouler des pieds les gravillons, se remémorer les voyages en voiture où les disputes étaient fréquentes, repenser à tous ses déménagements qui n’étaient qu’une forme de fuite, de perdition, d’aventures.
Et une seule maison comme un phare, une maison qui respire en elle, qui est elle, celle de Papy Louis. Mais Papy Louis n’est plus, il vient de décéder. Oh de vieillesse, tout simplement. Pas de maladie ou d’un accident. Non. Mais pour Gabrielle, surnommé Mon Lapin par ce grand père, il était son seul repère, le seul être à qui elle pouvait se raccrocher.
Alors lors de l’enterrement dans le village natal, Gabrielle revoit tous les membres de sa famille. Il y a là ses parents appelés par leurs prénoms tellement l’affect s’est perdu en cours de route, Clara la sœur avec qui les liens se sont éloignés depuis très longtemps, les tantes qui camouflent des non-dits et d’autres personnes qui se penchent sur la sépulture tels des fantômes familiaux.

Qui sont-ils ? Les a-t-elle déjà vus auparavant ? Et pourquoi tant de questions, de souvenirs rejaillissent en mémoire ? Quels sont ses non-dits ? Pourquoi tant de froideurs, de distances entre eux, d’absence d’émotions, de sentiments ? Pourquoi si peu d’affectif alors que l’on enterre celui qui était le repère familial, le patriarche ?
En une journée, Gabrielle se remémore une partie des souvenirs enfouis dans sa mémoire. Elle revoit le jardin, celui où la balançoire violette servait à voler vers le ciel, les boucles d’oreilles qui n’ont jamais été accrochées à ses oreilles, une galerie d’art où le monde ressemblait plus à une scène de bobos qu’à une rencontre entre passionnés, aux voyages familiaux où les paris étaient ouverts entre soeurs pour savoir qui rouspéteraient le premier entre le père et la mère.
Il y a aussi les beaux souvenirs, ceux qui sont chéris, gardés bien soigneusement au creux de sa mémoire, ceux que l’on se fabrique pour colmater les cicatrices.
Et puis il y a la vie. La vie qui palpite, la vie qui fait naitre des notes de musique, désirer, aimer même le temps d’une nuit, d’une journée où la mort vous a touché.

Un roman oui à découvrir, à laisser immerger en soi comme pour mieux y revenir, se souvenir de ce que nous sommes, ce qui nous fait. Un roman qui m’a perdu pour mieux me retrouver. Un roman où il faut accepter le va-et-vient d’une histoire à l’écriture rondement menée, tendre, douce et percutante malgré tout. Une écriture comme la vie, comme les sacs de noeuds qui sont en nous et qui nous aident à grandir, à devenir celles et ceux que nous sommes : des adultes.

« Si on ne sait pas, on ne souffre pas. C'est con mais c'est comme ça. »

 

Mon Lapin
Matilde Alet
Edition Luce Wilquin

 

 

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